Le serviteur, jusqu'ici méprisé, esclave des puissants (49.7), devient lui-même un puissant dans l'histoire de l'humanité, un de ceux qui marquent dans son développement, l'un des conquérants spirituels du monde (52.15 ; Jean 12.32), et il distribue le butin (l'humanité, sa conquête : 49.24) parmi les forts, c'est-à-dire entre les membres de la vaillante armée qui aura combattu avec lui pour l'établissement du règne de Dieu (Psaumes 110.3 ; Apocalypse 19.7).
Parmi les malfaiteurs. Voir Luc 22.37.
Il intercédera. Le futur, succédant au passé (il a livré, il a été compté), montre que cette intercession a lieu après sa mort et continue indéfiniment. Semblable au sacrificateur israélite, qui entrait dans le sanctuaire pour offrir à Dieu le sang de la victime et réclamer, en vertu de ce sang la grâce du pécheur, le Messie glorifié fera valoir devant Dieu son propre sacrifice et obtiendra le pardon des hommes coupables (Hébreux 9.24).
Tous les interprètes s'accordent à envisager le serviteur décrit dans la prophétie 52.13-53.1-12, comme le même personnage que le serviteur des chapitres 42, 49 et 50. Mais ils se divisent sur la manière d'envisager ce serviteur, les uns voyant en lui un être collectif, les autres un personnage individuel. Dans la pensée des premiers, le serviteur serait soit le peuple juif dans son ensemble, soit la meilleure partie, l'élite, de ce peuple ; aux yeux de quelques-uns, le corps des prophètes.
Cette interprétation n'est, selon nous, admissible ni sous l'une ni sous l'autre de ces formes. Le serviteur ne peut être la personnification du peuple. Car il est dans plusieurs passages expressément distingué de ce dernier ; ainsi quand, 50.10, le peuple est exhorté à l'écouter ; quand il est dit, 49.6-8 et 42.6, que le serviteur est appelé à rétablir les tribus de Jacob et à être le médiateur du peuple ; quand il est représenté comme le juste, le seul fidèle, souffrant pour tous les autres (42.1-7 ; 50.4 ; 53.6), tandis que le peuple lui-même est censuré, à chaque page de cette prophétie, comme le serviteur sourd et aveugle, comme la nation coupable, qui dans l'exil subit la peine de ses fautes (43.8 ; 48.4 ; 50.1 ; 53.6). On a émis l'idée, il est vrai, que le peuple serait représenté ici comme expiant les péchés des païens. Mais Esaïe dit expressément, 53.8, en parlant du serviteur : La plaie lui a été faite pour le péché de mon peuple. Ajoutez ce que le prophète annonce de l'incrédulité du peuple à l'égard du serviteur, et l'on comprendra bien que le serviteur ne saurait être le peuple lui-même.
Mais peut-être le serviteur serait-il du moins la personnification de la portion fidèle du peuple, souffrant innocemment pour la masse de la nation ; ou même plus spécialement le corps des prophètes ? Mais le prophète lui-même, qui est certainement à la tête de la partie fidèle du peuple, confesse 53.3-5 les faux jugements auxquels lui et ceux qui l'entourent se sont livrés d'abord à l'égard du serviteur, en le voyant si affligé ; et il se range parmi ceux dont le serviteur a expié le péché (l'iniquité de nous tous, verset 6). Les souffrances des justes en Israël sont des souffrances de purification pour eux-mêmes, jamais d'expiation pour les autres. Personne ne saurait racheter son frère, ni donner à Dieu sa rançon ; car le rachat de leur âme est trop cher (Psaumes 49.8). Voilà l'expression du sentiment des plus fidèles en Israël. Israël rachetant Israël : c'est une monstruosité aux yeux de tout vrai Israélite. Lui-même (l'Eternel) rachètera Israël de ses iniquités (Psaumes 130. 8). Telle est la foi de l'élite d'Israël. Le saint reste, l'élite du peuple, bien loin d'être celui qui rétablit Israël. est au contraire l'Israël rétabli. En général, lorsqu'on lit tous les passages des chapitres 42, 49, 50 et 53 sur le serviteur de Jéhova, sans parti pris, il est impossible de se défendre de l'impression qu'il s'agit non d'une collectivité, mais d'un individu.
Cela saute tellement aux yeux, que des interprètes décidés à ne pas trouver dans ce tableau la personne du Messie, l'ont appliqué à des personnages tels que Jérémie ou Josias, ou même, comme le fait M. Renan, à quelqu'un de ces nombreux martyrs qui furent victimes de la persécution de Manassé (2Rois 21.16). Mais si, à certains égards, ces hommes sont des types du Messie souffrant, jamais il ne sera possible d'attribuer à leurs souffrances le caractère expiatoire qui est celui du supplice du serviteur. Comment leur appliquer des mots tels que ceux-ci : Mon serviteur juste en justifiera plusieurs. Que faire, dans cette explication, de cette prolongation de sa vie après le sacrifice, et de cette domination universelle qui doit être la récompense de son uvre ?
Déjà dans le Psaume 110 David avait contemplé un personnage en qui se concentrait la postérité royale que Nathan lui avait promise (2Samuel 7.1-29) ; il avait vu ce roi, son descendant, assis sur le trône divin et en même temps remplissant un sacerdoce à la façon de Melchisédec. Esaïe avait décrit dans les chapitres 7 à 11 le Messie comme roi ; il le dépeint ici comme sacrificateur, ou pour mieux dire, comme élevé à la divine royauté par la voie douloureuse de la sacrificature volontaire. Là, il l'avait contemplé comme Emmanuel (dès avant sa naissance), puis naissant, puis régnant (chapitres 7, 9 et 11). A cette élévation graduelle répond ici un abaissement croissant. Le serviteur, après avoir été présenté, chapitre 42, comme prophète, échoue dans son uvre auprès d'Israël au chapitre 49 ; il est méprisé et maltraité au chapitre 50 ; il meurt enfin, chapitre 53. Mais cette mort ne termine pas son histoire. Au moment où il vient d'être retranché du monde des vivants, il reparaît et il agit plus victorieusement que jamais. Par sa mort il est devenu le roi du chapitre 11.
Un seul personnage traverse toutes ces phases, réunit tous ces contrastes : le Messie. L'antiquité juive n'a pas douté de cette explication. Le lépreux de la maison de l'Eternel, disaient les rabbins, est le nom du Messie. Embarrassés par ces gloires d'un côté, ces humiliations de l'autre, ils en étaient venus à se figurer deux Messies, l'un souffrant, qu'ils appelaient le fils de Joseph, car il devait naître selon eux de la tribu d'Ephraïm, l'autre, glorieux, qu'ils nommaient le fils de David. Ils n'abandonnèrent que plus tard cette application de notre chapitre au Messie, parce qu'elle devenait une arme dangereuse dans la main des chrétiens. Le Nouveau Testament n'est pas moins net sur ce point ; comparez Matthieu 8.17 ; 20.28 (rançon, ascham, Esaïe.) ; Matthieu 26.28 (plusieurs, rabbim, Esaïe 52.14 ; 53.11) ; Luc 18.31-32 ; 22.37 ; 24.26,44 ; Actes 8.32-35 ; Jean 12.38 ; 1Pierre 2.22-25.
En face de ces faits, que signifient des objections comme celle-ci : L'Ancien Testament ne connaît pas le Messie souffrant. Quand Zacharie 12.10 et Daniel 9.24-27 ne prouveraient pas le contraire, notre passage est si clair que, même seul, il se suffirait à lui-même.
L'idée du Roi-Messie, dit-on encore, est étrangère à cette dernière partie d'Esaïe. Elle l'est aussi peu que celle du Messie abaissé l'était à la première (voir à 11.1). La vérité est que, dans la première partie le Messie est présenté comme roi fidèle et juste, en opposition à la royauté israélite qui s'égare même dans ses meilleurs représentants, tandis que dans la seconde, en face d'Israël plongé dans la plus profonde misère, il apparaît comme le sacrificateur qui n'arrive au trône que par la souffrance. Mais la royauté n'en est pas moins clairement indiquée dans les passages 43.1-7 ; 49.7 et suivants ; 52.13-15 ; 53.10-12.
La vraie objection, aux yeux de plusieurs, c'est que l'application messianique impliquerait nécessairement une révélation positive accordée à Esaïe, ce que l'on ne croit pas pouvoir concéder. Cette conséquence est évidente en effet, et nous l'acceptons pleinement, car nous sommes convaincus que, comme l'histoire du peuple d'Israël en général ne peut s'expliquer que par une intervention constante de Dieu, la prophétie qui a fleuri au sein de ce peuple, et de ce peuple seul, et dont notre chapitre est le produit le plus merveilleux, ne peut s'expliquer que par une action extraordinaire et directe de l'Esprit divin sur l'esprit de l'homme.
La prophétie d'Esaïe chapitre 53, par son caractère évidemment messianique, donne le démenti le plus absolu à ceux qui nient la révélation prophétique.