Le terme ἀπεσπάσθη indique un mouvement brusque et violent et en même temps une sorte de passivité ; il est comme emporté loin des siens par l'émotion qui le saisit (Act.21.1). Luc réunit ici deux moments que distinguent Marc et Matthieu ; chez ceux-ci Jésus se sépare d'abord des apôtres en emmenant avec lui Pierre, Jacques et Jean, à qui il confie l'angoisse où il est plongé ; puis il se sépare même de ceux-ci pour être absolument seul. - Luc seul a cette expression : comme d'un jet de pierre. Au lieu de : ployant les genoux, Marc dit : « il tomba sur la terre. » Matthieu : « sur sa face. » - Les leçons παρένεγκε Vaticanus et παρενέγκαι, du Sinaïticus, « si tu veux, fais passer, » sont tirées de Marc où ces deux leçons se trouvent précisément dans les deux mêmes Mss. La leçon παρενεγκεῖν du T. R. et des byz. est la vraie, d'après Weiss lui-même. Les deux variantes s'expliquent par l'absence de la principale qui est sous-entendue dans la leçon reçue : « Si tu voulais faire passer…, » c'est-à-dire « je te bénirais. » L'image de la coupe est commune aux trois récits ; elle s'était ineffaçablement gravée dans la tradition. Cette coupe, que Jésus demande à Dieu de faire passer loin (παρά, à côté) de ses lèvres, est le symbole de ce supplice terrible de la croix, dont un peintre habile lui retrace en ce moment, avec une vivacité extraordinaire, le lugubre et sanglant tableau. Ce peintre est le même qui, au désert, usant d'un prestige analogue, faisait passer sous ses yeux la scène magique des pompes du règne messianique. - La teneur de la prière chez Marc se distingue par cette parole remarquable et certainement authentique : « Abba, Père ! toutes choses te sont possibles. » C'est un appel suprême à l'amour paternel et en même temps à la toute-puissance de Dieu. Jésus ne renonce pas un instant à accomplir le salut de l'humanité ; il demande seulement si la croix est donc le moyen indispensable pour atteindre ce but. Dieu, dans son pouvoir sans bornes, ne peut-il trouver un autre mode de réconciliation ? Jésus a donc, lui aussi, dû obéir sans comprendre, « marcher par la foi. » De là les expressions Hébreux.5.8 : « Il a appris l'obéissance, » et 12.2 : ἀρχηγὸς τὴς πίστεως, celui qui fraie la voie (l'initiateur) de la foi. - Mais dans les mots suivants l'opposition si marquée entre ma volonté et ta volonté, n'implique-t-elle pas un conflit réel entre la volonté de Dieu et celle de Jésus, et en conséquence chez celui-ci au moins un minimum de péché ? Non ; car ce que Jésus appelle ici ma volonté, n'est ni toute sa volonté, ni sa volonté définitive. C'est uniquement celle de l'instinct naturel, instinct mis en nous par Dieu même et qui répugne à la souffrance. Ce n'est pas en vue de nous faire souffrir que Dieu nous a donné un corps et une âme. La résistance de la volonté, en face d'un supplice comme celui que Jésus avait devant lui, est donc un fait naturel, légitime. Cette résistance est même tellement nécessaire que sans elle il n'y aurait pas de sacrifice dans l'obéissance. C'est cette répugnance qui fait du sacrifié une vraie victime. Sans elle on demanderait comme Isaac : « Où est la victime pour l'holocauste ? » Le sacrifice commence donc précisément avec ce conflit entre la voix de la nature et la volonté supérieure manifestée par les exigences de la tâche que Dieu impose. Mais ce conflit n'implique pas le péché, tant que la voix de la nature ne s'émancipe pas de celle de l'esprit, qui reste attachée à la volonté divine et qui finit par obtenir la prépondérance. Le conflit n'est donc pas ici entre Jésus et Dieu, mais entre deux éléments en Jésus lui-même, la nature et l'esprit qui pas un instant ne rompt avec la volonté divine. Comme le dit Hofmann : « Non seulement Jésus soumet sa volonté à celle de Dieu, mais encore à sa volonté à lui-même, qui est que la volonté de Dieu se fasse. » Et ce n'est que graduellement, par un travail douloureux et terrible, que la volonté de la nature elle-même finit par s'absorber dans celle de l'esprit et que la pleine harmonie intérieure couronne enfin la lutte. - Luc, comme Marc, ne formule que le premier acte de prière et se borne à indiquer sommairement les suivants, tandis que Matthieu nous initie plus profondément au progrès qui s'opère dans la soumission de Jésus ; comp. dans cet évangile v. 39 et v. 42. Combien nos évangiles font Jésus plus réellement humain que la dogmatique ordinaire ! Ce n'est pas ainsi qu'aurait inventé une tradition qui tendait bien plutôt à le glorifier. - L'apparition de l'ange, v. 43, n'est mentionnée que par Luc. Sans doute ce verset manque, ainsi que le suivant, dans le Vaticanus et l'Alexandrinus, et tous deux sont marqués d'un signe de doute dans quelques byz. ; mais ils se lisent dans le Sinaïticus et le Cantabrigiensis, dans 13 autres Mjj. et dans les deux plus anciennes traductions (Itala et Peschito). Le second est cité par Justin et Irénée. Il n'est guère vraisemblable qu'on eût ajouté par voie d'interpolation de pareils détails. Il est plus probable que ces versets, qui semblaient contraires à la divinité de Jésus, ont, été retranchés sous le prétexte que rien de semblable ne se trouvait ni dans Matthieu, ni dans Marc. Bleek, tout en regardant ces versets comme authentiques, pense que ces traits manquaient dans l'évangile primitif, et que c'est Luc qui les a introduits sur la foi d'une tradition postérieure. Schleiermacher suppose l'existence d'un écrit poétique dans lequel était célébrée la souffrance morale du Sauveur, et d'où auraient été tirés ces deux versets 43 et 44. Mais la difficulté que l'orthodoxie éprouve à rendre compte de pareils traits, ne laisse guère supposer qu'elle les ait inventés.
L'apparition de cet être céleste devait, non mettre fin à la lutte, mais apporter à Jésus quelque soulagement spirituel, et même physique, comme au désert. Ce n'était pas une figure de rhétorique, que cette parole prononcée par lui un instant auparavant : « Mon âme est accablée de tristesse jusqu'à la mort. » Comme au désert, sous l'empire de la faim, ainsi en ce moment, sous la puissance de l'angoisse, il se sentait mourir. La présence de cet être céleste fait passer sur lui un souffle vivifiant. Un rafraîchissement divin le pénètre, âme et corps, et c'est ainsi seulement qu'il reçoit la force de recommencer et de continuer jusqu'au bout cette lutte à la violence de laquelle il était physiquement sur le point de succomber à l'heure même.
L'omission du v. 44, dans les mêmes documents où manque le v. 48, provient peut-être de la même cause, ou bien aussi de la confusion des deux καί au commencement des v. 44 et 45. En tout cas, une omission est plus probable qu'une interpolation. - La lutte devient si intense qu'il en résulte comme un commencement de dissolution physique. Les mots : comme des caillots de sang, expriment plus qu'une simple comparaison entre la densité de la sueur et celle du sang. Les termes font penser que la sueur avait la couleur du sang. Des phénomènes analogues sont connus. Un simple mouvement de honte ou de colère fait déjà monter subitement le sang au visage. Et il y a des cas constatés où le sang, violemment fouetté par l'angoisse, finit par pénétrer à travers les vaisseaux qui le renferment, et, poussé à l'extérieur, s'échappe avec la sueur par les glandes transpiratoires.[1] La leçon καταβαίνοντος, descendant (rapporté au mot sang), dans le Sinaïticus, admise par Tischendorf, n'a pas de vraisemblance interne. Le participe paraît ici devoir déterminer le substantif principal plutôt que le complément. - Rien n'empêche que les disciples n'aient remarqué eux-mêmes ce phénomène lorsque Jésus s'approcha d'eux pour les réveiller ; car la pleine lune éclairait le jardin. Ils avaient pu également entendre les premiers mots de la prière de Jésus ; car ils ne s'endormirent pas immédiatement, mais seulement à mesure que la prière se prolongea, comme à la transfiguration (9.32). Jésus avait éprouvé sans doute tout naturellement quelques symptômes avant-coureurs de cette lutte (12.49-50 ; Jean.12.27) ; mais cette fois l'angoisse est telle qu'il est impossible de ne pas y reconnaître l'intervention d'un agent surnaturel. Satan venait de faire irruption dans le cercle des Douze en s'em-parant du cœur de Judas. Il allait faire passer par son crible tous les autres disciples. Jésus lui-même subit en ce moment son action : « C'est ici la puissance des ténèbres, » dit-il v. 53. Luc avait expressément, annoncé, dans ces mots qui terminent le récit de la tentation (4.13) : « Il se retira de lui jusqu'à un moment favorable, » le retour du tentateur dans une occurrence déterminée. Il y a πειρασμός pour Jésus comme pour les disciples.
Versets 45 et 46. Reproche aux disciples :
Notes
[1] Voir Langen, p. 212-214.