Bible annotée
Introductions générales
La Bible
Bible Annotée, Introduction à la Bible LA BIBLE La Bible : ce nom réveille le souvenir des plus saintes émotions qui aient fait battre le coeur humain ; il rappelle à la pensée toutes les hautes espérances qui relèvent l'existence terrestre de son assujettissement à la loi de la souffrance et de la mort et qui la rattachent à un ordre de choses parfait, objet de nos meilleures aspirations. On peut dire que ce livre est entre les livres ce que le Fils de l'homme a été parmi les hommes. C'est ce qu'exprime ce nom de << Bible >> ou << le Livre, >> mot qui est proprement un pluriel grec (biblia les livres) et que, le latin du moyen-âge a transformé en un singulier féminin, sans doute pour désigner cet ensemble d'écrits comme le livre par excellence, le moyen indispensable à chaque homme pour réaliser sa divine destination. La Bible n'est pas à proprement parler un livre unique ; c'est un tout comprenant soixante-six écrits, composés durant les quinze siècles qui ont précédé la venue de Jésus-Christ et pendant le siècle qui l'a suivie, et, s'il est permis de hasarder ce chiffre, par une cinquantaine d'auteurs1 qui, sauf saint Luc, ont tous été d'origine juive. Les trente-neuf qui forment le premier recueil, appelé l'Ancien Testament, sont écrits presque entièrement en langue hébraïque ; les vingt-sept que comprend le second recueil, le Nouveau Testament, ont été composés en grec ; c'était la langue qui, depuis les conquêtes d'Alexandre-le-Grand, était devenue en quelque sorte la langue universelle. Le lien qui réunit en un tout ces soixante-six écrits est la pensée commune du règne de Dieu qui doit s'établir un jour au sein de l'humanité. Dieu accomplit, en effet, une oeuvre à l'égard des hommes, oeuvre d'éducation et de rédemption, qui doit aboutir à la parfaite réalisation du Bien sur la terre. Mais cette oeuvre ne peut s'accomplir sans le concours de l'homme. Etres libres, nous devons nous y associer avec connaissance de cause, soit pour travailler à son accomplissement en nous-mêmes, soit pour la propager au sein de l'humanité. Pour l'un comme pour l'autre de ces buts, il est indispensable que nous connaissions et comprenions ce travail divin, et la Bible est le moyen permanent dont Dieu. a voulu se servir pour procurer aux hommes cette connaissance. Qu'il nous soit permis de développer en quelques mots cette pensée. En créant l'homme à son image, Dieu s'est proposé, de donner l'existence à un être qu'il pût élever jusqu'à lui, associer à sa vie sainte et initier à ses pensées d'amour envers tous les êtres, afin de faire de lui l'organe de son activité et d'être un jour tout en lui. Aussi commença-t-il immédiatement à son égard un travail éducatif, dont l'acte le plus caractéristique fut un commandement propre à élever l'homme de la dépendance de ses instincts naturels à la pleine domination de lui-même, à la liberté morale. Cette oeuvre d'éducation ne cessa point lorsque, par sa désobéissance, l'homme rompit volontairement le lien spirituel qui l'unissait à Dieu ; mais elle changea de nature. Tout en travaillant à élever l'homme, Dieu dut s'occuper de son relèvement. D'éducative, son oeuvre devint rédemptrice, libératrice. Par la faute qu'il avait commise, l'homme s'était attiré deux maux : il avait encouru la condamnation divine et il était tombé sous l'esclavage de ses penchants. Jésus l'a dit : << Celui qui fait le péché est esclave du péché. >> Une fois ce principe d'opposition à la volonté divine, l'amour prépondérant du moi, introduit dans la nature humaine, il ne pouvait que produire ses fruits. Si donc la haute destination de l'homme devait se réaliser encore, une délivrance, était nécessaire, délivrance qui, d'un côté, devait être l'oeuvre de Dieu, mais qui, de l'autre, ne pouvait s'accomplir chez l'homme sans son consentement et sa coopération. On comprend ainsi : 1° pourquoi le travail d'éducation dut devenir en même temps une oeuvre de rédemption ; et 2° pourquoi cette rédemption dut nécessairement être accompagnée d'une oeuvre de révélation. Si l'homme, comme être libre, devait concourir activement à sa propre délivrance, et par conséquent connaître le plan de Dieu. à son égard, il fallait que ce plan lui fût révélé ; car par lui-même il n'eût pu le découvrir ; il eût ignoré jusqu'à l'intention de Dieu de lui faire grâce et de le sauver. L'acte par lequel Dieu fait connaître à l'homme ses pensées envers lui, c'est la révélation. Il y a une révélation primitive, universelle, permanente, celle que Dieu opère, dès le commencement, dans le coeur de l'homme par le moyen des oeuvres de la nature qu'il a placées sous nos yeux comme un tableau toujours présent, où nous pouvons contempler et étudier ses admirables perfections, en particulier sa puissance, sa sagesse et sa bonté2. En face de ce spectacle, il suffit à l'homme, de ses sens, de son intelligence et de quelque réflexion pour entrevoir, à travers tant de causes agissantes et d'effets produits, tant de moyens appropriés à tant de buts bienfaisants, la cause première d'un tel univers, l'auteur intelligent et bon d'un pareil ouvrage. A cette révélation s'en joignit, dès l'origine, une plus intime et plus éloquente encore, sans laquelle la révélation extérieure eût difficilement été comprise ; nous voulons parler de la voix solennelle qui proclame dans la conscience humaine la loi morale, la distinction du bien et du mal, l'obligation de choisir le premier et de rejeter le second. Cette voix, indépendante de notre volonté et de nos penchants, nous révèle Dieu comme l'être saint, comme le législateur qui prescrit le bien et condamne le mal, comme le juge qui punit l'un et récompense l'autre, comme l'être à l'oeil duquel rien n'échappe. C'était cette révélation, que Dieu donne incessamment de sa présence et de sa volonté par le double moyen de la nature et de la conscience, que l'apôtre avait en vue quand il disait aux païens d'Asie-Mineure << Dieu ne s'est pas laissé sans témoignage3. >> C'est là le point de départ de tout sentiment religieux chez les hommes, le point d'appui de toute l'éducation par laquelle Dieu cherche à les élever à lui, le principe de l'idée plus ou moins confuse de l'être divin, qui a formé de tout temps et forme encore aujourd'hui le fond du paganisme même le plus dégradé. Mais cette révélation primordiale, par laquelle Dieu manifeste incessamment à l'homme son existence et les traits fondamentaux de sa nature, ne nous fait pas connaître les plans de sa sagesse à notre égard. Par les beautés de la nature et la voix sainte de la conscience, nous pouvons bien pressentir la perfection de Dieu et l'excellence de sa volonté. Mais ces moyens naturels ne sauraient nous instruire des desseins précis de cette volonté et de ses vues envers nous. Pour que l'homme connaisse la position sublime à laquelle Dieu l'appelle, il faut une révélation d'une nature différente, à laquelle devait le préparer l'usage fidèle de la révélation première que nous venons de décrire. Cette révélation supérieure est celle qui, comme nous le disions, ne saurait manquer d'accompagner l'oeuvre de rédemption destinée à arracher l'homme à son état de dégradation et à le rendre de nouveau capable de réaliser sa sainte destination. Et comme c'est par Jésus-Christ que cette réhabilitation a été accomplie, c'est aussi en lui que nous avons reçu l'interprétation, de cette oeuvre, la révélation parfaite. Jésus a dit à ses apôtres : << Je ne vous appelle pas serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que son maître fait ; mais je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai entendu de mon Père4. >> Que s'il manque encore quelque chose à cette communication céleste, il promet d'y suppléer par l'envoi de l'Esprit de vérité qui dira aux apôtres << tout ce qu'il aura entendu du Père5. >> Et maintenant, connaissant les plans de l'amour divin en sa faveur, l'homme peut s'associer librement et activement à leur réalisation envers lui-même et envers le monde. Entre la révélation primitive et cette dernière révélation, se place une série de révélations intermédiaires, qui ont accompagné et secondé le travail éducatif que Dieu n'a pas cessé d'accomplir depuis la chute de l'homme jusqu'à la venue de Jésus-Christ. Nous ne parlerons pas ici des communications divines dont l'Ecriture fait mention antérieurement à celles qui ont fondé et maintenu l'existence du peuple d'Israël. Nous nous arrêtons spécialement à ces dernières, qui forment la révélation israélite proprement dite. Elle a été le trait d'union entre la révélation primitive et la révélation finale. Elle a servi à conserver la lumière de la première prête à s'éteindre, et à préparer la dernière, comme l'aurore prélude à l'apparition du soleil ; c'est celle qui nous intéresse plus particulièrement ici, puisque nous allons nous occuper spécialement de l'Ancien Testament. Quand Dieu appela Abraham à émigrer de la Mésopotamie pour aller habiter une contrée plus occidentale, le pays de Canaan, sa patrie était déjà envahie par l'idolâtrie. Ce n'est pas seulement l'Ecriture qui nous l'apprend ; les nouvelles découvertes qui ont fait connaître la contrée et même la ville où habitait primitivement Abraham, ont fourni les preuves incontestables du paganisme effréné qui y régnait. Le monothéisme, la croyance au vrai Dieu, au Dieu unique et saint, cette foi primitive de l'humanité, dont la conservation était la condition indispensable de la rédemption future, n'avait plus qu'un petit nombre de représentants, qu'un seul peut-être, Abraham lui-même. L'isoler de son milieu naturel, le transporter au loin chez des peuples avec lesquels il n'avait rien de commun, afin de fonder par son moyen un peuple nouveau, ce fut là le premier acte de l'oeuvre rédemptrice, le commencement décisif de l'histoire du salut. Par là, Dieu se forma l'instrument qui devait lui servir d'organe auprès de toutes les autres familles de la terre6, pour leur transmettre la bénédiction par laquelle il répondait à la foi et à l'obéissance d'Abraham. Dès le commencement, Dieu dirigea le développement de la famille d'Abraham, il maintint chez elle le flambeau de sa connaissance qui s'éteignait partout ailleurs. Plus tard, il la tira de nouveau du milieu dans lequel il l'avait transplantée et où elle menaçait de se corrompre, et la transporta, pour des siècles, de Canaan en Egypte. Puis, l'arrachant brusquement de ce dernier pays, il l'emmena au désert, où il pourvut à sa conservation. Par la loi qu'il lui donna, il en fit un peuple complètement séparé de tous les autres et qu'en même temps il sanctifia pour son service par le culte qu'il institua dans son sein. Or, chacune des phases de ce travail éducatif fut accompagnée d'une révélation propre à en faire comprendre le sens. Quand Dieu (Elohim) appela Abraham, il se révéla à lui en prenant le nom de El-Schaddaï, le Dieu puissant, qui dispose en maître des forces de l'univers. Au moment de la sortie d'Egypte, ce Dieu-Elohim se révéla à Moïse, et par lui au peuple, en sa qualité de Jahvé (Jéhova)7 ; ce nom n'était pas entièrement inconnu auparavant, mais ce n'était pas encore celui sous lequel Dieu était ordinairement invoqué. C'est ce nom que nous traduisons par le mot l'Eternel : << Celui qui est et qui sera, >> l'être qui existe par lui-même, non plus seulement donc l'Etre puissant, mais l'Etre absolu, celui qui seul est dans le plein sens du mot, qui n'a pas, comme tous les autres, passé du néant à l'existence, mais qui possède l'existence comme sa nature, celui par la volonté duquel seul, par conséquent, tout autre être existe et qui seul tient dans sa main le cours de l'histoire de l'humanité et de l'univers. Il se donne à Israël comme son Dieu national. Par Lui, toute l'humanité, tout l'univers doivent concourir au bien de ce peuple qui porte en son sein le salut du monde. La révélation de Dieu comme Schaddaï plaçait la religion israélite au-dessus des autres, sa révélation comme Jéhova en fait la religion unique. Il y a dans ce nom le démenti le plus absolu donné à l'existence de toute autre divinité, une déclaration de guerre à outrance adressée à toute divinisation de la créature, et à toute religion polythéiste. C'est là la raison pour laquelle ce nom divin se trouve placé comme à la base de l'existence du peuple élu. Voilà le principe sur lequel fut établie la législation du Sinaï et la constitution israélite. Par cette révélation d'Elohim comme Jéhova, Israël devient le premier-né de Dieu, la première nation éclairée de sa connaissance ; il est le peuple enrôlé pour travailler au renversement du paganisme, le champion du règne et de la gloire de Dieu ici-bas. Ainsi, dès ses premières origines, l'histoire du salut a été accompagnée et même en quelque sorte créée par une série d'actes de révélation. Les agents de l'oeuvre divine, Abraham, Moïse, ont été élevés à la connaissance du dessein de Dieu, afin de se consacrer à son exécution ; et, par leur intermédiaire, leur peuple entier a reçu communication de cette lumière, afin de se l'approprier et de la réaliser dans sa vie collective et individuelle. Nous ne poursuivrons pas cette histoire dans ses détails ; quiconque l'a étudiée, sait qu'elle est soumise toute entière à la même loi. Les révélations prophétiques ont éclairé chacune des phases de l'oeuvre divine au sein du peuple : David, Salomon, Roboam, leurs successeurs, le peuple en général jusqu'à la captivité, ont été visités par la lumière prophétique destinée tantôt à les humilier, tantôt à les relever, tantôt à les diriger. Comme les entretiens d'un père avec son enfant accompagnent chacune des mesures qu'il croit devoir prendre pour activer ses progrès, ainsi les révélations divines appuyaient nécessairement les dispensations extérieures, réjouissantes ou douloureuses, dont Israël était l'objet, et travaillaient à les rendre fécondes pour son développement moral et intellectuel. La construction du temple, la captivité de Babylone, le retour de l'exil, toutes ces phases décisives ont été annoncées ou interprétées par les instructions prophétiques. C'était la condition de l'influence morale qu'elles devaient exercer. Nous constatons ici une loi que Dieu lui-même a énoncée, quand il a dit : << Cacherai-je à Abraham. ce que je m'en vais faire? Car je sais qu'il enseignera à ses enfants, après lui à marcher dans mes voies >> (Genèse 18:17-19). Cette même loi, le prophète Amos la formule également en disant : << Dieu accomplira-t-il quelque chose qu'il ne le fasse connaître à ses serviteurs les prophétes ? >> Pour éduquer son peuple et préparer la rédemption, Dieu n'a pas seulement agi comme maître des événements ; il a parlé, afin d'expliquer ses actes. Enfin, lorsque est venu le moment de réaliser le don suprême, celui du salut, il n'en a pas agi autrement ; et, comme nous l'avons vu, la révélation parfaite a été l'un des éléments essentiels de l'oeuvre finale. Nous pouvons maintenant comprendre ce qu'est la Bible. Elle n'a point été composée comme un catéchisme destiné à révéler un système de vérités religieuses ou de préceptes moraux ; c'est le tableau gradué d'une histoire dont Dieu dirige le cours, parce que cette histoire est celle du développement de son propre règne, le compte-rendu de l'oeuvre par laquelle se réalise sur la terre le plan divin. Cette oeuvre, dans son développement, renferme toujours deux ordres de faits étroitement unis ; les actes divins et les paroles divines ; les dispensations historiques et les révélations qui les éclairent. Ces deux facteurs de l'histoire que nous retrace la Bible, ne nous sont connus que par elle. Nous ne pouvons donc nous associer à l'oeuvre de Dieu, soit pour nous l'assimiler nous-mêmes, soit pour la présenter à d'autres, que par le moyen de ce document. C'est là ce qui fait sa valeur unique, sa dignité incomparable ; c'est là ce qui justifie son nom de Livre des livres. On a contesté souvent l'idée d'une série d'interventions et de révélations divines qui auraient accompagné l'histoire d'Israël et de l'humanité. Les uns admettent, il est vrai, un développement dans la conscience humaine et dans l'histoire du monde, et reconnaissent que ce progrès est conforme à l'intention de l'invisible Créateur ; mais ils nient qu'il y mette lui-même la main en manière quelconque. Il suffit, pensent-ils, pour l'opérer, de l'exercice des facultés naturelles dont Dieu nous a doués au commencement : la raison, la conscience, la volonté. Au moyen de ces dons, l'homme est appelé à progresser spontanément. Tout naturellement ses connaissances s'accroissent, ses notions morales s'épurent, sa volonté, se rectifie, et le progrès se consomme sans qu'il soit besoin pour cela d'une intervention directe de la divinité. Ou bien l'on concède la nécessité d'une certaine coopération divine ; mais on envisage ce concours d'en-haut comme continu et purement intérieur. On pense que l'Esprit infini soutient et stimule l'esprit humain dans son progrès, en faisant éclore successivement les germes de vérité et de sainteté qu'il a primitivement déposés en lui, et en dirigeant en même temps les événements extérieurs, pour les faire concourir au développement intellectuel et moral de l'humanité. Au premier de ces deux points de vue, qu'est la Bible ? La réunion de deux éléments hétérogènes qu'il faut avoir soin de séparer ; l'un comprenant toutes les vérités naturellement écrites dans la conscience et dans la raison humaines, toutes les nobles intuitions morales dont la Bible est devenue l'interprète le plus populaire ; l'autre comprenant tous ces récits d'interventions et de révélations surnaturelles qui abondent dans la Bible, et dont il faut attribuer l'origine uniquement à la superstition et à l'ignorance des temps anciens. Il faudra donc trier dans ce livre l'élément vrai, qui n'est autre que le fruit de nos connaissances naturelles, et l'élément fictif qui, dans des siècles moins éclairés, a servi d'enveloppe au premier. D'après le second point de vue, les interventions divines dont il est fait mention dans les Ecritures, ne seraient pas de pures fictions ; elles représenteraient seulement, sous une forme imparfaite et un peu grossière, le concours incessant que Dieu prête à l'esprit humain dans son travail ; et tout ce que nous aurions à faire pour être dans le vrai à l'égard de la Bible, ce serait d'interpréter cet élément surnaturel de manière à le réduire au fait tout simple d'un secours providentiel, d'une coopération constante, par moments plus extraordinairement marquée, de l'Esprit divin à l'activité humaine. A priori, on ne peut déclarer inadmissible l'un ou l'autre de ces points de vue sur l'histoire en général et sur la Bible en particulier. Rien n'empêche que Dieu n'ait suivi, dans l'éducation humaine, l'une ou l'autre de ces deux marches. La première serait plus conforme à l'intuition déiste, d'après laquelle Dieu, après avoir donné l'existence à l'homme, le laisse se tirer d'affaires par lui-même, sans plus s'occuper de lui que s'il n'était pas son ouvrage, se bornant à le regarder agir et lutter. La seconde est plus en rapport avec la conception panthéiste de l'univers, d'après laquelle, Dieu vit lui-même dans le monde et dans l'homme, tous deux étant sa manifestation plutôt que son oeuvre. Mais il y a une troisième conception de la relation entre Dieu et l'homme, et par là même aussi une troisième manière de considérer la Bible. On peut concevoir que Dieu ait, par amour, créé l'homme à sa ressemblance, c'est-à-dire comme être libre, qu'il se soit proposé de contracter avec lui une relation morale, un rapport d'amour, et de le faire participer enfin à sa félicité et à son activité. De cette conception résulte immédiatement l'idée d'un travail éducateur de Dieu à l'égard de l'homme, et, si l'homme vient à se détourner du bien, l'idée d'une oeuvre rédemptrice de Dieu envers cette créature coupable, mais aimée. C'est à cette troisième intuition que correspond la conception biblique de l'histoire de l'humanité et, par conséquent aussi, la notion de la Bible d'après la Bible elle-même. Entre ces trois intuitions possibles, c'est à l'histoire qu'il appartient de décider : les faits seuls peuvent nous apprendre laquelle de ces voies a été suivie. Sans doute, nous ne connaissons l'histoire sur bien des points que par la Bible ; mais il existe toute une série de faits dont nous avons le moyen de contrôler la réalité, indépendamment de toute autorité particulière attribuée aux documents bibliques. Voici les principaux de ces faits : L'existence du peuple d'Israël, comme peuple complètement à part, que distingue de tous les autres le souffle monothéiste qui pénètre son histoire. Toutes les explications que l'on a cherché, à donner de ce fait étrange en face du paganisme qui a entraîné les nations anciennes, même les plus intelligentes et les plus civilisées, se sont montrées insuffisantes. On a parlé de l'influence de la vie dans le désert. Mais cette vie est le partage de bien des tribus arabes qui ont vécu plongées dans l'idolâtrie. On a allégué une prédisposition particulière de l'esprit sémitique au monothéisme. Mais cette disposition de race est contredite par le polythéisme grossier de toutes les autres branches de cette famille (syrienne, assyrienne, arabe, éthiopienne). Ne pouvant expliquer le fait, on a cherché à le dissoudre ; on a nié le monothéisme national au temps de Moïse, pour faire de cette croyance élevée le produit de l'activité postérieure des prophètes. Mais, d'abord, n'y a-t-il pas là une pétition de principe ? S'il n'y a pas de révélation, où les prophètes eux-mêmes ont-ils puisé ce monothéisme puissant au nom duquel ils luttent si ardemment contre l'idolâtrie populaire et qu'ils finissent par faire triompher? Mais surtout, il y a là une contradiction historique : Comment les prophètes accuseraient-ils le peuple idolâtre d'infidélité à Jéhova, si le principe monothéiste n'avait pas existé avant eux? Ils devraient se présenter en éducateurs, en initiateurs, mais non en censeurs, avec des discours pleins de reproches, d'appels à la repentance et de menaces. Comment le peuple lui-même, au retour de la captivité, reconnaîtrait-il si bénévolement dans cette catastrophe un juste châtiment qu'il s'est attiré par son idolâtrie, si aucune norme existant auparavant ne l'eût forcé à se condamner de la sorte ? On ne saurait effacer de l'histoire ce grand fait : que, pendant que tous les autres peuples, même ceux qui s'élèvent à la civilisation la plus brillante, descendent le courant du paganisme, sous ses formes diverses, un seul peuple, l'un des plus petits et, à certains égards, des moins cultivés, tout saturé, lui aussi, des mêmes instincts idolâtres, remonte néanmoins ce courant qui entraîne tous les autres, comme s'il était porté par une invisible main, et finit par arriver au monothéisme le plus absolu. Ce n'est pas tout ; il y a ici un trait plus étonnant encore : Israël ne possède pas seulement, lui seul, la vraie connaissance ; mais il porte en lui-même la conscience distincte et absolument certaine d'exercer une mission envers le monde ; il se sait appelé à faire triompher la foi monothéiste dans l'humanité et à conduire à l'obéissance de son Dieu tous les autres peuples. S'il y a là un fait purement naturel, comment ne s'est-il jamais produit ailleurs rien de pareil ? Où trouver en Grèce, chez ce peuple le mieux doué de l'ancien monde, le moindre indice d'un travail civilisateur qui aurait eu pour but le reste de l'humanité ? Il est donc impossible de ne pas constater, dans l'existence et l'histoire d'Israël, une intervention divine particulière. La chaîne des prophètes depuis Moïse et spécialement depuis Samuel jusqu'après le retour de la captivité. Durant six siècles au moins, nous constatons l'apparition d'une série d'hommes dont chacun reprend le travail de ses devanciers ; qui ne cherchent rien pour eux-mêmes, qui sacrifient toute leur existence au devoir de faire triompher la connaissance et le culte de Jéhova, du Dieu unique et saint, dans la conscience et la vie de leur peuple ; qui luttent dans ce but avec une indomptable énergie, acceptant tous les outrages et toutes les souffrances que leur attire cette mission, se déclarant eux-mêmes appelés à cette lutte sainte par Jéhova, parfois cherchant à échapper à une si rude tâche, mais toujours ramenés à l'oeuvre par la puissance qui les domine. D'autres peuples, sans doute, ont eu des sages qui ont entrevu de hautes vérités et en ont fait part à quelques adeptes. Mais où trouver une apparition analogue à la chaîne d'or non interrompue dont les prophètes israélites sont les anneaux ? La nature des paroles qu'apportent les prophètes de la part de Jéhova. Ce ne sont pas de simples déclarations morales ou religieuses sur le caractère de Dieu et sur les devoirs de l'homme envers lui, telles qu'elles pourraient, à la rigueur, résulter d'un développement précoce, en Israël, de la conscience et de l'intelligence naturelles. Ce sont des déclarations exposant les plans divins, soit quant au sort et à la mission d'Israël, soit quant à la << fin des jours, >> c'est-à-dire à l'établissement final du règne de Dieu, ce terme divinement prévu et voulu de l'histoire du monde. Israël est le peuple par lequel Dieu se glorifiera sur la terre ; toutes les familles du monde seront bénies en lui ; c'est en Sion que les peuples viendront chercher l'instruction sous l'influence de laquelle régnera entre eux la paix. Le moyen par lequel Israël remplira cette mission sera l'apparition d'un être miraculeux, sorti de son sein, en qui Jéhova célébrera son avènement sur la terre ; qui, plein de douceur et d'humilité, sauvera les petits et jugera les orgueilleux ; dont l'apparition fera tressaillir des rois et des peuples nombreux ; qui s'offrira lui-même en victime expiatoire pour le péché de son peuple qui, après son sacrifice, prolongera ses jours, fera prospérer ici-bas le dessein de Dieu et, par sa justice et son intercession, en justifiera plusieurs. Il réunira en sa personne deux charges qui, d'après la constitution israélite, devaient rester strictement séparées, celles de sacrificateur et de roi ; un précurseur préparera son avènement en Israël ; et néanmoins ce peuple d'Israël d'où sort le salut, rejettera obstinément le Sauveur issu de lui, tandis que le monde entier le recevra. Qui prétendra que ce soient là de simples pressentiments religieux et moraux inspirés par les lumières naturelles ? Ajoutons que ceux qui proclament ces oracles, le font avec la conscience intime qu'ils les apportent directement de Dieu. Devrions-nous suspecter la sincérité de pareils hommes ? La consécration de leur vie à leur mission et les souffrances qu'elle leur attire les met à l'abri de tout soupçon. En face de l'accomplissement qui a couronné leurs prophéties, l'hypothèse d'une illusion ne se soutient pas davantage. L'annonce d'une nouvelle alliance. La religion israélite présente ce phénomène unique d'une religion qui, tout en se donnant pour révélée, annonce pourtant sa propre abolition et son remplacement par une religion plus spirituelle et plus salutaire encore8. L'action révélatrice de l'Esprit saint pourrait-elle se manifester par un signe plus frappant ? L'accomplissement dans la plénitude des temps de toutes ces intuitions prophétiques si étonnantes. Le représentant de Jéhova annoncé a paru, le monde a contemplé l'Etre parfaitement saint qui avait été décrit à l'avance ; le règne de Dieu a été fondé sur son sacrifice sanglant ; le monde païen a reçu la nouvelle loi de Jéhova qu'Israël lui a transmise. Jésus a dit : << On reconnaît l'arbre à son fruit. >> L'apparition sainte et l'oeuvre d'amour de Jésus, au terme de l'histoire d'Israël, suffiraient pour démontrer l'origine divine de l'arbre qui a porté ce divin fruit. Il nous paraît donc qu'entre les trois conceptions exposées plus haut, l'histoire a décidé : Dieu est intervenu ; il s'est manifesté en actes et en paroles ; et la Bible est le document dans lequel ont été consignées et conservées, par sa volonté, ses dispensations envers les hommes et les révélations par lesquelles il leur a donné graduellement l'intelligence de ses desseins. Mais devons-nous pour cela envisager la Bible comme un livre dicté directement par l'Esprit divin aux hommes qui l'ont rédigé ? On a souvent compris dans ce sens la parole ainsi traduite : << Toute l'Ecriture est divinement inspirée, >> et on a cru pouvoir faire de la Bible un recueil. d'oracles tombés du ciel, que ses auteurs n'auraient fait que consigner. Mais la Bible elle-même n'autorise pas une pareille, conception. Les écrivains de l'Ancien Testament, quand ils racontent l'histoire du peuple, citent fréquemment les sources où ils puisent les faits qu'ils rapportent : ce sont des écrits plus anciens que les leurs, et nous n'avons aucun droit d'étendre à ceux-ci la notion d'inspiration directe que nous prétendrions appliquer à l'écrivain biblique. Dans le Nouveau Testament, l'un des quatre évangélistes, saint Luc, nous déclare qu'il n'a composé son évangile qu'après avoir recueilli tous les renseignements qu'il a pu obtenir sur l'histoire du Sauveur9 ; aurions-nous le droit d'étendre le don de l'inspiration absolue aux diverses personnes qu'il avait consultées ? Il y a plus : quelquefois les récits parallèles d'un même fait, contenus dans différents livres bibliques, ne s'accordent pas entièrement ; ce cas se présente même dans nos récits évangéliques. Ces différences n'ont aucune importance si l'on envisage les Ecritures comme destinées à nous faire connaître l'oeuvre de Dieu pour le salut de l'humanité ; mais elles nous paraissent décisives pour exclure une conception de la Bible qui laisserait supposer que l'Esprit divin s'est quelquefois contredit lui-même. Il y a dans le Nouveau Testament une foule de citations tirées de l'Ancien, et le sens donné par l'écrivain chrétien aux passages qu'il cite n'est pas toujours exactement conforme au sens que ce passage avait dans l'original hébreu. Cette différence résulte parfois de ce que les auteurs du Nouveau Testament citent fréquemment l'Ancien d'après la version grecque faite à Alexandrie et dite des Septante, version qui s'écarte bien souvent du vrai sens du texte hébreu. D'autres fois, les apôtres paraissent citer simplement de mémoire. De pareils faits seraient inexplicables si, dans tous ces cas, c'était l'Esprit saint qui s'était cité lui-même. Comment aurait-il pu le faire inexactement ? Enfin, on ne saurait méconnaître chez les écrivains sacrés toute la réalité des émotions et des sentiments humains. Sans doute l'Esprit saint domine les mouvements de leur âme ; mais ces mouvements n'en sont pas moins ceux de la personne même qui les exprime. Si l'on constate une certaine variété dans la manière dont ils conçoivent et présentent la pensée du salut divin, d'où cela vient-il, si ce n'est de ce que chacun d'eux a un passé qui l'a rendu apte à saisir ce salut sous un certain aspect plutôt que sous un autre ? Ce fait n'exclut nullement l'action révélatrice de l'Esprit, mais il montre qu'il faut la comprendre de manière à ne pas écarter le concours des expériences personnelles de l'écrivain sacré dans la formation de sa conception religieuse. Entre l'Ancien et le Nouveau Testament il y a aussi des différences résultant de la nature progressive de la révélation divine. Ainsi quand les auteurs de certains psaumes maudissent leurs ennemis personnels ou ceux du peuple, israélite ; au point de vue de la révélation qu'ils avaient reçue, celle de la loi, ils ont raison : << OEil pour oeil, dent pour dent. >> Mais quand la révélation aura fait un pas de plus et que la charité aura triomphé de la loi, il ne sera plus possible aux organes de l'Esprit divin de parler ainsi, et les accents du pardon remplaceront les appels à la juste rétribution. Dans des cas comme ceux-là, le partisan de l'inspiration absolue devra reconnaître, pour le moins, que l'Esprit saint a voilé momentanément une partie de sa lumière pour s'accommoder à l'état d'imperfection des époques plus anciennes, en vue desquelles il inspirait l'auteur sacré. Pour toutes ces raisons, nous ne saurions envisager la Bible comme exposant d'un bout à l'autre et à titre égal une révélation divine immédiate. Elle est, comme nous l'avons dit, non la révélation elle-même, mais le document des révélations que Dieu a données dans le cours de l'histoire du salut. Il y a dans la Bible des parties qui reproduisent directement ces révélations : c'est le cas dans les nombreux. passages où l'écrivain sacré, après avoir reçu la communication divine, déclare lui-même qu'il énonce ce que l'Eternel lui a dit ; ainsi bien souvent chez les prophètes ; ainsi encore chez saint Paul lorsqu'il expose son Evangile, dont il a reçu la connaissance par Christ lui-même, ou lorsqu'il rapporte certain fait particulier, tel qu'il l'a reçu du Seigneur10. Il y a d'autres parties dans lesquelles la relation entre l'acte révélateur et la teneur du texte biblique est moins directe ; ainsi dans les portions historiques puisées soit dans la tradition nationale ou dans la narration apostolique, soit dans les souvenirs personnels de l'auteur, soit dans le récit plus ancien de quelque témoin des faits. La révélation porte plutôt alors sur le point de vue auquel les faits nous sont présentés. Car l'Esprit saint, en général, ne révèle pas l'histoire, mais il en dévoile le sens et il donne à l'écrivain de la contempler et de la reproduire sous son vrai jour. Par exemple, lorsque les historiens de l'Ancien Testament prononcent un jugement sur les événements et sur les hommes, ne semblent-ils pas avoir en mains la balance divine ? Ou quand chacun des évangélistes présente l'une des faces de la gloire spirituelle de Jésus-Christ, ne touchons-nous pas du doigt l'accomplissement de cette promesse du Seigneur lui-même : << Quand l'Esprit de vérité sera il me glorifiera [en vous]11. >> Qu'importe si, à côté de cela, l'écrivain vient à commettre dans sa narration une inexactitude de détail, à mettre par exemple deux aveugles ou deux démoniaques là où les autres narrations ne parlent que d'un seul ? Jésus en est-il moins pour cela la lumière du monde, le pain de vie de nos âmes ? Il y a aussi des portions qui expriment moins une révélation nouvelle que les sentiments produits chez l'écrivain ou les réflexions qui lui sont suggérées par les révélations antérieures. On remarque souvent chez les prophètes qu'après avoir énoncé la parole divine qui a été formée dans leur coeur par l'Esprit, ils en font le texte d'un développement et le point de départ d'applications pratiques, sous la direction du même Esprit qui leur a donné la révélation proprement dite. Dans les Psaumes (nous parlons de ceux qui ne sont pas prophétiques), dans les Proverbes, Job, l'Ecclésiaste, nous trouvons non l'expression d'une révélation actuelle, mais le fruit des révélations précédentes que s'est assimilées un membre de la communauté israélite et qu'il reproduit tantôt sous la forme de chants de douleur ou d'hymnes de reconnaissance, tantôt sous celle de méditations et de sentences propres à diriger les pensées et la vie de son peuple. On peut appliquer une appréciation analogue à ces écrits du Nouveau Testament qui, sans être apostoliques quant à leurs auteurs, le sont quant à leur esprit, comme les épîtres de Jacques et de Jude ; compagnons d'oeuvre des apôtres, les auteurs de ces écrits partent de la révélation générale accordée aux apôtres touchant la personne et l'oeuvre de Christ et la reproduisent avec l'autorité et les lumières de leurs expériences personnelles. De tels écrits peuvent être envisagés comme la transition entre les écrits apostoliques proprement dits, qui forment le noyau du Nouveau Testament, et ceux dont se compose la littérature chrétienne des âges subséquents. Malgré ces différences entre les écrits bibliques, il faut se garder de méconnaître la ligne de démarcation très distincte qui les sépare, dans leur ensemble, des autres ouvrages juifs ou chrétiens. Sans vouloir présenter ici une théorie du fait de l'inspiration, nous essayerons cependant de donner une idée des caractères distinctifs qui font des écrits bibliques un tout à part, marqué d'un sceau divin spécial. Les écrits bibliques émanent certainement en général de l'époque où s'est préparé, ainsi que de celle où a été accompli le salut divin, par conséquent des deux époques où ont eu lieu les révélations préparatoires et les révélations définitives. Les écrits bibliques sont ainsi les monuments les plus immédiats de la révélation de Dieu à l'homme. Sans doute il est nécessaire qu'après cela chaque homme s'approprie cette révélation première: << Que le Dieu de notre Seigneur Jésus-Christ, le Père de gloire, écrit saint Paul aux Ephésiens (1:17), vous donne l'Esprit de sagesse et de révélation, dans sa connaissance, les yeux de votre entendement ouverts pour connaître... >> Mais ce n'est là qu'une révélation secondaire en comparaison de la révélation primordiale donnée au monde par l'intermédiaire des agents divins et qui nous a été conservée par l'Ecriture. Celle-ci est le moyen par lequel celle-là s'opère, comme les photographies multiples d'une figure procèdent toutes du cliché qui l'a reproduite sur l'original. Les écrits juifs postérieurs à l'Ancien Testament, la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, la Sapience de Salomon, les livres des Maccabées, les traités de Philon, qui ne procèdent plus de l'époque révélatrice, ne possèdent de la lumière donnée d'en-haut que ce qu'ils ont emprunté aux écrits bibliques. Il en est de même dans l'Eglise des écrits des Pères et des Réformateurs, ainsi que de tout témoignage ou enseignement chrétien, par rapport aux écrits du Nouveau Testament. Jésus disait dans sa dernière prière, en parlant des apôtres : << Je te prie pour tous ceux qui croiront en moi par leur parole. >> Sans doute on peut discuter sur l'origine de tel ou tel d'entre les livres bibliques et se demander si sa composition appartient réellement à l'époque des prophètes ou à celle des apôtres. Mais quant à l'ensemble, la question n'est pas douteuse. Et lorsque le fait de la composition prophétique ou apostolique ne ressort pas directement du livre lui-même, il y a là pour l'Eglise un objet d'étude sérieuse, auquel elle n'a pas plus le droit de se soustraire aujourd'hui qu'elle ne l'a fait dans les premiers temps de son existence. A ce premier caractère des documents bibliques, leur origine dans la période même des révélations divines, s'en rattache étroitement un second, leur inspiration. Dieu n'a pas créé l'homme en vue de sa ressemblance sans se réserver les moyens de communiquer intérieurement ou extérieurement avec lui. Celui qui s'appelle << le Père des esprits de toute chair, >> ne saurait s'être fermé l'accès du coeur de ceux dont il voulait faire ses enfants. Lors donc que sonne dans le cours de l'histoire l'une de ces heures où il se propose d'imprimer une impulsion nouvelle à son oeuvre éducative et rédemptrice, il entre en relation directe avec l'homme qu'il juge le plus apte à devenir l'agent de ce progrès, et il lui révèle sa pensée. Il s'opère alors entre Dieu et l'esprit de cet homme un contact immédiat, dont le mode est pour nous incompréhensible peut-être, mais de la réalité duquel les faits mentionnés plus haut ne nous permettent pas de douter. Ce contact direct avec la présence de Dieu ne peut manquer de produire une commotion profonde chez celui qui en est l'objet, et c'est cette vibration spirituelle de l'esprit de l'homme au souffle de l'Esprit divin qu'on a désignée, dès les temps les plus anciens, par le nom d'inspiration. Elle se fait sentir avec le plus d'intensité chez l'organe immédiat de la révélation, mais elle se propage, à un moindre degré de force, chez tous ceux qui reçoivent de sa bouche connaissance de la pensée divine, de sorte que le milieu tout entier où a lieu l'acte révélateur participe en quelque mesure à l'état d'élévation spirituelle dû à cette communication d'en-haut. Le fait de l'inspiration se reconnaît à deux traits qui sont très sensibles dans nos écrits bibliques et qui les distinguent de tout autre livre. L'un est de nature positive c'est l'intérêt absorbant de la gloire de Dieu. L'Eternel s'est manifesté lui-même, il a fait surgir dans l'esprit de celui qu'il a choisi pour agent l'intuition lumineuse de ses desseins de grâce et de sainteté ; il lui a communiqué une force qui doit devenir créatrice dans le développement de son oeuvre ; un rayon de sa gloire est descendu dans cette âme ; le feu du zèle, d'un zèle consumant, s'y est allumé. A ce premier trait de nature positive en correspond immédiatement un second d'un caractère négatif : l'anéantissement, du moins momentané, chez l'instrument choisi de Dieu, de la recherche du moi, du soin de sa personne et de sa gloire, de la confiance en sa propre force et en sa propre sagesse. Là où Dieu paraît, l'homme s'efface ; il disparaît comme individu et comme membre de son peuple. L'amour-propre personnel, l'esprit de parti, la gloriole nationale n'ont plus le droit de parler là où Dieu a fait entendre sa voix. Et c'est là précisément le caractère qui nous frappe en lisant les pages même les plus prosaïques de l'Ecriture sainte. Tout est pour Dieu ; rien pour l'homme. De là l'objectivité calme et en quelque sorte impassible, avec laquelle sont racontées les scènes les plus émouvantes ; de là la sincérité avec laquelle, sont dévoilés les péchés du peuple et de ses héros, les chutes d'un Moïse et d'un Aaron, les faiblesses d'un Samuel les actes honteux d'un David, les égarements d'un Salomon, les fautes d'un Ezéchias. Qu'on relise les jugements sommaires portés sur les règnes des rois, les tableaux pleins de franchise des dispositions morales et de la conduite du peuple entier ! Du commencement à la fin de cette sainte histoire, nul n'est épargné ; tout, homme est jugé, même les interprètes de la pensée de Dieu, les prophètes, tels qu'Elie, Nathan, Jonas, nous avons déjà nommé Moïse et Samuel, de telle sorte que si, au point de vue de la grâce et de l'élection divine, Israël est le premier des peuples, au point de vue de la conduite religieuse et morale il apparaît comme le plus coupable et le plus endurci de tous, << le peuple de col roide >>, << le serviteur dur et aveugle >> comme aucun autre. Il y a plus ici que le jugement de la conscience israélite ; il y a celui de la sainteté, divine elle-même. Chaque historien profane cherche plus ou moins à glorifier sa nation, son parti. Ici, l'histoire n'a de parti pris que pour Dieu. C'est le seul être que le document biblique glorifie. Il suffit de ce caractère pour savoir si ce livre est inspiré par l'esprit, de l'homme ou par celui de Dieu. On n'a jamais vu que la tendance propre de l'esprit humain ait été d'exalter Dieu et d'abaisser l'homme. Ce trait incomparable des écrits sacrés se rattache à celui que nous avons signalé en premier lieu, leur composition à une époque encore toute frémissante de l'ébranlement dû à l'action révélatrice et au contact immédiat de l'apparition divine. Il ressort d'une manière plus frappante encore quand nous comparons les écrits bibliques avec les livres juifs qui ont paru durant la période qui a séparé le dernier des prophètes de la venue de Jésus-Christ. Qu'on ouvre, par exemple, les livres des Maccabées, et l'on n'en aura pas lu quelques pages que l'on verra se dresser devant soi, avec toute sa satisfaction de lui-même, cet esprit national juif que dans les livres de l'Ancien Testament l'Esprit de Dieu avait constamment tenu en bride12. Cette inspiration ne saurait empêcher toute erreur. Mais elle bannit chez l'écrivain toute recherche vaniteuse du moi, toute préoccupation intéressée, nationale ou personnelle. Et n'est-ce pas ce mode d'inspiration que l'apôtre avait en vue quand il disait : << Tout écrit divinement inspiré est utile pour enseigner, pour convaincre, pour corriger, pour former à la justice, afin que l'homme de Dieu soit préparé pour toute bonne oeuvre >> (2 Timothée 3:16-17)? La Bible est l'écho le plus immédiat de l'oeuvre et des révélations divines pour le salut de l'humanité. C'est le document voulu de Dieu et inspiré par lui, pour en conserver au monde la connaissance authentique. Mais la Bible est quelque chose de plus que cela. Monument du travail passé de Dieu, elle est encore l'agent de son travail actuel et futur. Elle reste, jusqu'à la fin des temps, le moyen indispensable par lequel se continue l'oeuvre rédemptrice. Il n'est pas difficile de se représenter ce que deviendrait dans le monde et dans chaque âme l'oeuvre du salut, si la Bible venait à manquer. Sans doute l'union de l'Esprit divin et de l'esprit humain, dont, la Bible est le fruit, reste pour nous un mystère. Il n'en est pas moins vrai que ce fait sublime s'impose à notre conscience, et que tout fidèle qui se fait de la lecture journalière de la Bible une sainte habitude, peut ratifier ce mot d'un théologien de nos jours13 : << D'autres livres me parlent de Dieu, dans la Bible, c'est Dieu qui me parle de lui-même. >> Puisse la publication de la Bible annotée faciliter à plusieurs l'intelligence et l'appropriation du contenu de ce livre, que l'on pourrait appeler le Journal des relations entre Dieu et l'homme ! Puisse-t-elle contribuer à créer dans nos églises de langue française un nombreux public, qui, avide de se nourrir journellement de l'aliment descendu du ciel pour donner la vie au monde, le trouve et le reçoive en Jésus-Christ, la substance des Ecritures juives et chrétiennes ! Ce sont elles qui nous apprennent à le connaître, Lui qui devait venir, qui est venu et qui revient ! A Lui, dans l'unité avec le Père, soit la gloire ! 1Il est clair que l'on ne peut énoncer ce chiffre que comme une approximation. Qu'on se rappelle, par exemple, le livre des Psaumes, comprenant cent cinquante cantiques, dont le plus grand nombre sont d'auteurs inconnus ! 2Romains 1:20 << Car les perfections invisibles de Dieu, sa puissance éternelle et sa divinité, se voient comme à l'oeil dans ses ouvrages, depuis la création du monde. >> 3Actes 14:17 4Jean 15:15 5Jean 16:13 6Genèse 12:3 7Exode 6:3 ; 3:14-15 8Jérémie 31:31-34 << Voici, les jours viennent que je traiterai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël, non selon l'alliance que je traitai avec leurs pères, quand je les fis sortir d'Egypte... >> 9Luc 1:3 : << Il m'a aussi paru bon, très excellent Théophile, après m'être informé exactement de toutes choses dès le commencement, de te les écrire par ordre... >> 10Galates 1:11-12 ; 1 Corinthiens 11:23 ; comparez avec 1 Corinthiens 2:13 11Jean 16:13-14 12Sous ce rapport, le livre d'Esther se place à l'extrême limite de l'Ancien Testament. Toutefois la gloriole israélite y est encore contenue par le souffle général des Ecritures. Mais on ne s'étonne pas de la prédilection qu'éprouve pour ce livre le judaïsme moderne. 13Rothe
Les prophètes
Bible Annotée, Introduction aux prophètes
Introduction aux Prophètes
I
De la prophétie en général
La Bible est le monument de l'histoire du salut. Elle retrace l'œuvre de l'éducation et de la rédemption du genre humain, accomplie par Dieu ; même œuvre à la fois de guérison et de progrès, servant du même coup à relever l'humanité de sa déchéance et à la faire parvenir à sa destination finale.
Si le péché n'était qu'un égarement de l'intelligence, une erreur, comme le pensait la sagesse grecque, il suffirait d'une révélation d'en haut pour opérer le salut, et la Bible ne serait dans ce cas qu'un recueil d'enseignements divins. C'est ainsi que plusieurs se la représentent ; c'est sous cette forme que Socrate et Platon paraissent avoir attendu le don du ciel.
Mais le péché est plus qu'une erreur : c'est un fait, une déviation de la volonté, un égarement du cœur, une révolte. Le salut a donc dû revêtir aussi le caractère d'un fait historique. La révélation divine rentre sans doute dans ce fait, comme élément nécessaire ; mais elle n'en est point l'essence. Aussi est-ce bien comme une histoire que le salut divin nous est présenté d'un bout à l'autre des saintes Ecritures. Annoncé et préparé dès les premiers jours de l'humanité, ce salut apparaît tout à coup, à un moment donné de l'histoire et sur un point déterminé du globe, comme un fait saisissable et positif, dans la vocation d'Abraham. L'appel divin, adressé au patriarche vers l'an 2000 avant Jésus-Christ, est le germe fécond d'une sainte et puissante histoire. L'œuvre ainsi commencée grandit et s'affermit avec la famille patriarcale ; elle traverse toute l'histoire du peuple d'Israël et aboutit à l'apparition du Christ et de son corps spirituel, l'Eglise. Dès lors, par le moyen de ce nouvel organe, l'œuvre rédemptrice s'étend de proche en proche et enveloppe progressivement toute la race humaine.
C'est à ce point de vue essentiellement historique qu'il faut se placer pour comprendre le rôle du peuple d'Israël dans l'histoire de l'humanité, et plus spécialement celui du ministère prophétique dans l'histoire d'Israël.
Ce qui distingue absolument le peuple d'lsraël de tous les autres, c'est assurément, comme on le reconnaît généralement, l'adoration d'un Dieu unique, le principe monothéiste dont il est le porteur. Toutefois ce trait caractéristique ne prend toute sa valeur qu'autant que nous ne nous bornons pas à reconnaître dans le monothéisme israélite un dogme abstrait, mais que nous discernons au fond de cette croyance l'intuition d'un plan vaste et saint, conçu par la bienveillance divine en faveur de l'homme déchu, l'intuition d'une économie de salut dont Israël est appelé à être l'agent et qui doit s'épanouir en un règne divin embrassant toutes les familles de la terre1. La conscience de ce mandat sublime a été dès le premier jour et est encore aujourd'hui l'âme de la vie de ce peuple, et les hautes espérances qui s'y rattachent n'ont cessé de l'éclairer et de le soutenir à travers les plus sombres péripéties de son histoire.
Israël se sent et se sait le peuple du salut, et par conséquent aussi le peuple d'un avenir qui concerne toute l'humanité.
Les autres peuples ne vivent qu'en vue de leur prospérité présente et de leur agrandissement particulier. Nous pouvons étudier aujourd'hui les monuments récemment découverts, dans lesquels les peuples anciens ont retracé leurs faits et gestes et laissé percer leur pensée intime.
Qu'apprenons-nous par ces milliers d'inscriptions que déchiffre une science persévérante ? Une chose : c'est que pour chacun de ces peuples l'histoire du monde se réduit à sa propre histoire. Et celle-ci, qu'est-elle ? Le tableau de l'accroissement de leur puissance, de l'embellissement de leur capitale, de la construction de leurs temples et de leurs palais, l'énumération de leurs expéditions et de leurs conquêtes annuelles, l'enregistrement complaisant et satisfait des chiffres du butin conquis sur les populations déportées et du nombre des têtes de vaincus amoncelées à la porte des cités saccagées. Voilà l'histoire pour ces nations : le présent, et quel présent ! Aussi Jésus les désigne-t-il par cette expression remarquable : << les nations du monde, >> c'est-à-dire qui ne vivent qu'en vue de ce monde2. Egyptiens, Assyriens, Babyloniens, Romains, tous semblent dire à leur tour : << L'humanité, c'est moi. Les autres peuples ne sont là que pour me servir de marche-pied. >> C'est ce despotisme hautain, cet égoïsme brutal que dépeint Daniel, quand il compare les grandes monarchies anciennes à une série de bêtes féroces surgissant de l'océan de l'humanité.
Quel idéal supérieur, rendu plus remarquable, encore par ce contraste, brille aux yeux d'Israël et sert de point de mire à sa marche ! Ce petit peuple sait que son histoire est celle de toute l'humanité. Il en contemple d'avance le terme : la salut, un salut universel. Ce n'est pas la terre qui est là pour lui ; c'est lui qui est là pour toute la terre.
Ce qu'est Israël parmi les peuples, les prophètes le sont, à une plus haute puissance, au sein d'Israël lui-même.
Les personnages qui portent dans l'histoire juive le nom de prophètes, n'étaient pas essentiellement, comme on se le figure parfois, les révélateurs de vérités religieuses générales, qui auraient pu être enseignées à tel moment aussi bien qu'à tel autre. C'étaient, comme on l'a de plus en plus reconnu dans ces derniers temps, des hommes d'action, des instruments de l'œuvre divine, des collaborateurs de Dieu dans l'histoire du salut. Ils travaillaient sans doute à affermir les croyances religieuses qui servaient de base à l'existence du peuple juif, telles que celles de l'unité, de la spiritualité et de la sainteté de Dieu. Mais ils s'efforçaient surtout de les appliquer à la vie et à la conduite du peuple et de diriger sa marche, ainsi que celle de ses chefs, sur la voie tracée et vers le but marqué par le plan divin. Chacun d'eux reprenait l'œuvre commune au point où son prédécesseur l'avait laissée, et cherchait à la faire progresser d'un pas vers le salut final qui en devait être le terme.
La base générale de leur activité était l'œuvre accomplie par le plus grand d'entre eux, Moïse. Celui-ci, après avoir trouvé la famille d'Abraham transformée en peuple, avait imprimé à sa vie nationale le sceau puissant de la législation sinaïtique, et en avait fait ainsi le peuple de Jéhova. Mais cette loi admirable, eût-elle été plus supérieure encore qu'elle ne l'était, à la constitution de Solon ou au code romain des Douze Tables, ne pouvait, en tant que loi, conduire Israël à sa destination et faire de lui le peuple du salut. Deux traits surtout, par lesquels elle répondait certainement aux nécessités de l'époque en vue de laquelle elle était donnée, lui imprimaient un caractère de défectuosité, quant à l'avenir. D'abord elle était nationale et, par conséquent, plus ou moins particulariste ; puis son mode d'action était extérieur, autoritaire, impératif ; c'était la lettre qui ordonne ou interdit, mais non le souffle divin qui pénètre le cœur et le transforme. Les prophètes, les hommes de l'Esprit, comme les appelle l'Ancien Testament lui-même, sentaient cette double insuffisance de la loi. Ils ne pouvaient oublier les promesses de l'alliance patriarcale, ces germes féconds d'un avenir plus vaste et plus élevé que le règne de la loi, ces semences déposées par la main de Dieu même dans le sol d'une économie plus ancienne. Ils travaillaient sans cesse à empêcher que ces germes ne fussent étouffés ou ne restassent enfouis sous le poids de la légalité officielle. Ils s'efforçaient de cultiver et de développer ces principes d'une vie supérieure jusqu'au moment où ils pourraient s'épanouir richement et librement dans l'époque qu'ils appelaient la fin des jours. Conservateurs quant aux formes de la loi et de ses institutions, ils étaient ardemment progressistes quant à l'œuvre spirituelle qui devait s'accomplir sous cette enveloppe temporaire. Ils allèrent même jusqu'à évoquer l'image d'un temps où la terre entière entrerait dans l'alliance de Jéhova et où Israël ne serait plus que l'un d'entre les peuples sauvés, le frère et l'égal de tous les autres3 ; d'un temps où la loi de Sinaï ferait place à une nouvelle législation, toute intérieure, gravée par le Saint-Esprit dans les cœurs et les volontés humaines4. Ils sont ainsi à la fois les hommes du présent qu'ils jugent et stimulent, et de l'avenir qu'ils préparent. Chacun d'eux marque une étape sur la route lumineuse qui conduit de Sinaï à Golgotha.
On peut donc difficilement exagérer l'intérêt qui s'attache aux documents du ministère prophétique. M. Reuss a dit avec raison qu'aujourd'hui encore l'humanité n'a autre chose à faire << qu'à suivre la direction qu'il a été donné aux prophètes de jalonner. >> Il ne s'agit point seulement, en effet, de constater dans leurs livres certaines prédictions isolées dont l'histoire démontre plus ou moins évidemment l'accomplissement. Il s'agit surtout de suivre, dans l'apparition successive et l'activité fidèle de ces agents la trace de l'œuvre de Dieu en Israël et par Israël au sein de l'humanité. Il s'agit de surprendre le degré de réalisation de cette œuvre au moment où chacun d'eux a vécu et de discerner le moyen par lequel il a su la faire progresser. Il s'agit d'étudier la pensée finale de Dieu à l'égard de notre race, telle qu'elle leur a été dévoilée, et les lois qui règlent la marche de l'humanité vers ce but, afin de pouvoir dans chaque temps en faire l'application aux circonstances présentes.
L'apparition des prophètes israélites et de leurs écrits est un fait unique dans l'histoire de l'humanité5.
Il n'est pas sans exemple, à la vérité, qu'un petit peuple exerce une grande influence sur le développement de l'humanité ; l'histoire ancienne et l'histoire moderne ne sont pas dénuées de faits de ce genre. Mais ce qui est sans exemple, c'est qu'un peuple, obscur entre tous, se sente appelé à la mission sublime d'être l'instrument du salut de tous les autres, et porte en lui, à travers toutes les catastrophes, la conscience indestructible d'un tel mandat ; c'est qu'au sein de ce peuple apparaisse pendant huit à dix siècles successifs une chaîne d'hommes qui tous se sentent appelés d'en haut à travailler à cette même œuvre divine, et à préparer ce grand avenir ; c'est qu'une religion, qui se reconnaît et se proclame elle-même d'origine divine, se déclare en même temps, par la bouche de ses organes les plus éminents, destinée à disparaître devant une forme d'adoration supérieure6 et prélude, en regard de ce culte nouveau, au mot sublime du précurseur : << Il faut qu'il croisse et que je diminue. >> Ce qui est sans exemple, surtout, c'est qu'une telle attente aboutisse ; que l'idéal, ainsi entrevu et décrit, se réalise, et que, quand il apparaît comme fait, dans l'histoire, ce soit sous une forme plus pure encore que nul ne l'avait conçu et dégagé de tout l'alliage dont la pensée charnelle de l'homme l'avait chargé dans le cours des âges. Voilà la série de miracles qui constituent l'histoire juive. Pour apprécier la valeur morale et religieuse de l'arbre du judaïsme et celle de son jet le plus noble, le prophétisme, il faut se placer en face du terme de ce développement séculaire, contempler le fruit qui le couronne, Jésus-Christ ; puis, regardant en arrière, appliquer ce mot : << On reconnaît l'arbre à son fruit. >>
Si l'apparition du prophétisme israélite est unique dans l'histoire du monde, si la vie des peuples païens ne présente rien qui en approche, c'est qu'il n'y a aussi qu'une seule œuvre de salut accomplie par Dieu en faveur de l'humanité déchue et que les prophètes en sont les agents élus.
II
Noms les plus usités
pour désigner le ministère prophétique
Les noms qu'un peuple donne aux personnages, officiels ou non, dans lesquels s'incarnent le mieux sa pensée et son génie, ont une importance particulière. Trois dénominations principales sont appliquées aux prophètes dans l'Ancien Testament.
La plus usitée, la plus générale, celle qui, par conséquent, désigne avec le plus d'ampleur le ministère prophétique, est le terme de nabi.
La racine arabe d'où provient ce mot signifie, selon les uns : jaillir selon d'autres : énoncer avec véhémence.
Ce terme désigne donc en tout cas un homme parlant sous l'action d'une force qui le domine. Quand Dieu dit à Moïse, Exode 4:15-16 et 7:1, en lui promettant le secours de son frère Aaron : << Aaron, ton frère, te servira de nabi, et tu lui serviras de Dieu.... Je serai avec ta bouche et avec la sienne, >> cela signifiait évidemment qu'Aaron aurait la mission d'énoncer, en lieu et place de Moïse, le message que Dieu confierait à celui-ci. Moïse devait être l'inspirateur d'Aaron, celui-ci l'organe de la pensée de Moïse, laquelle serait celle de Dieu même.
On voit par là que la prédiction des événements à venir n'appartient point essentiellement à l'idée de la prophétie. Toute parole inspirée d'en haut, qu'elle ait trait au passé, au présent ou à l'avenir, est, dans le sens de l'Ancien Testament, une prophétie. Chaque fois que le souffle divin, principe de toute vie dans l'univers, saisit un homme, lui révèle la pensée de Dieu sur un point quelconque et le pousse à l'énoncer, cette parole est une prophétie.
A côté de cette première dénomination, qui se rapporte surtout à la transmission du message divin aux autres hommes, il en existe deux autres qui portent sur l'acte par lequel Dieu se communique au prophète lui-même. Ce sont les termes de roé et de chozé, qui peuvent se rendre en français par les mots : voyant et contemplateur. Dans le passage 1 Chroniques 29:9, nous trouvons ces trois dénominations employées simultanément : << Les actions, du roi David, les premières et les dernières, ne sont-elles pas écrites dans le récit de Samuel le roé (voyant) et dans le récit de Nathan le nabi (prophète) et dans le récit de Gad le chozé (contemplateur) ? >> Il devait, par conséquent, y avoir une différence de sens entre ces trois titres. Le second s'applique, comme nous l'avons vu, à l'énoncé du message ; le premier et le troisième se rapportent à la perception interne de la communication divine. Mais quelle est la distinction entre l'un et l'autre. Peut-être la connaissance surnaturelle du voyant (roé) portait-elle plutôt sur certains faits ou objets particuliers (comparez 1 Samuel 9:9, où Saül va consulter le voyant pour retrouver un objet perdu). Le contemplateur (chozé) se trouve placé en face d'une révélation qui a lieu sous forme de vision ou de tableau, de telle sorte qu'il peut l'étudier avec calme et s'absorber dans cette contemplation.
Nous trouvons dans Osée (9:7) une dénomination des prophètes qui renferme les trois précédentes et qui exprime, mieux que toute autre, la nature de ce ministère. Le prophète est appelé là : l'homme de l'Esprit.
III
Forme de la prophétie
Tout don extraordinaire a pour point d'attache dans la nature de l'âme une faculté primordiale, commune en quelque degré à tous les individus de l'espèce humaine ; autrement celui qui l'exerce, resterait incompris de ses semblables. Il en est, ainsi du don prophétique. Saisir la pensée de Dieu pour s'en faire l'interprète et l'instrument, est certainement une faculté originairement attachée par le Créateur à l'esprit de l'homme. C'est l'intelligence humaine dans sa plus noble fonction. Cette faculté, affaiblie, réduite à l'état embryonnaire par le péché qui a rompu la communion immédiate de l'homme avec Dieu, n'est pas absolument disparue. Et lorsque l'homme se met au service de Dieu pour concourir à son travail au sein de l'humanité, et que Dieu trouve bon de l'accepter comme son collaborateur, le don assoupi, peut se raviver, et l'Esprit de Dieu s'en servir pour produire le phénomène de l'inspiration prophétique. << L'Eternel, dit le prophète Amos, fera-t-il quelque chose, sans avoir révélé son secret à ses serviteurs les prophètes ? >>7
L'exercice de ce don est intermittent, non seulement parce que la foi du prophète peut avoir ses hauts et ses bas ; mais surtout parce que toute révélation prophétique répond à un besoin actuel et déterminé. Les prophètes ont la conscience distincte du moment où le don s'éveille en eux sous l'action de l'Esprit divin, et où le phénomène de l'inspiration s'opère. La main de l'Eternel se pose sur eux ; ils sont ravis en esprit ; l'Esprit les saisit ; l'œil du corps se ferme et celui de l'âme s'ouvre8 : autant d'expressions par lesquelles ils désignent le moment décisif du contact entre l'Esprit de Dieu et leur esprit.
Chez le roé et le chozé, le don prophétique s'exerce plutôt sous la forme d'une vue interne, à laquelle correspond un objet montré ou un tableau divinement tracé. Chez le nabi, il s'agit plutôt d'une suggestion intellectuelle et morale, qui entraîne l'esprit du prophète dans le courant de la pensée divine et qui se formule bientôt en un discours inspiré.
Chez les prophètes proprement dits, le don prophétique ne s'exerce que dans l'état de veille. Le songe est généralement envisagé comme un moyen d'ordre inférieur. Il n'est employé qu'avec des rois païens, tels que Pharaon et Nébucadnézar, ou avec de simples particuliers, tels que Joseph (dans le Nouveau Testament). En général, les songeurs sont mis au même rang que les devins et condamnés avec eux.
Une différence de vue assez importante s'est produite dès les temps anciens, relativement à la manière de comprendre l'état du prophète au moment de l'inspiration. D'après les uns, le prophète perd entièrement la conscience du moi. << Pour que la lumière de Dieu brille, disait le Juif alexandrin Philon, il faut que celle de l'homme s'éteigne. >> Quelques théologiens modernes ont soutenu habilement cette manière de voir. Elle trouve quelque point d'appui dans certaines expressions citées plus haut, et tirées des discours de Balaam. Mais il faut se rappeler que ce personnage avait plutôt le caractère d'un devin que celui d'un prophète. Dans la plupart des cas, les faits ne paraissent pas compatibles avec cette manière de voir. Lorsque le nabi reproduit immédiatement, sous forme de discours populaire, le contenu de la révélation qu'il a reçue, on ne peut méconnaître l'acte rationnel par lequel il s'est assimilé la pensée divine et parvient à la formuler en langage intelligible. Et quand la révélation a lieu sous forme de vision, alors même le voyant n'est pas tellement ravi en extase qu'il perde entièrement la conscience du moi. Car nous le voyons parfois jouer un rôle actif et réfléchi dans la scène de la vision dont il est témoin9.
En général, le procédé de l'Esprit divin ne consiste pas à supprimer l'activité des facultés naturelles et les conditions de leur exercice. Il préfère s'en emparer et se les assimiler, et, les élevant à un degré d'action supérieur, les appliquer ainsi à l'œuvre divine au service de laquelle il se met lui-même. Cette manière d'agir repose sur l'identité, toujours supposée, du Dieu de la grâce avec celui de la nature, de Jéhova avec Elohim.
Cette observation rend compte également d'un fait qui se rencontre plusieurs fois dans l'histoire du prophétisme, l'emploi de la musique comme moyen d'éveiller le don prophétique10. Encore ici, nous voyons l'action divine s'approprier la nature, bien loin de l'exclure.
Le don prophétique n'était point absolument lié au ministère prophétique. Saül, David, et dans le Nouveau Testament Zacharie, prophétisent sans posséder, à proprement parler, la charge prophétique. Cette charge paraît avoir reposé toujours sur un acte divin spécial, la vocation de Jéhova. Nous constatons ce fait à l'entrée de tous les grands ministères prophétiques : chez Moïse, Exode 3 ; chez Samuel, 1 Samuel 3 ; chez Esaïe, chapitre 6, chez Jérémie, chapitre 1 ; chez Ezéchiel, chapitre 1. Et si ce moment décisif n'est pas raconté dans les écrits des autres prophètes, nous pouvons conclure de ces exemples qu'il n'en a pas moins eu lieu. Quand Amos s'écrie : << Le lion rugit ; qui ne craindra ? Le Seigneur Eternel a parlé ; qui ne prophétisera ? >> il décrit d'une manière saisissante la commotion profonde produite dans l'âme du prophète par l'appel divin. La rencontre immédiate avec Jéhova avait fait sur son âme l'impression du rugissement du lion sur le voyageur qui s'avance dans le désert. A la suite d'un pareil contact, l'homme devient comme la bouche de Jéhova en Israël, toujours prête à transmettre de sa part l'instruction, la promesse ou la menace, selon le besoin du moment.
Le moyen ordinaire par lequel le prophète délivrait immédiatement son message, était celui de la parole vivante. C'est ainsi que Nathan et Gad apportent à David dans son cabinet royal les messages réjouissants ou menaçants dont Dieu les a chargés pour lui ; qu'Esaïe transmet à Achaz, occupé aux travaux de défense de sa capitale, la révélation d'Emmanuel ; qu'Amos proclame à Béthel en face des adorateurs du veau d'or la destruction future de ce faux culte ; que Jérémie prêche dans le temple en présence du peuple et des anciens de Juda et lutte avec les faux prophètes ; qu'Ezéchiel raconte aux anciens rassemblés dans sa maison ce que l'Eternel lui a révélé.
Mais les paroles de Jéhova ont une portée générale et une valeur permanente. La proclamation orale ne suffit pas, et le prophète ne tarde pas à recourir à la rédaction écrite. Il est même probable que, dans quelques cas, celle-ci aura précédé la déclaration verbale (ainsi Esaïe 8:1 et suivants ; Habakuk 2:1 et suivants).
Le prophète rédigeait sans doute à l'aide d'un disciple qui lui servait de secrétaire. Ainsi Jérémie, chapitre 36, dicte à Baruc, par l'ordre de Dieu, tous les discours qu'il avait prononcés depuis la treizième année de Josias, époque de sa vocation, jusqu'à la quatrième de Jéhojakim, durant un espace de près de quarante ans. Il est même probable que plusieurs prophètes n'ont rédigé les livres qu'ils nous ont transmis qu'à la fin de leur ministère, et comme un sommaire de toute leur prédication. C'est ce qui nous explique pourquoi chez plusieurs d'entre eux, tels que Joël, Osée, Michée, Sophonie, etc., les discours particuliers ne sont point distingués. Leurs livres paraissent avoir été écrits d'un seul jet. Il a pu arriver aussi qu'un prophète n'ait rédigé qu'un seul des nombreux discours qu'il a prononcés ; c'est peut-être le cas d'Abdias.
Dans les écrits de quelques prophètes, la critique moderne prétend discerner les traces de plusieurs publications et en quelque sorte de plusieurs éditions, retravaillées, accrues, et mises en circulation successivement par l'auteur lui-même. Cette supposition n'est pas sans vraisemblance à l'égard du livre de Jérémie, par exemple. Du reste la proclamation orale n'était nullement indispensable. Il est évident que certaines prophéties n'ont jamais été prononcées de vive voix et qu'elles ont été composées originairement par écrit et en vue de la lecture. Telle est la grande prophétie appelée vulgairement seconde partie d'Esaïe (chapitres 40 à 66). On ne saurait se représenter une semblable composition énoncée sous forme de discours.
Les écrits des grands prophètes demeuraient certainement entre les mains de leurs disciples. Bien des faits prouvent que les écrivains subséquents s'étaient nourris des livres de leurs devanciers. Joël cite textuellement Abdias ; il est lui-même cité par Amos, Amos l'est par Michée, Esaïe l'est par Nahum. Ces citations ou imitations deviennent de plus en plus fréquentes chez quelques prophètes postérieurs, tels que Sophonie et Jérémie. C'est une forme par laquelle ces agents de Dieu attestent la continuité de la révélation et de l'œuvre à laquelle ils se sont consacrés. Ils ressemblent ainsi, comme dit Schmieder, à une chaîne parcourue par un même courant électrique qui en unit instantanément toutes les parties. Mais ce trait n'ôte rien à l'originalité des prophètes hébreux. Chacun d'eux n'en reste pas moins un être à part, communiquant directement avec son Dieu, élevé par ce contact au-dessus de toute dépendance humaine, capable par conséquent d'ajouter quelque chose à l'œuvre commune.
Aussi Moïse, lorsqu'il promettait à Israël cette apparition grandiose du prophétisme, qui devait tenir lieu au peuple de Dieu de toutes les formes de la divination païenne, avait-il parlé des porteurs de ce ministère comme d'un seul et même prophète collectif. Deutéronome 18:18 : << Je leur susciterai un prophète comme toi, d'entre leurs frères, et je mettrai mes paroles dans sa bouche. >> Dans cette vaste intuition du prophète collectif, il embrassait même le prophète final et messianique, suprême anneau de la chaîne. C'est que le vrai, l'unique prophète, dans tous ces hommes de Dieu qui se succédaient à travers les siècles, était toujours l'Esprit du Christ qui les remplissait11.
La proclamation du message divin était fréquemment accompagnée de formes symboliques destinées, comme le geste qui accompagne la parole ordinaire, à rendre la communication du ciel plus sensible et plus impressive. Ainsi, lorsque Achija partage son vêtement neuf en douze pièces et en donne dix à Jéroboam pour figurer le schisme imminent, ou lorsque Jérémie s'en va dans la vallée de Hinnom, brise là un vase de potier ; et en disperse les fragments, pour mettre en quelque sorte sous les yeux du peuple la dispersion qui le menace12.
Cependant il est impossible de méconnaître que bien souvent ces actes racontés comme réels, ne se sont accomplis que dans l'âme du prophète. Le fait symbolique s'est présenté à son esprit d'une manière si vive et si plastique, qu'il lui attribue un caractère de réalité et qu'il en parle comme si le fait s'était passé dans le monde extérieur. Mais la nature même des choses exclut cette idée. Ainsi quand Jérémie est chargé de porter sur son cou un joug aux rois voisins pour leur annoncer leur prochain assujettissement au roi de Babylone, ou de faire boire une coupe remplie de la colère divine à tous les rois, y compris celui de Babylone, quand Esaïe doit marcher nu-pieds pendant trois ans, pour figurer la déportation des prisonniers égyptiens par le roi d'Assyrie ; quand Ezéchiel doit manger le rouleau qui contient le message de l'Eternel ; quand il reçoit l'ordre de rester couché pendant 390 jours sur le côté gauche pour porter l'iniquité d'Israél et pendant 40 jours sur le côté droit pour porter celle de Juda, il est manifeste que tout cela n'a pu être accompli à la lettre13. C'est la forme symbolique sous laquelle la pensée divine a été présentée à l'œil du prophète. Il en est assurément de même des deux mariages d'Osée14.
A ces deux formes du symbolisme prophétique il faut en ajouter une troisième, qu'il n'est pas toujours aisé de distinguer de la précédente. C'est celle de la simple métaphore, comme figure littéraire, comme procédé oratoire. On sait combien l'esprit des Orientaux se complaît dans les images. Souvent la métaphore s'agrandit chez eux jusqu'à devenir un tableau détaillé et complet. Cette forme abonde clans la parole prophétique.
Nous ne chercherons pas à faire ressortir ici les beautés, la magnificence du langage de ces hommes de Dieu. Nous nous bornerons à rappeler que, comme la Bible renferme en général, même au point de vue de la forme, les modèles de tous les genres de littérature, les écrits des prophètes présentent spécialement les chefs-d'œuvre du genre oratoire dans tous les temps.
IV
Contenu de la prophétie
La prophétie est l'interprète et l'auxiliaire de l'œuvre de Dieu pour le salut de l'humanité.
Or cette œuvre a dans chaque moment un passé, un présent et un avenir. La prophétie contemple l'avenir, le plan de Dieu à réaliser, et, conformément à cette norme, elle dirige le présent et interprète le passé. Elle opère ainsi la synthèse des différents moments de l'œuvre divine.
Le passé, base générale du travail des prophètes, était la fondation de l'alliance de Dieu avec Israël par la délivrance d'Egypte et par le don de la loi. Nous avons déjà parlé de l'œuvre à la fois conservatrice et progressive des prophètes relativement à la loi. Sous les rois impies, ils avaient à lutter contre les éléments étrangers qui menaçaient le monothéisme israélite, soit par l'introduction des cultes idolâtres, soit par l'alliance avec les peuples étrangers. Sous les rois pieux, c'était la lutte opposée ; ils avaient à combattre le mérite attribué à l'observance extérieure, dénuée de la piété du cœur, les germes du pharisaïsme. Dans leur indignation contre le matérialisme religieux, les prophètes vont jusqu'à prononcer des paroles qui semblent nier l'existence de toute prescription légale, soit cérémonielle, soit morale. << Qui a requis de vous que vous fouliez aux pieds mes parvis ? >> << Je n'ai nullement parlé à vos pères, au jour que je les fis sortir d'Egypte, d'holocaustes et de sacrifices15. >>
Il est à peine concevable que l'on ait pu tirer de pareilles paroles une objection contre l'existence d'une loi écrite au moment où elles furent prononcées. Vaudrait-il la peine d'affirmer de la sorte un fait qui serait à la connaissance de chacun ? Ces paroles perdraient ainsi tout ce qu'elles ont de saillant et de paradoxal. Leur vrai sens est celui d'une, protestation indignée contre un accomplissement purement littéral des statuts légaux. Dieu n'a pas un seul instant voulu la lettre sans l'esprit. C'est ainsi que les prophètes interprètent le passé, la loi. C'est le côté progressiste de leur œuvre. Ils préparent le règne de l'Esprit sous celui de la lettre.
Mais l'objet le plus délicat et le plus périlleux de leur mission, c'est le présent. Nous jugeons avec calme le passé, nous contemplons avec une sorte de désintéressement l'avenir. Mais le présent nous enserre personnellement, nous absorbe dans ses émotions, nous accable sous ses détails, nous désoriente souvent par ses contradictions apparentes. Nous n'atteignons que difficilement le point de vue d'où nous pouvons le dominer. Telle était la position du prophète. Mêlé aux événements contemporains, souvent appelé à y jouer un rôle, sollicité par les sentiments multiples qui agitent l'homme engagé dans la lutte de tous les jours, le prophète avait besoin, pour conserver en de telles circonstances la sérénité d'esprit et la sûreté de coup d'œil de l'homme de Dieu, d'un recueillement profond d'une part, d'une lumière surnaturelle de l'autre. Ce n'était qu'autant qu'il était initié à la pensée de Dieu relativement au passé et à l'avenir de son œuvre, qu'il pouvait ressaisir au milieu du dédale des événements journaliers le fil conducteur des grandes lois du royaume de Dieu, rester bon patriote et pourtant étranger aux passions du moment, et, sans se laisser intimider par les chefs de parti ou égarer par les entraînements de la multitude, parler avec autorité à ses contemporains et reproduire au milieu d'eux dans sa parole les décrets de l'immuable sagesse et de l'incorruptible justice de Dieu. Le prophète était, comme le dit M. Reuss, l'homme de l'actualité ; mais il ne pouvait l'être en toute pureté, qu'à la condition de demeurer constamment l'homme de l'avenir, l'interprète d'une pensée éternelle.
De même que le pilote trouve dans le point de mire sur lequel son œil est fixé, la règle de chacune des impulsions qu'il imprime à son gouvernail, ainsi le prophète puise dans la contemplation de l'avenir du règne de Dieu les normes divines qu'il s'efforce d'appliquer à la vie du peuple. L'avenir est l'élément dans lequel l'esprit des prophètes se meut avec le plus de liberté et de satisfaction intime. C'est là que leur regard trouve le repos au milieu des agitations du présent. Seulement ils ont, à l'égard de l'avenir aussi, un écueil à éviter. Israël est le peuple de la promesse, par conséquent de l'avenir. Mais combien n'était-il pas facile de laisser cette grande espérance se particulariser au service de l'égoïsme national ? Un légitime sentiment d'orgueil ne pouvait-il pas remplir le cœur de tout Israélite, en contemplant la mission unique de son peuple ? Ne pouvait-il pas ainsi se laisser entraîner, par une pente naturelle, à faire prédominer l'espérance nationale sur le salut humanitaire ? Encore ici il fallait donc une action constante du Dieu qui avait donné les promesses, pour en maintenir, dans la conscience israélite et prophétique, toute l'ampleur, et les empêcher de se rétrécir sous la pression d'un orgueilleux particularisme. C'est la tâche que les prophètes se sont fidèlement efforcés de remplir. Maintenir le cœur d'Israël ouvert à la grande espérance du salut de l'humanité, faire de ce peuple le lien entre Dieu et les autres nations, l'intermédiaire de l'alliance des peuples, tel a été le but constant de leur travail au sein de la théocratie. Et s'ils n'ont pas réussi auprès de la masse charnelle du peuple, ils ont néanmoins conservé une élite qui est restée fidèle à l'esprit des promesses et capable d'entrer dans le plan de Dieu au moment de son accomplissement final.
L'avenir qui s'offre sans cesse à l'œil interne des prophètes, se nomme, dans leurs discours la fin des jours. Ce terme désigne, comme dit Schmieder, les derniers actes de l'histoire terrestre de l'humanité. Dans ce drame suprême, les prophètes discernent ordinairement trois scènes :
Le jugement sévère que doit subir Israël par la main des païens. La portion charnelle d'Israël doit être retranchée ; un faible reste seulement demeurera, purifié par ce terrible châtiment.
Le jugement qui frappera les païens par la main de Dieu même. Ici encore la masse périt ; un reste seul se convertit à Dieu et participe au salut.
L'établissement du règne de Dieu, au moyen de ces restes de l'humanité, juive et païenne, purifiée. L'effusion universelle de l'Esprit saint fait de toutes les familles de l'humanité un seul peuple de Dieu sous le sceptre du roi que Dieu lui donne comme son représentant au milieu d'elle.
Dans ce programme général de l'avenir prophétique sont esquissées nettement les grandes
lois de l'histoire de l'humanité, les règles fondamentales de son développement. Ce sont là les principes de toute vraie philosophie de l'histoire.
Mais ces vues ne sont pas exprimées d'une manière spéculative et abstraite ; elles sont constamment rattachées, comme promesses ou comme menaces, au jugement du moment présent et appliquées à ses besoins. Ce sont les stimulants par lesquels le prophète veut agir sur la marche de l'Israël actuel et sur les événements du jour.
Aussi cette perspective de la fin des temps n'est-elle point rejetée par les prophètes dans un lointain indéfini. Ce tableau plane toujours à l'issue de la période même dans laquelle vit le prophète. C'est une nuée mystérieuse remplie de pluies bienfaisantes ou de foudres dévastatrices, suspendue sur la tête des vivants ; c'est le décret infaillible, du sein duquel descendra, dans le cours de la période présente, tout ce que les contemporains mériteront d'en recevoir, soit en bien, soit en mal. Ce qui ne se réalisera pas présentement, reste réservé aux générations suivantes, jusqu'à ce que toute la richesse des bénédictions promises et des jugements annoncés par la prophétie ait trouvé dans l'état moral de l'humanité les conditions de son entière réalisation, et que le dessein de Dieu soit épuisé.
Quant au prophète, son regard ne s'arrête pas aux stations intermédiaires ; il se porte directement du présent sur la fin. Comme on a dit du chrétien : qu'il n'y a que deux temps pour lui, aujourd'hui et l'éternité, ainsi dans l'intuition prophétique il n'y a que deux époques, le présent et la fin. Le présent dit Riehm, << est contemplé par le prophète à la lumière de la fin, et la splendeur de la fin lui apparaît à travers le prisme des circonstances présentes. >> Ce procédé est en rapport avec la tendance pratique de la prophétie. Le but de la révélation prophétique n'est pas de satisfaire la curiosité humaine relativement à l'avenir ; c'est de remuer la conscience au sujet des péchés actuels, et de convertir les cœurs au Dieu saint et toujours vivant. Et de même que l'Eglise et chaque chrétien ne parviennent à se juger parfaitement eux-mêmes qu'en se mettant directement en face du Seigneur qui revient, sans que cela préjuge en rien le moment où il doit arriver, ainsi la parole des prophètes n'apprécie le monde contemporain qu'en établissant un lien immédiat entre son état moral actuel et le jugement qui doit l'atteindre à la fin des jours. Il sera donc bien difficile, pour ne pas dire impossible, de chercher dans les prophéties les matériaux d'une histoire et surtout d'une chronologie de l'avenir. La prophétie est autre chose et beaucoup mieux qu'une histoire anticipée. C'est la pensée de Dieu relativement à la fin des choses tombant comme un rayon révélateur sur l'état présent du monde et de chaque individu. Car chaque moment dans la vie humaine n'est appréciable que par son rapport avec la fin.
On peut comprendre, par tout ce qui précède, le rôle important qui revient à la liberté humaine dans l'accomplissement des prophéties. La sagesse divine, d'après la connaissance qu'elle a de la nature déchue de l'homme et de ses relations avec la sainteté de Dieu, a fixé le but et tracé la marche générale qui doit y conduire. Néanmoins l'action de la liberté humaine demeure intacte ; la conduite morale de l'homme est toujours la condition de la réalisation du tableau prophétique, soit en bien, soit en mal. Cette idée est exprimée dans la prophétie par une notion fréquemment employée, celle du repentir de Dieu. L'application d'une menace peut être retirée, comme pour Ninive après la prédication de Jonas, lorsque l'homme change de sentiment vis-à-vis de Dieu. Il est dit alors que Dieu se repent16. L'immutabilité de Dieu exige elle-même que, lorsque l'homme change vis-à-vis de Dieu, Dieu change aussi vis-à-vis de l'homme. Il en est de même à l'égard des promesses. Une génération, un individu se rendent indignes d'une bénédiction qui leur avait été annoncée. Elle est retirée, mais ce qui est différé n'est pas perdu. La nuée de la promesse ne se dissipe pas, ne s'évanouit pas ; c'est la parole de Jéhova, elle distillera sa rosée quand viendra le moment où l'homme sera digne de la recevoir.
Notons encore une importante particularité de la prophétie. Les prophètes aiment à appliquer à l'avenir certaines expressions et certaines images empruntées aux événements passés. C'est ainsi que, pour annoncer un massacre futur des habitants de la Judée, ils disent : << On entendra Rachel pleurer ses enfants qui ne sont plus. >> Ou bien, pour annoncer une nouvelle captivité, ils emploieront l'image d'un enlèvement du peuple dans la plaine de Sinear, image qui désigne simplement un châtiment qui sera dans l'avenir ce qu'a été la captivité de Babylone dans le passé17. Ce procédé d'adaptation, du passé à l'avenir, très fréquent chez eux, n'est pas une simple forme oratoire ou un rapprochement ingénieux. C'est la constatation d'un rythme dans le gouvernement divin, l'expression d'une loi historique. La relation toujours la même entre le cœur de l'homme et l'essence de Dieu amène d'époque en époque les mêmes conflits et les mêmes pardons.
La portion la plus importante pour nous du contenu de la prophétie est celle qui se rapporte à l'avenir messianique.
Cet avenir, qui doit succéder aux jugements des derniers temps et couronner les luttes de l'économie actuelle, est un règne de sainteté et de paix. Son établissement est dû à l'intervention de deux agents divins : le Saint-Esprit et le Messie.
Semblable à une pluie bienfaisante tombant sur le sol que le jugement a labouré, l'Esprit divin fera germer ici-bas la justice. Ce don divin ne sera plus borné à quelques hommes choisis, tels que les prophètes ; mais le soupir du plus grand d'entre ceux-ci : << Oh ! que tout le peuple fût prophète ! >>18 s'accomplira. Les personnes de tout âge, de tout sexe, de toute condition, auront part au bienfait divin. Encore ici le tableau prophétique a recours au procédé d'adaptation dont nous parlions tout à l'heure, et dépeint l'action de l'Esprit sous des couleurs empruntées aux formes anciennes. << Les vieillards auront des songes et les jeunes gens des visions.... Le peuple entier sera enseigné de Dieu, de telle sorte que nul n'enseignera plus son prochain.19 >> Tel est l'état de choses parfaitement saint et glorieux auquel Dieu conduit l'avenir de l'humanité.
Sur ce fond lumineux se détache, dans le tableau des derniers jours, une figure, peu distincte d'abord, mais dont les contours vont se dessinant toujours plus nettement, jusqu'à ce qu'elle arrive enfin à présenter une image si précise et si complète, qu'il suffira de rencontrer sur la route de l'histoire la personnalité qu'elle désigne, pour dire : C'est lui ! Cette image est la grande figure du Messie, le Rédempteur de l'humanité, le roi d'Israël, le serviteur de l'Eternel, l'homme de douleur. L'intuition de ce personnage est le point culminant du contenu de la prophétie.
L'Esprit de Dieu n'a évoqué que graduellement cette figure à la fois royale et humble, lumineuse et sans éclat, sévère et tendre, redoutable comme la face de Dieu, douce et sympathique comme le visage d'un fils de l'homme. Presque tous les peintres inspirés ont collaboré à ce divin portrait et ajouté quelque trait à l'ébauche primitive. A mesure que les circonstances de l'époque au sein de laquelle ils vivaient, provoquaient et réclamaient une révélation nouvelle, l'Esprit de Dieu complétait dans l'esprit des prophètes la figure de celui qui devait un jour régénérer l'humanité.
Rien de plus vague et de plus indéterminé que le commencement de cette éclosion graduelle. C'est la promesse, faite au pied de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, d'une victoire finale de l'humanité sur son ennemi, son vainqueur actuel. L'instrument de cette victoire n'est pas personnellement désigné ; il reste enveloppé dans cette notion générale de la victoire humanitaire20.
Vingt siècles plus tard, la promesse reparaît sous une forme qui, quoique générale encore est déjà plus circonscrite : la postérité d'Abraham21 sera l'instrument dont Dieu se servira pour répandre la bénédiction divine sur toutes les familles de la terre. Le personnage par le moyen duquel Israël remplira cette mission humanitaire n'est point expressément désigné ; il reste impliqué dans cette notion de la postérité patriarcale.
Cinq siècles s'écoulent ; le premier des prophètes proprement dits, Moïse, quelques moments avant sa mort, voulant mettre en garde Israël contre le recours aux divinations païennes, lui promet un prophète tel que lui-même22, qui communiquera en chaque temps au peuple la lumière divine dont le besoin se fera sentir. Le Messie, le prophète par excellence, est compris sans doute dans ce prophète collectif promis à Israël ; mais encore ici la promesse messianique n'est qu'implicite.
Plusieurs siècles passent de nouveau : le roi selon le cœur de Dieu se propose de bâtir une demeure au Dieu qui l'a élevé sur Israël. Quoique Nathan, le prophète, avant de consulter Dieu, eût accepté en son nom cet hommage, Dieu le refuse ; mais il tient compte à David de cette pensée et il lui promet de lui bâtir une maison indestructible ; il assure à la postérité de David la royauté théocratique à toujours23. Le fils de David proprement dit n'est pas encore personnellement désigné ; mais son image flotte en quelque sorte dans un glorieux lointain, comme dernier terme de la série des successeurs du grand roi.
Cela est si vrai, que David lui-même, dans une de ses révélations prophétiques, ne tarde pas à contempler enfin son royal descendant comme une personnalité déterminée. Il le voit assis, non sur un trône semblable au sien, mais sur celui de Jéhova lui-même, et associé par là au gouvernement divin. Il le voit réalisant, encore à un autre égard, un idéal plus élevé que celui qu'il a pu réaliser lui-même. La constitution théocratique avait élevé un mur de séparation infranchissable entre la royauté et le sacerdoce. David ressentait sans doute douloureusement cette limite imposée à son amour et à son dévouement pour son peuple. Il la voit levée enfin pour son royal descendant. Celui-ci lui apparaît comme sacrificateur en même temps que roi, conformément au type du vieux roi de Salem, Melchisédec. Ce roi-sacrificateur étend son règne sur la terre entière ; il brise ici-bas la puissance du mal ; il écrase la tête de l'ennemi de Dieu et de l'humanité24. Dans un autre psaume, qui est probablement du même auteur, ce même personnage lui apparaît de nouveau assis à côté de Jéhova. Dieu l'a divinement engendré au moment de son élévation glorieuse sur le trône divin. L'installation qu'il a reçue en Sion, comme roi théocratique, le constitue souverain de l'univers entier25.
Ainsi se dessinent aux yeux de David les traits d'un roi futur, son descendant, qui surpassera tout ce qu'il a été lui-même, tout ce que pouvait être légalement un roi théocratique. Et voilà enfin fixée l'image personnelle de Celui qui réalisera les promesses générales des temps anciens.
Trois siècles s'écoulent ; il semble que le fil de la révélation messianique se rompe momentanément durant le règne de Salomon, dont l'éclat éblouissant captive les regards et les empêche de se porter sur l'avenir. Mais des temps mauvais arrivent ; l'existence même de la théocratie semble menacée. Michée et Esaïe sont alors appelés à compléter l'image du fils de David.
La masse d'Israël se montre de plus en plus incapable de réaliser le règne de Dieu sur la terre. L'intuition du saint reste qui accomplira cette tâche et du jugement terrible d'où il sortira, domine la pensée prophétique. La postérité de David, la famille royale, ne se montre pas moins impropre à ce grand avenir que la masse du peuple ; l'espérance prophétique se détourne de l'une en même temps que de l'autre ; elle arrête son regard sur un rejeton du tronc mutilé d'Isaï (le père de David). Ce descendant relève le trône et fait régner la justice et avec elle la paix sur la terre. Mais sa provenance de David n'est plus que partielle. En lui vient s'ajouter à la filiation davidique maternelle une origine supérieure. Il se nomme Dieu fort ; c'est un être dont les issues appartiennent à l'ordre éternel. C'est Emmanuel, Dieu avec nous26.
La sanctification parfaite du peuple messianique et l'établissement du règne de Dieu par son moyen ne pouvaient se réaliser qu'à une condition, celle d'une double et mortelle souffrance : pour le peuple, le jugement ; pour le Messie, le sacrifice expiatoire. Ce sont là les deux intuitions dans lesquelles se meut particulièrement l'esprit prophétique dans l'incomparable prophétie appelée la seconde partie d'Esaïe et qui a pour centre la personne du serviteur de Jéhova. Que l'on attribue ce vaste tableau à Esaïe lui-même ou qu'on en place la composition au temps de la captivité, assez peu importe, en réalité. Car, dans le premier cas, il faut admettre que l'esprit du prophète a été transporté par avance au milieu de cette terrible catastrophe. L'être qui a vécu lui-même sans péché se voit appelé par Jéhova à porter le péché du peuple et du monde, et à justifier par son sang une grande multitude de rois et de peuples païens. Déjà David avait contemplé le Messie comme sacrificateur en même temps que comme roi. Esaïe le décrit ici comme victime volontaire. Ce sacrifice suprême signale celui qui l'accomplit comme le parfait serviteur de l'Eternel27.
Les siècles qui suivent jusqu'à la captivité n'ajoutent aucun trait essentiel au tableau de la personne du Messie. Mais une fois le jugement de l'exil consommé, cette grande figure se redresse et s'élève, dans l'intuition des derniers prophètes, à toute sa hauteur. Le côté divin du personnage messianique ressort toujours plus nettement. C'est un fils de l'homme, mais qui paraît sur les nuées28. C'est un roi de paix, sauveur et humble, mais réunissant sur sa tête la couronne royale à la tiare sacerdotale ; et ce prêtre-roi, c'est en même temps Jéhova lui-même, que son peuple a transpercé et sur le meurtre duquel il finit par mener deuil, comme on mène deuil sur la mort d'un fils unique29. C'est Jéhova dans la personne mystérieuse de l'Ange de l'alliance, du Seigneur qu'Israël réclame, avec impatience, du Dieu qu'il adore dans le temple de Jérusalem. C'est ce Dieu, dès longtemps manifesté, qui vient enfin répondre au soupir de son peuple30. Ces dernières intuitions, que nous trouvons chez Daniel, Zacharie et Malachie, constituent le faîte de la révélation messianique et la synthèse de tous les traits disséminés dans les représentations antérieures. Il ne reste rien à y ajouter ; que l'accomplissement.
On peut s'adresser encore une question au milieu de toutes ces perspectives qui se rapportent au développement du règne de Dieu sur la terre jusqu'à la fin de jours. Que devient la notion du sort de l'individu après la mort ? Le dogme de l'immortalité personnelle apparaît-il chez les prophètes ? A peine peut-on répondre affirmativement à cette question. Il est bien parlé sans doute d'une résurrection des Israélites massacrés par les païens et dont la terre a bu le sang. Ils sont rappelés à la vie pour participer au règne du Messie31. Mais ce ne sont là que des déclarations isolées. Il faut nous rappeler ici que les révélations prophétiques ne sont point un enseignement de vérités religieuses, mais l'appui d'une œuvre historique, qui se développe sur cette terre. Le regard du prophète reste fixé sur cette œuvre de la rédemption, qui est pour lui comme la grande route de l'histoire ; il ne s'en écarte ni à droite ni à gauche, pour suivre les sentiers particuliers que peuvent prendre les individus humains en quittant cette vie, seul théâtre du travail divin.
V
Histoire de la prophétie
Le don prophétique est, comme nous l'avons dit, une faculté innée à l'humanité ; l'intelligence humaine n'est pas seulement le miroir des choses terrestres ; elle est apte aussi à refléter les choses divines, lorsque Dieu les lui révèle. Aussi, même avant Moïse, avec lequel apparaît la charge prophétique, trouvons-nous dans l'histoire sainte une série de phénomènes qui révèlent l'activité du don prophétique.
Le père de Noé voit d'avance la terre soulagée du fardeau de crimes et de forfaits qui l'oppresse, par l'apparition de son enfant. Noé contemple Sem, l'adorateur de l'Eternel, recevant dans ses tentes Japhet qui vient y chercher l'hospitalité spirituelle32.
Abraham reçoit de ses contemporains le titre de prophète ; ils sentent bien que cet homme entretient avec la divinité une relation à laquelle eux-mêmes sont étrangers et dans laquelle il puise une sagesse supérieure.
A l'heure de la mort, le don s'éveille chez les autres patriarches, et chacun deux transmet à l'un de ses fils la promesse du salut qui est encore à ce moment-là semblable à un héritage de famille33.
A ces antiques manifestations succède la première période du prophétisme proprement dit, qui s'ouvre avec Moïse et aboutit à Samuel.
Moïse est le prophète qui réunit au plus haut degré les dons de parole et d'action ; on trouve chez lui l'éloquence d'un Esaïe avec la puissante activité d'un Elie. Nul ne l'a surpassé ni même égalé jusqu'à Jésus-Christ ; il s'entretient avec Dieu directement, sans intermédiaire de songe ou de vision, comme un ami avec son ami. Il prédit le prophétisme lui-même ; car c'est lui qui a annoncé au peuple la série des prophètes qui le suivront jusqu'au Messie. La sœur de Moïse participe au don de son frère et porte le nom de prophétesse. Dans une occasion solennelle, les soixante et dix anciens qui assistent Moïse sont également remplis de l'esprit prophétique. Balaam représente, en contraste avec Moïse, la divination qui n'est qu'un métier. Comme Moïse est le père du vrai prophétisme, Balaam est en quelque sorte celui des faux prophètes qui abonderont plus tard34.
Dans les temps qui suivent celui de Moïse, comme il arrive presque toujours après les grands soulèvements spirituels, un affaissement se fait sentir. << La parole de l'Eternel, est-il dit au commencement du premier livre de Samuel, en parlant de l'époque des Juges, était rare dans ce temps. >> L'histoire ne mentionne que quelques hommes de Dieu isolés et une femme, Débora, puissante également en œuvres et en paroles, et qui porte le titre de prophétesse35. Le déclin du don prophétique ne portait pas seulement sur la quantité, mais aussi sur la qualité. On allait consulter le voyant pour retrouver les objets perdus. Le prophète était presque devenu un devin. Samuel lui-même, au commencement de sa carrière, dut s'accommoder à cette forme inférieure du prophétisme. Du reste, on s'attachait aux songes et aux présages ; on consultait les morts ; et le nom qui caractérise le prophétisme par son côté le plus élevé, celui de nabi, était tombé en désuétude et avait fait place à celui de roé, dont le sens peut être ramené plus facilement à celui de devin36. Cette chute correspondait à celle de tout l'état religieux de l'époque. Moïse, par sa personnalité puissante, avait élevé l'œuvre de Dieu à une hauteur à laquelle il était impossible qu'elle se soutînt après son départ ; car ce niveau était, si l'on peut ainsi dire, artificiel, et ne correspondait pas à l'état réel de la nation. L'histoire de l'Eglise chrétienne nous montre un phénomène analogue, après le temps exceptionnel de Jésus et des apôtres. Ce ne fut que quinze siècles plus tard que recommença le mouvement ascensionnel qui doit finir par ramener l'Eglise à la hauteur primitivement atteinte. L'affaissement d'Israël au temps des Juges a duré bien moins longtemps. Au bout de trois à quatre siècles, la réaction se produisit. Elle se fit sentir simultanément dans le réveil de l'esprit national et dans celui du souffle prophétique.
Ici commence la seconde période du prophétisme, qui va depuis Samuel jusqu'au commencement de notre littérature prophétique.
Samuel restaura le prophétisme de deux manières : d'abord en le relevant, dans son propre ministère, à sa dignité première ; puis en instituant des communautés prophétiques propres à devenir une pépinière d'hommes de Dieu en Israël. Après avoir été, comme jeune garçon, auprès du grand sacrificateur Eli l'organe du décret divin, il devient à la fois l'interprète et l'exécuteur des desseins de Dieu envers son peuple.
Le joug des Philistins est brisé ; la royauté est instituée, et le peuple auquel l'unité spirituelle en Jéhova fait défaut, trouve du moins dans la souveraineté théocratique un centre visible. Samuel se retire de la vie publique, mais il consacre ses dernières années à former autour de lui des associations de jeunes Israélites au sein desquelles il s'efforce d'éveiller et de cultiver le don prophétique. Ces jeunes gens, qu'on appelle dès ce moment les fils (disciples) des prophètes et qui donnent le nom de père au prophète supérieur qui les préside, vivent en commun dans des maisons qu'ils se construisent eux-mêmes ; ils en ont deux, à Rama et à Béthel, sur le plateau d'Ephraïm ; deux dans la plaine du Jourdain, à Guilgal et à Jéricho. Ils cultivent la poésie religieuse, la musique instrumentale, le chant sacré ; ils étudient les hauts faits de l'Eternel dans l'histoire de leur peuple ; ils se répandent dans tout le pays, tenant des réunions religieuses aux jours de sabbat et de nouvelle lune. Les fidèles des localités environnantes s'y rendent avec empressement ; le peuple les honore et les assiste de dons volontaires. C'est dans ces communautés que furent probablement rédigés, puis conservés, les premiers écrits sur le fondement desquels furent composés nos livres historiques de l'Ancien Testament. Sans doute nous constatons dans les premiers temps de ce puissant réveil de l'esprit prophétique des caractères de véhémence tout à fait extraordinaires. Mais c'est un phénomène bien connu que toute force nouvelle, à sa première explosion, fait irruption dans l'histoire avec une certaine violence et se manifeste par des symptômes exceptionnels qui ne persistent pas longtemps sous cette forme. Il en a été ainsi du prophétisme cultivé dans les écoles de prophètes que nous venons de décrire37.
En traçant ce tableau, nous avons sans doute dépassé sur bien des points les limites du temps de Samuel. Il n'en est pas moins vrai que c'est à cet homme de Dieu qu'Israël fut redevable de cette importante institution. Aussi la tradition juive datait-elle de Samuel la série des prophètes israélites38.
L'influence de ces communautés fut considérable, surtout dans le royaume de Samarie, où il s'agissait de maintenir le culte de Jéhova, en opposition aux cultes étrangers importés par les rois et célébrés sans scrupule par un sacerdoce extra-lévitique. Elie et Elisée furent les deux représentants les plus éminents du prophétisme dans ces conjonctures difficiles. En Juda, Nathan et Gad jouèrent après Samuel un rôle souvent décisif sous le gouvernement de David. La promesse de Nathan à David, rapportée 1 Samuel 7, rattacha définitivement à la postérité de ce roi l'espérance messianique et resta la base du développement de la prophétie en Juda. Les psaumes messianiques 2 et 110 furent les premiers échos de ce message divin. La poésie psalmique dès le temps de David est toute pleine de tableaux prophétiques annonçant la conversion des païens à Jéhova et leur régénération à Jérusalem39.
Nous arrivons ainsi à la troisième période, celle de l'apparition et du développement de notre littérature prophétique. Cinq siècles environ séparent Abdias et Joël, les auteurs de nos écrits prophétiques probablement les plus anciens, de Malachie, avec lequel s'est éteint le flambeau de la prophétie, quatre siècles avant Jésus-Christ.
Le premier groupe de nos écrits prophétiques est formé par ceux d'entre eux chez lesquels on ne trouve encore aucune allusion précise et certaine aux redoutables conquérants qui vont bientôt arriver des bords du Tigre et de l'Euphrate. Ce sont : Abdias, le plus élémentaire de tous les prophètes, vers 880 avant Jésus-Christ, qui menace surtout Edom, le parent perfide d'Israël, pour s'être associé au pillage de Jérusalem, lorsqu'un ennemi étranger saccageait cette ville ; Joël, qui, vingt à trente ans plus tard, à l'occasion d'une invasion de sauterelles, esquisse le programme complet de l'avenir prophétique ; Amos, le berger de Tékoa, qui un demi-siècle après Joël, est envoyé dans le royaume des dix tribus pour flétrir le culte du veau d'or célébré à Béthel ; Jonas, la personnification du peuple de col roide et du hautain particularisme israélite qui devient involontairement le prédicateur de l'universelle miséricorde de Jéhova ; Osée enfin, à la fois le plus sévère et le plus tendre des prophètes, l'Esaïe du royaume du nord, chargé d'annoncer à ses concitoyens la destruction prochaine de leur pays.
Le groupe suivant comprend trois prophètes : Michée, Esaïe, Nahum. Le moment est venu où la puissance assyrienne déborde en Palestine ; le roi de Juda lui-même, Achaz, en a provoqué l'invasion. Damas tombe ; la ruine de Samarie suit bientôt ; que va devenir Jérusalem?...Cette question redoutable forme le centre de l'horizon actuel de la prophétie. Jérusalem pourrait encore être sauvée par la justice, mais sa corruption la conduit infailliblement à sa perte. Jérusalem, sera réduite en monceaux et ses habitants s'en iront jusqu'à Babylone (Michée). Une première fois, il est vrai, Jérusalem sera délivrée ; mais le jour viendra où ses trésors seront emportés, comme butin, à Babylone (Esaïe). L'Assyrie, après avoir foulé tous les peuples, tombera à son tour (Nahum)40.
Un troisième groupe, formé de quatre prophètes, Habakuk, Sophonie, Jéremie, et Ezéchiel, a la triste mission d'assister aux dernières convulsions du petit Etat de Juda et de célébrer en quelque sorte ses funérailles. C'est l'époque de l'arrivée des Babyloniens sur la scène de l'histoire israélite. Habakuk décrit prophétiquement le châtiment de Jérusalem, mais aussi celui de ces conquérants étrangers qui suivra de près. Sophonie contemple le jour de l'Eternel comme l'époque d'un jugement universel qui, après avoir frappé Juda, enveloppera la terre entière. Jérémie montre dans la ruine imminente de la ville sainte et du temple l'accomplissement de la justice de Dieu ; puis il promet le retour de la captivité au bout de soixante et dix ans ; et il voit alors surgir, à la place de l'alliance de Sinaï, fondée sur la loi et maintenant rompue, une alliance nouvelle, fondée sur le pardon des péchés et sur l'action du Saint-Esprit dans les cœurs. C'est peut-être la plus lumineuse sommité qu'ait atteinte l'inspiration prophétique. Ezéchiel est en Babylonie le pasteur de la portion d'Israël transportée déjà avant la ruine de Jérusalem ; il est aussi celui des restes du peuple qui bientôt viennent rejoindre les premiers déportés. D'abord il justifie le châtiment ; puis il décrit la puissance de Jéhova capable de vivifier même les ossements desséchés, c'est-à-dire de retirer Israël de sa ruine actuelle et de le ramener à la plénitude de la vie nationale et spirituelle.
Le quatrième groupe se rattache à l'événement qui est à la fois le plus grand et le plus incontestable miracle de l'histoire juive, le retour de la captivité. Il comprend quatre prophètes : Daniel, Aggée, Zacharie et Malachie. Vers la fin des soixante et dix années de captivité, Daniel voit s'ouvrir pour Israël restauré une nouvelle période, septuple de la précédente. Les sept fois soixante et dix années qu'elle comprend, sont divisées en trois cycles : le premier est celui du relèvement, et dure un demi-siècle ; le second, beaucoup plus long, est celui de la conservation d'Israël restauré ; le troisième, court et décisif, est comparé à une seule semaine : c'est l'époque de la consommation, c'est l'avènement et l'œuvre du Messie. Aggée et Zacharie assistent Zorobabel et Jéhosua (les représentants de la royauté et du sacerdoce) dans l'œuvre de la restauration nationale. Le premier stimule le peuple à la construction du temple ; le second l'encourage à l'accomplissement de sa mission humanitaire par les plus saintes promesses et les plus glorieuses perspectives. Au temps de Malachie, nous voyons poindre chez le peuple l'esprit de propre justice qui tournera bientôt à la haine des païens et au mécontentement des voies de Dieu, le commencement du pharisaïsme. Malachie menace cet Israël de col roide, s'il ne s'humilie, d'un nouveau jugement qui le frappera d'extermination à la façon de l'interdit, précisément le même châtiment que Dieu a fait subir autrefois par la main d'Israël aux Cananéens.
Chose étonnante, cette menace est le dernier mot de l'Ancien Testament. Dès ce moment, la voix prophétique se tait. Israël a reçu c'est maintenant pour lui le temps de donner. Il a eu ses prophètes c'est à lui de devenir le prophète des peuples, la lumière du monde. Il va lui être redemandé dans la proportion de ce qui lui a été confié. Le salut a été préparé dans son sein. Quatre cents ans lui sont accordés pour travailler à y préparer le monde. Ainsi s'explique cette lacune de quatre siècles dans les communications de Dieu à la terre.
L'homme a prétendu remplir ce vide laissé par la sagesse de Dieu dans le développement de ses révélations. Dans l'intervalle qui sépare la fin du prophétisme israélite du moment de l'accomplissement, surgit un genre nouveau d'oracles, qui ont reçu le nom particulier d'apocalypses. Ce sont des tableaux fortement colorés des phases dernières de l'économie actuelle et de la transition à l'ère future. Ces écrits sont purement fantastiques. Pour les accréditer, leurs auteurs les attribuent à quelques personnages éminents des temps anciens, tels que Hénoc, Noé, Esdras, etc. Mais on ne saurait accorder la moindre créance à ces assertions hardies. L'intention est pieuse, sans doute ; il s'agit de soutenir le courage du peuple dans les temps de persécution et de réveiller chez lui l'attente de la grande délivrance et l'espoir de jours meilleurs. Mais deux choses distinguent ces écrits apocryphes de nos livres prophétiques : l'absence de cette sainte sobriété qui est le caractère de toute inspiration authentique, et l'exaltation d'un patriotisme faussé, qui fait tomber tout le poids de la colère de Dieu sur les peuples païens et réserve à Israël toutes les gloires de l'avenir. On sent immédiatement, en lisant ces écrits, que l'ambition nationale ne trouve plus son contrepoids dans la prépondérance que l'Esprit divin donne constamment à la sainteté sur la gloire. C'est Jéhova qui est là pour Israël, et non plus Israël pour Jéhova.
De Samuel jusqu'à Malachie, les prophètes véritables n'ont eu en vue que la gloire de Dieu, jamais celle du peuple, à l'exclusion de celle de Dieu. Aucun pouvoir humain, aucun attrait, aucune crainte ne les a fait dévier de cette droite ligne. Aux rois despotes ou idolâtres ils ont rappelé le maître invisible envers lequel ils étaient responsables de leur pouvoir. Ils ont également parlé au peuple sans timidité et sans flatterie. Ils se sont efforcés de ramener la vie dans le sacerdoce qui dégénérait en métier. Envers tous ils ont été comme les légats du chef invisible d'Israël, les organes incorruptibles de ses décrets de justice et de miséricorde. C'est avec raison qu'on les a appelés << les plus grands caractères de l'humanité >> (Schmieder). S'ils n'étaient quelque chose de mieux que des sages on pourrait même les saluer comme les sages les plus éminents de l'antiquité. Car dans leurs écrits sont renfermés les principes de toute vraie conception de l'histoire, non qu'ils les aient découverts par le travail de la réflexion, leurs affirmations sont trop simples, trop immédiates, trop peu raisonnées, ce sont bien plutôt les rayons spontanés d'une lumière interne dont les remplissait l'Esprit de Dieu et qui illuminait pour eux le passé, le présent et l'avenir d'Israël et de l'humanité.
VI
Explications du prophétisme
Bien des hommes cherchent aujourd'hui à expliquer cette apparition du prophétisme israélite par des moyens purement naturels. La conscience nous dit que la justice est le bien et doit par conséquent finir par triompher, que l'injustice est le mal et court à sa ruine. Les prophètes n'auraient fait autre chose qu'appliquer cette double maxime aux événements dont ils étaient les témoins. << Il leur a suffi, dit-on, pour prononcer leurs oracles, d'écouter fidèlement la voix de leur conscience. >>
D'autres esprits, plus sérieux, comprennent l'impossibilité de réduire à des proportions si mesquines le contenu des révélations prophétiques ; ils reconnaissent la grande œuvre d'éducation et de délivrance morale que Dieu accomplit dans l'histoire et font rentrer la prophétie dans cette œuvre. Elle est produite par une action interne de l'Etre suprême sur la conscience humaine, que Dieu conduit à rejeter graduellement tous les faux cultes, pour y substituer la vraie religion, base du bonheur de l'humanité. La révélation divine ainsi comprise n'est que la fécondation de tous les germes de vérité déposés primitivement dans le cœur de l'homme, au moment de sa création. Pour opérer ce travail, Dieu se sert à la fois de l'individualité des prophètes et des circonstances de leur époque. Mais ce ne sont que des vérités religieuses qu'il amène ainsi à la conscience du prophète. Jamais un événement extérieur quelconque n'a pu être révélé par l'Esprit de Dieu à l'esprit de l'homme. Ainsi parle une école fort répandue.
Mais, à supposer que l'on pût expliquer par ce moyen l'origine du monothéisme israélite, peut-on rendre compte par ce même moyen de cette conscience indestructible que porte Israël de sa mission, comme peuple du salut, en faveur du monde entier ? Peut-on comprendre des prophéties comme celle du fils de David destiné à réunir tous les peuples sous le sceptre divin, celle du roi sacrificateur s'immolant pour le péché du monde, puis, à la suite de cette mort expiatoire, prolongeant ses jours et accomplissant le travail de l'Eternel ? Peut-on concevoir l'annonce de la foi des païens et celle de l'incrédulité d'Israël à l'égard du Messie israélite ? celle d'une nouvelle captivité babylonienne et même d'une seconde destruction de Jérusalem à la façon de l'interdit ? etc., etc. La sagacité humaine est grande ; mais jamais, aux yeux de l'esprit non prévenu elle ne suffira pour rendre compte de ces vues d'avenir, qui sont et restent des traces évidentes de la prescience divine.
Et pourquoi ces communications de l'Esprit de Dieu à l'esprit de l'homme seraient-elles une impossibilité? L'esprit de l'homme communique avec l'esprit de l'homme, malgré la double muraille des deux corps qui les séparent ; et l'Esprit de Dieu ne communiquerait pas avec l'esprit de l'homme, qui est son souffle, et dont rien ne le sépare plus, une fois que l'homme est uni et consacré à Dieu? Un philosophe, Lasaulx, croyait ne pouvoir expliquer certains pressentiments prophétiques qu'en admettant << que parfois l'âme humaine se replonge dans le sentiment universel et qu'elle devient par là l'organe de l'âme du monde. Alors se forme
dans ses profondeurs le pressentiment de ce qui doit conduire l'homme à son éternelle destination. >> Mais que savons-nous donc de l'âme du monde ? N'est-il pas plus simple de substituer à cet être fantastique l'Esprit divin, ce souffle créateur dont est émané notre esprit, et d'appliquer simplement au contact de notre âme avec lui ce que le penseur allemand affirmait de son contact avec l'âme du monde ?
L'étude des écrits prophétiques fournira à chaque page, nous l'espérons, les matériaux propres à préparer la vraie explication de la prophétie, celle que saint Paul a donnée quand il a dit : << Personne ne connaît ce qui est dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme. De même aussi personne ne connaît ce qui est en Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu41. >>
VII
Le recueil des écrits prophétiques
de l'Ancien Testament
La première partie du Canon chez les Hébreux comprend les cinq livres de Moïse, ou le Pentateuque ; la seconde, les livres appelés prophétiques. Mais cette dénomination renferme chez eux six écrits qui pour nous appartiennent au groupe des livres historiques. Ce sont les livres qui suivent immédiatement le Pentateuque : Josué, les Juges, les deux livres de Samuel et les deux livres des Rois ; les Juifs leur donnent le nom de prophètes antérieurs42.
Les livres qui portent chez nous le nom de prophétiques sont appelés par les Juifs prophètes postérieurs. Ce sont Esaïe, Jérémie, Ezéchiel et les douze écrits appelés vulgairement petits prophètes, que les Juifs désignent souvent comme un seul livre sous le nom collectif de Dodecapropheton. Le livre de Daniel, que nous joignons aux trois premiers de ces écrits pour former le groupe assez improprement appelé les grands prophètes, appartient chez les Hébreux à la troisième partie du Canon, celle dite des Hagiographes43. C'est dans cette partie qu'ils placent également les Lamentations, dont nous faisons une espèce de supplément placé à la suite du livre de Jérémie dans le recueil prophétique.
On voit que l'arrangement de ce recueil, tel que le présente notre Canon moderne, diffère sur plusieurs points de celui qui était admis dans le Canon hébreu. Cette différence remonte à la plus ancienne traduction de ce Canon, à l'ancienne version grecque dite des Septante. Cette version fut composée graduellement à Alexandrie depuis le milieu du troisième siècle avant Jésus-Christ. Les interprètes alexandrins crurent plus convenable de placer à la suite du Pentateuque toute la série des livres qui avaient un caractère historique ; ainsi, les six qui portent le nom de prophètes antérieurs (voir plus haut) et puis les Chroniques, Esdras et Néhémie, enfin Esther ; ces quatre derniers faisaient dans le Canon hébreu partie des Hagiographes. Ils transposèrent dans le même esprit systématique Daniel et les Lamentations, qu'ils incorporèrent au recueil prophétique ; et déplaçant enfin ce recueil lui-même, ils en firent la clôture du Canon, en séparant les livres historiques d'avec les Prophètes par le groupe des Hagiographes réduits désormais à cinq livres seulement (Job, Psaumes, Proverbes, Ecclésiaste, Cantique des Cantiques). Les Prophètes ainsi placés à la fin du Canon devinrent comme la transition à l'avenir messianique annoncé par eux. Cet ordre, plus rationnel à certains égards, passa, dès le commencement de l'ère chrétienne, dans les traductions latines, et bientôt dans la version de saint Jérôme qu'a officiellement adoptée l'Eglise catholique, la Vulgate ; et c'est ainsi qu'il est devenu celui de nos versions modernes.
Si nous revenons au recueil prophétique, tel qu'il se présente dans l'ancien Canon hébreu, nous devons nous demander quand et comment il s'est formé ?
Nous avons constaté le fait que les prophètes subséquents citent fréquemment leurs devanciers. Cela prouve qu'ils connaissaient et qu'ils possédaient leurs écrits. Il est donc naturel de supposer que ces livres restaient déposés dans les communautés des prophètes, entre les mains des disciples de leurs auteurs. Cette supposition s'applique également aux monographies sur l'histoire des rois, rédigées par les prophètes contemporains, au moyen desquelles ont été composés en partie nos livres historiques.
Ainsi se forma et s'accrut graduellement durant l'époque prophétique elle-même la collection des écrits laissés par les prophètes les plus éminents.
Il n'y a donc rien de surprenant à ce que, vers la fin de la captivité, nous rencontrions dans le livre de Daniel44 cette expression collective : les livres, qui paraît désigner non seulement l'écrit de Jérémie, spécialement cité, mais encore d'autres écrits analogues. Et si même l'on refuse d'admettre l'authenticité du livre de Daniel, il faut reconnaître que, dans ce passage s'exprime la notion traditionnelle de l'existence d'un recueil d'écrits prophétiques à l'époque indiquée.
Ce résultat est confirmé par deux passages de Zacharie, dans lesquels ce prophète rappelle à ses contemporains les avertissements des anciens prophètes et les met en parallèle avec les prescriptions de la loi, de manière à réveiller l'idée de paroles écrites et lisibles encore présentement, et non pas seulement celle d'anciennes prédications orales45.
A ces antiques indices nous devons ajouter un rapport plus récent que nous lisons dans le second livre des Maccabées. L'auteur rapporte46 que, << dans les écrits et mémoires de Néhémie, il est raconté comment il forma une collection de livres et réunit les livres des rois et ceux des prophètes et ceux de David et les lettres des rois touchant les offrandes. >> Sans doute, l'écrit dans lequel nous est transmise cette notice est plein de récits légendaires. Mais, dans ce passage, l'auteur en appelle à d'anciens mémoires qu'il pouvait avoir eus lui-même sous les yeux ; et la teneur assez obscure des paroles citées parle plutôt en faveur de leur authenticité.
Néhémie aurait donc fondé une espèce de bibliothèque religieuse. Au Pentateuque il aurait ajouté d'abord les livres des Rois, c'est-à-dire les écrits contenant l'histoire des deux royaumes de Juda et d'Israël ; puis les livres des Prophètes proprement dits, déjà sans doute réunis en partie (voir ci-dessus) ; à quoi il ajouta les Psaumes de David et le recueil des lettres ou décrets des rois de Perse ordonnant aux gouverneurs de fournir sur le trésor royal les offrandes destinées aux sacrifices. Ces décrets se trouvent dans les livres d'Esdras et de Néhémie et en formérent sans doute le premier fond.
Il résulterait de ce rapport qu'à la première partie du Canon déjà toute formée, le Pentateuque, Néhémie ajouta la seconde, la collection des prophètes antérieurs et postérieurs, et qu'il recueillit les premiers éléments de la troisième, celle des Hagiographes, en réunissant les Psaumes de David avec ses propres mémoires et ceux d'Esdras.
Si réellement Néhémie s'est livré à un travail de ce genre, il ne devait plus manquer au recueil prophétique sorti de ses mains que l'écrit de Malachie qui fut ajouté tôt après, puisque ce livre doit dater à peu près du temps de Néhémie. Nous exceptons naturellement Daniel, qui, dans le Canon hébreu, ne fit jamais partie du recueil des prophètes.
Afin de ne pas risquer de dérouter le lecteur, nous expliquerons les livres prophétiques d'après le rang qu'ils occupent dans le Canon. Quant aux douze petits prophètes, cet ordre ne diffère pas sensiblement de celui de leur apparition historique. Abdias et Osée sont les seuls qui ne nous paraissent pas figurer dans le Canon à leur place chronologique. Il en est autrement des quatre grands prophètes. Il n'a été possible de les réunir, comme on l'a fait, en un groupe particulier, qu'à la condition de les arracher entièrement à leur rang de date. Pour remédier à l'inconvénient du désordre chronologique qui résultera de la méthode que nous croyons devoir adopter, nous présentons, page suivante, le tableau de la série des prophètes selon leur ordre chronologique le plus vraisemblable, en la mettant en regard de la double série des rois juifs et païens avec lesquels ces prophètes se sont trouvés en rapport.
Royaume de Juda
Dates
Royaume des dix tribus
Prophètes
Peuples étrangers
Roboam
975
Jéréboam 1
Sisak (Egypte)
Abijam
957
Asa
955
953
Nadab
Benhadad 1 (Damas)
952
Baësa
930
Ela
929
Zimri
929
Omri
918
Achab
Elie
Ithobal (Tyr)
Josaphat
914
Benhadad II (Damas)
897
Achazia
886
Joram
Elisée
Joram
889
Abdias
Achazia
884
Hazaël (Damas)
Athalie
883
Jéhu
Joas
877
Joël
856
Joachaz
840
Joas
Amatsia
838
Benhadad III (Damas)
824
Jéroboam II
Amos
Ozias (Azaria)
810
Osée
783
(Anarchie)
Jonas
772
Zacharie
771
Sallum
771
Ménahem
Phul (Assyrie)
760
Pékachia
759
Pékach
Retsin (Damas)
Jotham
758
Esaïe
Fondation de Rome (753)
Achaz
742
Michée
739
(Anarchie)
Tiglath-Piléser (Assyrie)
730
Osée
So (Egypte)
Ezéchias
727
Salmanasar (Assyrie)
722
Fin du royaume
Nahum
Sargon (Assyrie)
705
Sanchérib (Assyrie)
Manassé
698
Asarhaddon (Assyrie)
Amon
643
Habakuk
Assurbanipal (Assyrie)
Josias
641
Sophonie
Nabopolassar (Babylone)
Joachaz
610
Jérémie
Pharaon Néco (Egypte)
Jéhojakim
610
Nebucadnetsar (Babylone)
Jéhojachin
599
Ezéchiel
Sédécias
599
Fin du royaume, captivité de Babylone
588
Daniel
Belsatsar (Babylone)
Cyrus (Perse
Edit de Cyrus
536
Aggée, Zacharie
Achèvement du temple
516
Darius (Perse)
Arrivée d'Esdras
458
Artaxerxès (Perse)
Arrivée de Néhémie
445
Malachie
Table chronologique pour la période des prophètes
1Genèse 12:13: << Toutes les familles de la terre seront bénies (ou : se béniront) en toi. >>
2Luc 12:30
3Esaïe 19:24-25
4Jérémie 31:31 et suivants
5Dillmann : << Cette série d'hommes qui ont rendu gloire à Dieu pendant huit siècles non interrompus, est une apparition complètement unique dans l'histoire de l'humanité. >>
6Idée, empruntée à une conférence inédite de R. Monsell.
7Amos 3:7
8Par exemple : Ezéchiel 37:1 ; Apocalypse 1:10 ; 1 Samuel 10:9 ; 19:20 et suivants ; Nombres 24:3-4
9Comparez Esaïe 6:5-8 ; Jérémie 1:6 ; Zacharie 3:5
101 Samuel 10:5 ; 2 Rois 3:15
111 Pierre 1:11
121 Rois 11:29 et suivants ; Jérémie 19:1 et suivants.
13Jérémie 27:2 et suivants ; Esaïe 20:3 ; Ezéchiel 3 et 4.
14Osée 3
15Esaïe 1:12 ; Jérémie 7:22.
16Jonas 3:10 ; comparez Exode 32:14 ; Jérémie 18:8,10 ; Amos 7:3, etc.
17Jérémie 31:15 ; Zacharie 5:5-11
18Nombres 11:29
19Joël 2:28 ; Esaïe 54:13 ; Jérémie 31:34
20Genèse 3:15
21Genèse 12:3 ; 22:18, etc.
22Deutéronome 18:18-19
232 Samuel 7
24Psaume 90
25Psaume 2
26Esaïe 7:14 ; 9:5-6 ; 11:1 ; Michée 5:2-3
27Esaïe 53
28Daniel 7
29Zacharie 6:10 et suivants ; 9:9 ; 12:10 et suivants.
30Malachie 3:1
31Esaïe 26:19,21
32Genèse 5:29 ; 9:26-27
33Genèse 20:7 et suivants ; 49:8 et suivants.
34Nombres 12:6-8 ; Deutéronome 34:10-12 ; Exode 15:20 ; Nombres 11:25,27 ; chapitres 22 à 24.
351 Samuel 3:1 ; Juges 4:4
361 Samuel 9:6-9
371 Samuel 10:5 et suivants ; 19:20 et suivants ; 2 Rois 2 ; 4:23 ; 6:1 et suivants.
38Actes 3:24
39Psaumes 46 ; 67 ; 87 ; 96 à 98
40Michée 3:12 ; 4:10 ; Esaïe 39:5-6 ; Nahum 1 à 3
411 Corinthiens 2:11
42Voir plus haut la raison de cette dénomination
43Ce mot signifie saints écrits. Ce sont tous les livres envisagés comme sacrés, en dehors du Pentateuque et des Prophètes.
44Daniel 9:2 : << Moi, Daniel, ayant compris par les livres que le nombre des années dont avait parlé le prophète Jérémie...>> etc.
45Zacharie 1:6 et 7:12
462:13
Les hagiographes
Bible Annotée, Introduction aux Hagiographes Introduction aux Hagiographes I Chacun des cinq livres qu'il nous reste à étudier a un caractère particulier et se rapporte à un sujet bien déterminé. On peut en résumer ainsi le contenu : Le livre de Job met en lumière un but spécial des souffrances des justes et la vraie manière de les accepter. Les Psaumes montrent comment il faut prier dans la bonne et dans la mauvaise fortune. Les Proverbes indiquent le moyen de réussir dans toutes les circonstances de la vie. L'Ecclésiaste relève la vanité de cette vie et signale la crainte de Dieu comme la seule condition du vrai bonheur. Le Cantique des cantiques oppose le faux et le vrai amour, celui qui se recherche soi-même et celui qui se donne loyalement et gratuitement. En d'autres termes le premier enseigne l'art de souffrir, le second l'art de prier, le troisième l'art de réussir, le quatrième l'art de jouir et le cinquième l'art d'aimer. Cependant dans leur riche diversité nos cinq Hagiographes 1 n'en présentent pas moins un trait commun : la réflexion humaine y joue un rôle prépondérant ; ils font connaître quel a été sur l'esprit des croyants l'effet des révélations reçues ; ils montrent les résultats obtenus par la Loi et la Prophétie sur le coeur et l'intelligence des Israélites. Comme nous le disions dans notre Introduction à l'Ancien Testament, ils renferment la réponse d'Israël à l'appel que Dieu lui a adressé dans la Loi, et l'on a pu à leur sujet parler, non sans raison, de la philosophie des Hébreux. Cette expression toutefois n'est pas absolument juste ; aussi n'est-ce pas celle qu'emploient les auteurs mêmes de ces livres et qu'ont adoptée les docteurs juifs : ils parlent de sagesse (Chocma). Ceci est significatif. Le mot de Chocma vient de la racine verbale chacam, être solide, et ne désigne pas tant la recherche de la vérité, l'effort qui y tend, que les résultats fermes et fixes auxquels on est arrivé dans le domaine de la connaissance religieuse et morale. Ces résultats peuvent être incomplets encore, mais ils sont assurés ; car d'une part il existe une souveraine sagesse en dehors de l'homme et au-dessus de lui (Proverbes 8.22 et suivants ; Job 28.5-27), qui a présidé à la création du monde (Jérémie 10.12) et qui préside à l'histoire de l'humanité (Proverbes 8.16), et d'autre part l'homme a la faculté de percevoir cette sagesse parfaite : l'esprit de l'homme, lisons-nous Proverbes 20.27, est une lampe de l'Eternel. C'est pour cela que saint Paul dit que les Grecs recherchent la sagesse (1 Corinthiens 1.22). Ils la cherchent sans guide certain, car leur entendement est obscurci ; et, comme ils n'ont pas de révélation, ils ont libre carrière et peuvent se livrer à des spéculations bien plus hardies et bien plus personnelles. Les Israélites ont une révélation ; ils sont tenus en laisse par elle. Seulement elle ne leur a pas tout dit ; le jour n'est pas levé, il fait nuit encore ; la prophétie elle-même n'est qu'une lampe brillant dans un lieu obscur (2 Pierre 1.19). A côté de tout ce qu'Israël possède, il y a place encore pour bien des espérances, pour bien des pourquoi, bien des doutes, bien des luttes. Voilà sur quoi porte la philosophie du peuple de Dieu. La Loi ou le Pentateuque avait établi les droits de l'Eternel et édicté les ordonnances que le peuple devait observer pour être béni. Les livres, prophétiques, dans le sens juif de ce mot, c'est-à-dire la suite des livres historiques depuis Josué jusqu'à la fin des Rois, ou prophètes antérieurs, et les prophètes proprement dits ou prophètes postérieurs, avaient jugé les peuples et les individus à la lumière de la Loi, les premiers s'occupant plutôt de l'histoire du passé, les seconds, d'une manière générale, de l'histoire contemporaine et à venir. Dans nos Hagiographes nous voyons les fidèles chercher à tirer le meilleur parti possible, pour la pratique de la vie, de ce qu'ils ont reçu par Moïse et les Prophètes. Que penser, que faire, étant donnés l'existence actuelle, d'une part, et le caractère rudimentaire de la révélation de l'ancienne alliance, d'autre part ? Il y a des mystères dans ce monde ! Il y a des lacunes dans la religion mosaïque ! Il y a des choses révélées ; elles sont pour les Israélites et pour leurs enfants à jamais, afin qu'ils les mettent en pratique. Et il y a des choses cachées (Deutéronome 29.29). Ces dernières, il est vrai, sont pour l'Eternel ; c'est la gloire de l'Eternel de celer quelque chose (Proverbes 25.2). Mais comment une créature pensante n'aspirerait-elle pas à une connaissance plus parfaite de la science qui l'emporte en valeur sur toutes les autres sciences ? Comment ne se débattrait-elle pas, non point au nom d'une vaine curiosité, mais au nom de la conscience et en vue de la vie pratique, contre les pénibles ignorances auxquelles elle est encore condamnée ? Choses révélées, choses cachées. De là deux courants dans les Hagiographes. Il est évident que lorsque les Proverbes, par exemple, donnent, pour les cas les plus divers qui peuvent se présenter dans la vie, des conseils pratiques, clairs et précis, nous avons là une application, absolument certaine et nullement hésitante, des grands principes de crainte de Dieu, d'équité envers le prochain et de respect de soi-même qui sont proclamés par le Décalogue. On en peut dire autant d'un grand nombre de Psaumes, qui ne sont autre chose que l'expression d'une foi sereine au triomphe définitif de l'individu qui fait cause commune avec Dieu, et que la proclamation de la règle fondamentale de l'ancienne alliance : Fais bien et bien te sera ! Tels sont, pour ne citer que les plus connus, les psaumes 1, 15, 24, 782, 81, 91, 92, 93, 96 à 101, et la plupart des psaumes liturgiques qui composent le cinquième et dernier livre du psautier (106 à 150). Voyez en particulier le Psaume 119, qui, du premier au dernier de ses 176 versets, développe la pensée que la loi de Dieu répond à tout : << Grande est la paix de ceux qui aiment ta loi ! >> (verset 165). L'Ecclésiaste lui-même arrive à cette conclusion triomphante : Une chose, une seule, n'est pas vaine : la crainte de l'Eternel ! Elle est le commencement de la sagesse et c'est à elle qu'il faut en revenir toujours. Mais d'autres fois les circonstances sont telles que les choses révélées ne suffisent plus et que le penseur israélite est sollicité à prolonger les lignes dont il ne peut voir encore que le commencement. Il y a conflit entre ce qu'il a reçu de son Dieu et les dures réalités d'ici-bas. Nulle différence entre le sort des justes et celui des méchants ! Bien plus, les maux semblent parfois se donner rendez-vous sur la tête du fidèle, tandis que l'impie vit exempt de toute adversité et même prospère. Ce qui arrive, c'est précisément le contraire de ce qui a été promis. Dieu a accompagné sa loi de menaces pour qui la méprise, de promesses pour qui s'y attache et s'efforce au moins de l'observer (Deutéronome 6.25). Ces menaces, lettre morte ! Ces encouragements, un leurre ! Nous qui vivons dans l'alliance meilleure (Hébreux 11.40) où la vie et l'immortalité ont été mises en évidence, nous possédons tous les éléments du problème. Pour les Israélites, le domaine de l'inconnu était très considérable, et, pour peu que nous nous mettions à leur place, nous comprendrons que leurs penseurs aient beaucoup souffert et beaucoup lutté. Ces doutes, cette poignante souffrance morale, cette lutte, nous en trouvons l'expression dans la plus grande partie de l'Ecclésiaste, dans le livre de Job et dans toute une catégorie de Psaumes, dont le type est le psaume 78, où Asaph rapporte qu'il a été sur le point de douter de la loi en constatant tous les démentis que lui donnent les faits. Voilà qui constitue dans nos Hagiographes un courant tout autre que celui que nous signalions en premier lieu. Plus d'applications pratiques, mais des comment ; plus d'affirmations, mais des pourquoi. Il ne peut être question de douter de Dieu : ce sont les insensés qui se décident pour cette solution-là du problème (Psaume 14.1). Mais, l'existence de Dieu étant et demeurant établie, comment expliquer les souffrances de l'innocence et la prospérité des méchants ? << Pourquoi, ô Eternel, te tiens-tu éloigné et fermes-tu les yeux (ou te caches-tu) au temps de la détresse ? >>(Psaume 10.1). << Pourquoi le méchant méprise-t-il Dieu ? >> (verset 13). << Seigneur, jusques à quand regarderas-tu (sans intervenir) ?>> (35.17). Sans doute les prophètes déjà avaient souffert des longues humiliations du peuple de Dieu et des victoires des puissances païennes ; mais du moins avaient-ils pu se consoler par la perspective du triomphe définitif du royaume de Dieu. Grâce au résidu, Israël finira par être le monument permanent de la justice divine. Mais les individus meurent. Où et quand pourra, à leur égard, se manifester cette même justice ? Dans l'hadès et dans la vie future, répondra-t-on ; car enfin les Hébreux croyaient à la survivance après la mort. Il est vrai. Mais n'oublions pas quelles étaient les idées qu'ils se faisaient du séjour des morts. C'était pour eux un lieu de silence et d'obscurité, où vivaient, (si c'est encore là une vie), les uns à côté des autres et dans les mêmes conditions défectueuses, les bons et les méchants. Là les méchants cessent de tourmenter ; là se reposent ceux qui sont à bout de forces. Les captifs y sont réunis en silence. Petits et grands s'y confondent (Job 3.17-19). C'est à peine si, dans des passages tels que Esaïe 14.15 et Ezéchiel 32.23, nous voyons des degrés se dessiner dans la condition des trépassés, et les plus grandes profondeurs de l'hadès réservées aux plus grands coupables. Du reste c'est pour tous indifféremment un lieu d'oubli. Si Dieu ne le perd pas de vue (Proverbes 15.11), ceux qui s'y trouvent ne se souviennent lus plus de Dieu et ne le célèbrent plus (Psaumes 6.6). Ce n'est pas dans un pareil séjour que l'homme, malheureux ici-bas, pourra arriver à jouir des biens promis au juste et à remplir enfin sa destinée. Il est réduit à l'état d'ombre vaine (<< réphaïm, >> Psaume 87.11). Rien d'étonnant d'ailleurs à ce que les Israélites ne comptent pas sur la mort et la vie à venir pour réparer les injustices que laisse subsister l'existence présente : la mort prend dans l'Ancien Testament une signification bien plus redoutable que dans l'antiquité païenne, car elle est le fruit du péché et l'effet de la colère divine. << Nous sommes consumés par ta colère et nous sommes épouvantés par ta fureur. Tu as mis devant toi nos iniquités, devant la lumière de ta face nos fautes cachées. Car tous nos jours s'en vont par ta grande colère >> (Psaumes 90.7-9). Deux remarques à l'appui de ce qui précède. Il s'en faut tant que l'existence future soit aux yeux des croyants de l'ancienne alliance l'ère des réparations éternelles, que dans le livre de Job le juste finit par recevoir ici-bas la compensation des maux qui l'ont atteint malgré son innocence. Un poète chrétien eût présenté une autre fin. Puis jetons les yeux sur quelques passages des Psaumes et nous sentirons que le psalmiste, pour ne pas désespérer, a dû faire à certains moments un effort tout à fait extraordinaire de foi, et que la simple application à sa position personnelle des lumières qu'il avait pu recevoir, était loin de lui suffire toujours. Si quelquefois, dans des passages extrêmement touchants, il accepte sans raisonner, sans comprendre, les revers qui sont venus fondre sur lui et la mort elle-même qui le menace, et s'il se rabat, pour justifier l'Eternel, sur la joie intime et cachée que lui procure, au sein même de l'épreuve, la communion de son Dieu ; s'il s'écrie dans une heure particulièrement pénible : << Tu as mis plus de joie dans mon coeur qu'ils n'en ont quand leur froment et leur moût ont été abondants >> (Psaumes 4.7) ; le plus souvent, dans de pareilles heures, il lutte, il se débat contre son ignorance, il postule une issue, et nous le voyons découvrir, par une sorte de tour de force spirituel, ce qui était caché encore à l'ensemble des fidèles de l'ancienne alliance. D'une manière toute subjective et pour son compte personnel, il anticipe sur l'économie des lumières parfaites et il en vient à cette conviction : que les rapports qu'il soutient avec son Dieu ne sont pas de ceux qui peuvent se rompre à jamais. <<Tu n'abandonneras pas mon âme au sépulcre ; tu ne permettras pas que ton saint sente la corruption. Tu me feras connaître le chemin de la vie... >> (Psaume 16.10-11). << Dieu rachètera mon âme de la puissance du sépulcre, car il me prendra >> (Psaume 49.15). << Si ma chair et mon coeur se consument, Dieu est le rocher de mon coeur et mon partage pour toujours ! >> (Psaume 73.26). Job, à son tour, s'écrie dans le magnifique passage 19.25-26 : << Et moi, je sais que mon vengeur est vivant, et qu'il s'élèvera le dernier sur la poussière...Sans ma chair, je verrai Dieu ! >> Voilà les brûlantes affirmations que nous entendons retentir en pleine ancienne alliance. Mais ce sont là des résultats conquis, pour ainsi dire, de haute lutte et qui ne font que de corroborer ce que nous avons dit sur l'infirmité de l'Ancien Testament et sur le caractère tragique de toute une partie des écrits de la Chocma. II Sous le rapport de la langue, la poésie des Hébreux, comme celle de tous les peuples du monde, se distingue de la prose par un choix d'expressions moins courantes et par des constructions plus serrées. Puis, si elle n'a ni la rime, ni la mesure, elle possède le parallélisme. Enfin elle connaît les vers et la strophe. Reprenons ces divers points. Tout poète se dit inspiré, et tout vrai poète l'est réellement. Il l'est par la passion et l'orgueil, comme Lémec, par l'amour, comme l'auteur du Cantique des cantiques, par la tristesse, comme David pleurant sur Jonathan, par la reconnaissance et l'indignation, comme Débora, par le sentiment de sa dignité outragée, comme Noé, par l'esprit du monde ou par l'Esprit divin (1 Corinthiens 2.12 ; 2 Pierre 1.21). Dans ces heures de vive émotion, l'homme est transporté au-dessus ou du moins en dehors de la vie ordinaire, et là il entre en contact avec des puissances dont il subit l'action, qu'il peut comprendre, qui peuvent parler par lui. Mais elles ne parlent pas comme chacun. L'homme traduira ce qu'elles ont dit à son coeur en un langage digne d'elles. Voilà pourquoi des expressions qui paraîtraient recherchées et prétentieuses dans un simple récit ou dans une conversation, seront au contraire acceptées de chacun, sitôt que celui qui les emploie se donne comme parlant sous l'impulsion que le sobre Boileau appelait l'influence secrète du ciel. Bien souvent les poètes hébreux ont recours à des mots qui ne se rencontrent dans aucun autre livre de l'Ancien Testament. Il en est même qui ne figurent qu'une fois sous leur plume et dont on n'arrive à découvrir le sens que par leur ressemblance avec telle ou telle expression arabe ou araméenne. C'est ce qui fait que les livres poétiques sont infiniment plus difficiles à lire et à traduire que les autres. Nouvelle source de difficulté et d'hésitation : la vivacité des impressions qu'il s'agit d'exprimer produit chez l'auteur une concision de laquelle résultent bien des obscurités. Il faut autant d'imagination pour comprendre certains passages des bénédictions de Jacob ou de Moïse, qu'il en a fallu pour les composer. Et l'imagination étant une de nos facultés les plus faillibles en vertu même de sa nature, on comprend avec quelle circonspection il faut se mouvoir dans des pages pareilles. Mais, bien souvent, l'interprète est dirigé d'une manière sûre et se trouve tiré d'incertitude par la loi du parallélisme, en vertu de laquelle l'auteur, après avoir exprimé une pensée, ne passe pas aussitôt à en exprimer une autre, mais se plaît à présenter, dans le second membre d'un verset, sous une forme différente et avec une légère nuance, la même idée que dans le premier. Le poète hébreu ne connaît pas la rime. Il aurait pu la pratiquer, comme le font les poètes juifs modernes. On trouve souvent des distiques dont les vers se terminent par des sons identiques : Qu'est-ce que l'homme que tu te souviennes de lui (ki tizkerennou), Et le fils de l'homme que tu le visites (ki tiphkedennou) !(Psaume 8.7) Mais ce sont là des rencontres fortuites et il n'existe aucune poésie biblique dont tous les vers présentent ce phénomène. On trouve aussi, dans l'intérieur même et non pas nécessairement à la fin des vers, des assonances qui semblent voulues et qui constituent des jeux de mots destinés soit à aider à la mémoire en frappant l'oreille de sons à peu près pareils (ainsi le commencement du cantique de l'Ami d'Esaïe sur sa vigne, Esaïe 5.1-2), soit à produire un contraste d'idées d'autant plus remarquable que les mots se ressemblent davantage, ainsi Esaïe 5.7 Il en attendait la droiture (mischpat), et voici du sang versé (mispach) ; La justice ( tsedaka), et voici le cri de détresse (tseaka) ; soit enfin à produire, par la répétition de sons ayant un caractère marqué, une impression particulière sur les esprits, ainsi, au commencement du Psaume 124 et dans Esaïe 53, les sons en u et ou, qui conviennent éminemment au caractère sombre de ces morceaux. Voir aussi Lamentations chapitre 5, où, dans 22 versets, se retrouvent quarante fois les terminaisons ânou, énou, înou. Il n'en est pas moins vrai que la rime proprement dite est absolument étrangère au poète hébreu ; il se contente de la répétition de l'idée, du parallélisme, qui est, si l'on peut s'exprimer ainsi, la rime tout intellectuelle de la pensée et du sentiment. Il aime à ranger l'une à côté de l'autre deux propositions ayant la même construction, à établir une symétrie entre deux jugements Je les diviserai en Jacob, Et je les disperserai en Israël. (Genèse 49.7) Les méchants ne subsisteront point dans le jugement, Ni les pécheurs dans l'assemblée des justes.(Psaume 1.5) Ou bien, sans cependant qu'il y ait simple répétition, la même pensée se présente trois fois ; ainsi Psaume 1.1. Voir également les deux premiers chapitres des Lamentations. Parfois aussi un verset se compose de quatre propositions, dont les deux premières, marchant de front, sont dans une relation causale avec les deux dernières, également parallèles entre elles : Que mon âme n'entre point dans leur conseil ! Que ma gloire ne se joigne point à leur assemblée ! Car dans leur colère ils ont tué des hommes ; Dans leur caprice ils ont coupé les jarrets des taureaux.(Genèse 49.6-7) Ou bien l'idée soulignée par le parallélisme se trouve précédée ou suivie par une considération qui la motive et qui n'est présentée qu'une seule fois : Ne crains pas, car je suis avec toi ; Je ramènerai ta postérité de l'Orient Et te rassemblerai de l'Occident.(Esaïe 43.5) Voici, comme les yeux des serviteurs [regardent] à la main de leurs maîtres, Comme les yeux de la servante [regardent] à la main de sa maîtresse, Ainsi nos yeux [regardent] à l'Eternel notre Dieu jusqu'à ce qu'il ait pitié de nous.(Psaume 123.2) Impossible de signaler toutes les variétés de formes que peut revêtir le parallélisme. Ajoutons seulement qu'assez fréquemment il y a opposition entre les deux jugements : L'âme rassasiée foule aux pieds les rayons de miel ; Mais pour l'âme affamée tout ce qui est amer est doux.(Proverbes 27.7) La réunion de plusieurs versets constitue la strophe. Le plus souvent la pensée, le contenu seuls indiquent jusqu'où s'étend une strophe et ou en commence une autre ; tel est le cas, pour Exode 15, Psaumes 2, 68, 107, etc. D'autres fois la strophe est indiquée d'une manière toute extérieure par un refrain (Psaumes 42, 43, 57 ; Esaïe 9.11, 16, 20 et 10.4) ou par le fait que tous les versets qui la constituent commencent par une seule et même lettre de l'alphabet (Psaume 119). Voir, pour plus de détails sur la forme poétique des Psaumes, l'introduction particulière à ce livre. 1 Nous employons le mot Hagiographes dans son sens moderne, dans lequel il désigne les cinq livres didactiques de l'Ancien Testament. Dans le Canon hébreu il y en avait douze. Voir Introduction à l'Ancien Testament. 2Pour l'auteur du Psaume 78 les malheurs du peuple s'expliquent d'une manière pleinement satisfaisante par le péché qui y règne.