Ce cœur filial qui venait de déployer ses ailes, les replie à l'instant. L'idéal entrevu est sacrifié sans résistance à la plus accablante réalité. Au lieu du temple qui se referme, c'est l'atelier du charpentier qui s'ouvre aux regards du jeune homme. Il y entre humblement et consacre désormais son travail aux affaires de son père terrestre (Marc.6.3), en attendant patiemment que le Père céleste lui ouvre le sien (Jean.5.19). - La forme analytique ἦν ὑποτασσόμενος, il était se soumettant, indique une action sur soi-même libre et réfléchie, qui se renouvelle à chaque moment. Cette expression résume dix-huit ans de la vie de Jésus. Mais pourquoi Dieu n'a-t-il pas permis que l'enfant restât dans ce temple de Jérusalem qui, pendant les jours de la fête, était devenu son Eden ? La réponse n'est pas difficile. Il n'eût pas manqué d'être jeté bientôt dans les discussions théologico-politiques qui agitaient la capitale ; et, après avoir excité l'admiration des docteurs, il eût, par la tournure originale et indépendante de sa pensée, provoqué leur haine. Si l'atmosphère spirituelle de Nazareth était lourde, du moins elle était calme, et le travail de l'atelier, dans le recueillement de ce paisible vallon, sous le regard du Père, était pour le développement de Jésus un milieu plus favorable que le ritualisme du temple et les discussions rabbiniques de Jérusalem. - La remarque : Et sa mère…, est analogue à celle du v. 19. Seulement au composé συνητρεῖν qui indiquait le groupement d'une multiplicité de circonstances à conserver et à rapprocher, Luc substitue un autre composé, διατηρεῖν, qui fait ressortir la persistance du souvenir au travers (διά) de toutes les circonstances qui eussent, pu l'effacer, en particulier l'inintelligence signalée au v. 50. Elle conservait par devers elle ce mot profond comme un mystère inexpliqué. Ainsi plus tard les apôtres, à l'égard de mainte parole de Jésus ; comp. Jean.2.22. - Le terme de ῥήματα, paroles, surtout avec πάντα, toutes, ne peut se rapporter uniquement à la parole du v. 49 ; il comprend tout le contenu de ce morceau, faits et paroles ; voir à v. 19.
Verset 52. Ce court tableau du développement, de Jésus depuis son enfance à sa maturité répond à celui de 1.80 relatif à Jean-Baptiste, et complète celui du v. 40 relatif à l'enfance de Jésus lui-même. - Le mot ἡλικία ne saurait, signifier ici l'âge, ce qui serait oiseux ; comme 19.3, il désigne la taille, la stature. Ce terme comprend tous les avantages extérieurs d'un développement, physique normal ; le terme σοφία, tous les avantages intérieurs d'un développement intellectuel et moral sans déviation. Χάρις désigne évidemment ici la faveur que lui conciliait, cet état de choses et de la part de Dieu et de la part des hommes. Tandis que Jean-Baptiste grandissait dans la solitude du désert, Jésus, destiné à une tout autre tâche, se développait sous le regard satisfait de Dieu et en contact avec les hommes que charmaient ses aimables qualités ; comp. 8.33-34. Ainsi cet être humain parfaitement normal était comme un commencement de réconciliation entre le ciel et la terre. - Il n'y a pas de notion dont la théologie et l'Eglise paient plus chèrement la négation ou l'oubli que celle d'un développement dans le bien pur. Cette notion décisive, la révélation chrétienne l'a déposée dans ce verset. C'est à ce point de vue seulement, que l'humanité de Jésus-Christ peut être affirmée dans toute sa réalité, sans contredire sa sainteté parfaite.
Remarque générale sur les ch. 1 et 2
Histoire ou poésie ? La critique moderne conteste la réalité :
- du fait central de la narration, la naissance surnaturelle ;
- des cantiques ou discours ;
- de la plupart des détails de la narration.
Nous constatons avant tout que l'auteur a voulu raconter des faits, et non composer une idylle. Rappelons-nous son prologue. Il a tenu à remonter jusqu'aux premières origines de l'histoire qu'il se proposait de raconter ; et dans ce but il a recueilli les renseignements les plus exacts qu'il lui ait été possible d'obtenir. Comment donc n'aurait-il pas eu l'intention de raconter des faits réels ? Il est lui-même un croyant. L'objet de sa narration est à ses yeux l'événement par lequel Dieu a accompli le salut du monde, le sien propre. Ces faits sont donc pour son cœur ce qu'il y a de plus sacré, par conséquent de plus vrai ; c'est pour lui une œuvre de Dieu même. Et il ne voudrait pas raconter des faits réels ! Son récit d'ailleurs est rempli de détails qui lui impriment un caractère historique bien marqué : l'éphémérie d'Abia, l'édit d'Auguste, le cens et le gouvernement de Quirinius, les noms du père d'Anne et de sa tribu, etc. C'est donc une histoire réelle que pense raconter l'auteur. Et si cet auteur est Luc, le compagnon de Paul, il doit avoir eu, par ses relations et par son séjour de deux ans en Palestine durant la captivité de l'apôtre à Césarée, un temps suffisant et les occasions les plus favorables pour recueillir des renseignements exacts sur les choses qu'il nous raconte. Mais on objecte que le contenu du récit est incompatible avec la réalité historique des faits racontés. C'est ce qu'il faut examiner de près.
I. La naissance surnaturelle.
C'est la pensée de toute l'Ecriture que le salut de l'homme est l'œuvre, le don de Dieu. A ce sentiment en répond un autre, qui n'est pas moins fondamental dans nos saints livres, c'est celui de l'état de misère spirituelle et physique dans lequel l'homme est plongé. L'humanité se meurt dans son péché, et la vie ne peut lui être rendue que par une communication du Dieu vivant.
Ce sont là les deux faits moraux sur lesquels repose la nécessité de la naissance surnaturelle du Sauveur. Celui qui nous sauve doit être exempt lui-même du péché auquel il nous arrache. Or l'hérédité du péché est un fait constaté par l'expérience de tout homme qui vient au monde. Ce fait de transmission sera difficilement contesté par la science actuelle qui fait de l'hérédité l'une des bases des sciences zoologiques et anthropologiques.
Si donc le Sauveur devait à la fois être membre de l'humanité et exempt de péché, il n'y avait qu'un moyen pour atteindre ce double but : c'est qu'à son égard l'hérédité fût à la fois rompue et maintenue. Maintenue quant à l'homogénéité de la race, rompue quant à la transmission de l'altération héréditaire de la race. En d'autres termes, le Sauveur devait procéder de l'humanité existante, mais en procéder autrement que les autres individus humains. C'est ce résultat qui a été obtenu au moyen de la naissance exceptionnelle de Jésus.
On répond que dans ce cas il n'est pas complètement homme. Mais le premier homme n'est pas né exactement de la manière dont nous naissons à cette heure. Il y a eu là une action créatrice qui ne se répète plus pour chaque individu de la race humaine. Et cependant ce mode d'origine particulier n'a pas empêché le premier homme d'être un vrai homme, tellement qu'il n'y a d'êtres possédant le nom d'hommes que ceux qui proviennent de lui. La différence dans le mode d'origine n'empêche donc pas l'homogénéité de nature.
On dit encore que le péché a dû se transmettre au fils de Marie par l'intermédiaire de sa mère. Mais nous connaissons trop peu les conditions de l'hérédité paternelle et maternelle pour nous prononcer sur ce point. Un voile profond repose sur la relation de l'individu avec la race. M. Secrétan (Religion et Christianisme, p. 259 et 277) a dit très bien : « L'homme représente le principe de l'individualité, du progrès ; la femme, celui de la tradition, de la généralité, de l'espèce. Le Sauveur ne pouvait être le fils d'un homme particulier ; il devait être le fils de l'humanité, le fils de l'homme. »
L'absence de toute prédisposition égoïste en Jésus ne s'explique que par l'intervention d'un souffle divin créateur qui, dans le développement de cette personnalité, a tenu lieu du principe paternel. Quant à Marie, par qui la nature humaine lui a été transmise, comment le moindre mouvement impur eût-il accompagné un pareil mode de naissance ? Son nom est saint, dit-elle en célébrant l'Eternel à l'occasion de ce mystère. Le fait, incontestable est que Jésus a été sans péché ; que la conscience la plus délicate qu'il y ait eu au monde, a été, selon la belle expression de Keim, une conscience sans cicatrice ; qu'il n'y a pas eu dans cette vie la trace d'une rupture, même momentanée, de la communion avec Dieu ; qu'on n'y découvre pas le moindre accent de repentance ou de regret, pas une demande de pardon, pas un vestige de ce retournement moral que nous appelons conversion et qui est nécessaire à tout autre homme pour s'unir à Dieu ; en un mot, qu'il y a là un état de choses qui tranche absolument avec ce que nous savons même des meilleurs d'entre les hommes. Dans son Essai sur la Méthode (p. 262), M. Secrétan dit : « Il est clair que l'existence d'un homme si pur de péché qu'il n'en a jamais accueilli même la pensée, est absolument contraire à l'ordre accidentel introduit par la chute, et forme le commencement d'un ordre nouveau ; » à quoi il ajoute : « Ce n'est pas par hasard qu'un saint est né. Ce n'est pas là un heureux accident de la nature. Il y en aurait au moins deux, j'imagine. Non, c'est un miracle » (p. 265). Il faut même dire : C'est le miracle, le miracle d'où rayonnent tous les autres dans la vie de cet homme unique.
Il ne faudrait pas cependant se figurer que la sainteté de Jésus s'explique uniquement par sa naissance miraculeuse ; ce fait n'en est que la condition négative. N'ayant aucune des dispositions mauvaises qu'un père transmet à ses fils, ne possédant que les instincts nobles et purs que Dieu avait mis dans l'homme à l'origine de la race et que nous possédons encore en partie, Jésus a pu ne pas pécher et poursuivre victorieusement jusqu'au terme la carrière à l'entrée de laquelle Adam avait succombé, accomplir sans faux pas l'ascension de l'innocence à la sainteté. Mais cela ne s'est pas fait sans la participation de sa volonté ; il a dû consommer librement et d'une manière constante l'offrande du moi à la volonté divine, et cela même quant aux instincts naturels les plus légitimes de son être. C'est à travers la lutte et sous la forme du progrès, qu'il a atteint le but. Voilà le principe positif de sa victoire. Mais ce qui a rendu cette victoire possible chez lui, c'est que sa nature n'était pas originairement gâtée. Ce n'est pas cela qui l'a fait vaincre ; mais sans cela il n'aurait pu vaincre. Keim, qui croit devoir attribuer au Sauveur un père humain, ne peut s'empêcher cependant de réclamer à l'origine d'une telle personnalité une action de Dieu toute spéciale. « Au risque même, dit-il, d'être accusé de retomber de l'histoire dans un faux dogmatisme, nous ne pouvons pas ne pas reconnaître que dans la personne de Jésus est apparue, par la volonté créatrice de Dieu qui accompagne invisiblement même la reproduction naturelle, une organisation humaine supérieure, qui, si elle doit porter un nom, ne peut en recevoir un meilleur que celui que Paul a trouvé dès le commencement : une création nouvelle de l'humanité… Nous trouvons ici la communication divine non interrompue ; une vie absolument d'un jet, irréprochable, sans mélange de hauteur et de bassesse, la création divine procédant d'une pleine force et d'un plein amour, la perfection de l'homme comme homme, le repos de Dieu dans sa créature ; et nous resterions au-dessous de la grandeur de Jésus si nous ne discernions pas dans cette personne l'action créatrice de Dieu comme quelque chose d'unique et de spécifiquement différent de toute autre action créatrice de Dieu » (Leben Jesu, I, p. 387-359). Mais s'il en est comme le dit cet écrivain, pourquoi, possédant un récit clair, positif, détaillé du fait qui est à la base d'une telle vie, aller en chercher l'explication dans le domaine imaginaire et nébuleux de l'hypothèse ? A nos yeux, la naissance surnaturelle de Christ est juste aussi certaine, comme cause, que sa sainteté parfaite l'est comme effet.
II. Les cantiques.
Ces chants ou discours sont, dit-on, les produits de la muse de Luc ; ils n'ont pas plus de vérité historique que les discours des personnages de Tite-Live ou des héros d'Homère. Comment aurait-on conservé exactement des paroles prononcées au milieu de telles émotions ? Mais pouvons-nous nous représenter sérieusement qu'après le rejet du Seigneur par Israël, lorsque la rupture s'était consommée entre Dieu et son peuple et que le règne de Dieu avait passé aux Gentils, quand l'hostilité la plus ardente était allumée entre l'Eglise et la Synagogue, pouvons-nous, dis-je, nous représenter que la muse chrétienne eût mis à cette époque dans la bouche de l'ange une promesse telle que celle-ci : « Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père, et il régnera à toujours sur la maison de Jacob » (1.32) ; dans celle de Marie, cette parole : « Il a secouru Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde envers Abraham et sa postérité à toujours » (1.54-55) ; dans celle de Zacharie, cette espérance, qu'après qu'Israël aurait été délivré par cet enfant de la main de ceux qui le haïssent, conformément au serment fait par Dieu à Abraham, ce peuple servirait l'Eternel tous les jours avec justice et sainteté ? Etait-ce après que Jésus était devenu un maudit pour Israël et qu'Israël était rejeté de Dieu à cause de lui, qu'on aurait pu mettre dans la bouche de Siméon un hymne dans lequel il appelle Jésus : « la gloire de ton peuple d'Israël » ? Ce serait le faire prophétiser post eventum contra eventum (2.32) ! Toutes ces promesses se réaliseront sans doute, mais sur une toute autre voie que celle qui est tracée dans ces paroles. Siméon lui-même, tout en entrevoyant ce que le Messie aurait à souffrir, ne se serait pas exprimé comme il le fait s'il eût soupçonné la rupture complète qui devait suivre le déchirement de cœur annoncé à Marie. Ce sont là les intuitions naïves de l'espérance chrétienne primitive, les premiers bégaiements de l'Evangile encore enveloppé dans les langes du judaïsme. Il n'eût pas été possible de retrouver de pareils accents à une époque plus tardive, lorsque les faits paraissaient avoir donné à ces espérances premières un si éclatant démenti. Luc a été assez heureux pour retrouver ces joyaux et les conserver à l'Eglise. Il faut pour cela qu'il ait eu accès à des traditions ou à des papiers de famille qui en avaient été jusqu'à lui les fidèles dépositaires. Et quant à la source de ces récits, elle s'est trahie plusieurs fois ; en dernier lieu, dans le passage 2.51.
III. Les faits particuliers.
On allègue encore contre la vérité historique du récit les faits de détail, soit en raison de leur caractère surnaturel, soit ensuite de l'impossibilité où l'on se trouve de les accorder avec le récit de Matthieu.
Quant au premier point, il convient de se rappeler que l'œuvre qui commence, celle du salut, n'a de pendant dans l'histoire du monde que le fait de la création. Il fallait nécessairement des communications d'en-haut pour initier à cet événement capital ceux qui en devaient être eux-mêmes les acteurs. Zacharie devait être divinement instruit de la mission future de son fils, afin de l'y préparer. Marie devait plus nécessairement encore être instruite de la tâche à laquelle elle était appelée ; car il appartenait à une position comme la sienne, d'être acceptée librement. Joseph également devait être préparé au rôle qui lui avait été dévolu ; il aurait pu rompre avec celle dont il devait être le protecteur et qui aurait perdu sa confiance. Quant à l'apparition des anges, elle est l'expression de la solidarité morale qui unit tous les êtres intelligents et libres de l'univers. Jésus est venu, nous dit saint Paul, pour réunir sous un seul Chef les choses qui sont au ciel et celles qui sont sur la terre (Eph.1.10). En annonçant sa naissance, les anges célèbrent non seulement la naissance du Sauveur des hommes, mais aussi celle de leur propre Seigneur (Philip.2.11). Le surnaturel dans les faits ne se trouve donc ici que dans la mesure que l'on peut appeler naturelle, une fois
le caractère créateur et suprême de l'apparition de Jésus admis.
Quant à la relation du récit de Luc avec celui de Matthieu, il s'agit : 1o de l'habitation ordinaire de Joseph et Marie. D'après Luc, c'est Nazareth ; c'est là que l'ange vient parler à Marie ; c'est là qu'elle retourne avec Joseph après la naissance de Jésus à Bethléem et sa présentation à Jérusalem. Matthieu, au contraire, ne parle pas de Nazareth avant la naissance de Jésus, et quand il raconte plus tard l'établissement de Joseph et Marie en Galilée, il le motive expressément par l'ordre d'un ange (Matth.2.22). 2o Il paraît impossible de placer les deux événements de la visite des mages et de la fuite en Egypte, rapportés par Matthieu, soit avant, soit après la présentation de l'enfant à Jérusalem. Avant ? L'espace de quarante jours n'est pas suffisant pour un tel voyage. Après ? Mais, d'après Luc, les parents de Jésus retournent immédiatement de Jérusalem à Nazareth.
Cependant, remarquons d'abord que nous n'avons pas ici, à proprement parler, deux récits ; car la narration de Matthieu n'en est pas réellement une. C'est une énumération de cinq faits détachés, rappelés uniquement en vue d'une prophétie dont ils sont censés être l'accomplissement.
- Naissance miraculeuse : Es.7.14 ;
- visite des mages à Bethléem : Mich.5.1 ;
- fuite en Egypte : Osée.11.1 ;
- massacre des enfants : Jér.31.15 ;
- le nom de Nazaréen : Es.8.23.
Dans tout cela Matthieu raconte si peu pour raconter, que le nom même de Bethléem ne paraît pas dans le récit de la naissance, et qu'il n'est mentionné qu'à l'occasion de l'arrivée des mages et de la citation de la prophétie de Michée. Luc nous donnant au contraire une narration suivie, on comprend qu'il soit malaisé de contrôler l'un par l'autre deux rapports écrits à des points de vue aussi différents. Néanmoins il n'est point impossible de se rendre compte de la manière dont les faits racontés à bâtons rompus par Matthieu peuvent rentrer dans la narration suivie de Luc :
1o Avant la naissance de Jésus, ses parents habitent Nazareth (Luc.1.26). Matthieu ne dit rien de ce fait, peut-être parce qu'il ne le connaissait pas, peut-être parce que le nom de Nazareth, comme celui de Bethléem, ne prend pour lui d'importance qu'au moment où il peut le rapprocher d'une prophétie, c'est-à-dire au moment où va commencer l'habitation permanente de Jésus en Galilée, qui a donné lieu au nom postérieur de Nazaréen donné au Sauveur, conformément à Es.9 ; comp. Matth.2.23.
2o L'ange annonce à Marie sa destination, qu'elle accepte. Parla-t-elle immédiatement de ce fait à Joseph, son fiancé ? Il serait possible ; mais cela est peu probable. Elle aura sans doute éprouvé avant tout le besoin d'ouvrir son cœur à Elisabeth. Ce ne sera donc vraisemblablement qu'après son retour de Judée qu'elle aura parlé à Joseph.
3o C'est à ce moment que Joseph tombe dans cet état d'incertitude et d'anxiété, d'où il est tiré par l'apparition d'un ange (Matth.1.18-20). A la suite de cette divine communication, il épouse immédiatement Marie et la prend chez lui.
4o Six mois plus tard, le recensement ordonné par Hérode à la demande d'Auguste conduit Joseph à Bethléem, où naît l'enfant d'après les deux récits.
5o Tôt après la naissance de Jésus pourrait se placer l'arrivée des mages et la fuite en Egypte. Trois jours suffisaient pour atteindre Rhinocolure, première ville égyptienne. Cependant l'intervalle légal entre la naissance et la présentation étant très court (quarante jours), il est plus simple de placer ces faits après la cérémonie dans le temple. Il faut seulement admettre dans ce cas, malgré le silence de Luc, qu'après la présentation, Joseph et Marie revinrent à Bethléem, sans doute pour s'y fixer. C'était la ville de David ; il leur semblait que l'enfant devait grandir là et sortir de là plutôt que de la Galilée. Comme Joseph avait vécu là de son travail pendant six semaines, il pouvait le faire plus longtemps encore, et par là Marie était mise à l'abri de tous les jugements froissants qui n'auraient pas manqué de l'atteindre à Nazareth. Si dans son récit Luc passe directement de la présentation dans le temple au retour à Nazareth, c'est sans doute qu'il a ignoré ce séjour momentané à Bethléem qui fut nécessairement très court, puisqu'à la suite de la visite des mages, Joseph s'enfuit en Egypte et ne revint point dans cette ville. L'ordre de l'ange lui désigne comme sa future habitation la Galilée, Matth.2.22. S'il choisit lui-même Nazareth, il y avait quelque raison dans le passé qui motivait ce choix. Cette raison ressort du récit de Luc qui montre qu'ils avaient déjà habité là précédemment. C'est ainsi que, bien loin de se contredire, les deux récits s'emboîtent naturellement l'un dans l'autre ; seulement, pour accepter cette conciliation, il est nécessaire d'admettre que les deux évangélistes ont écrit chacun sans connaître le livre de l'autre. Et ce fait s'impose en effet à la critique, au point que Keim. qui pense que Luc a employé Matthieu, se voit forcé de supposer que les deux premiers chapitres de Matthieu n'ont été ajoutés à cet écrit qu'après le moment où Luc s'en était servi.
On a objecté l'impossibilité d'accorder avec ces circonstances miraculeuses, qui auraient signalé la naissance et l'enfance de Jésus, plusieurs faits de l'histoire subséquente ; ainsi l'incrédulité de ses frères, de sa mère et de Jean-Baptiste (Jean.7.5 ; Marc.3.21 ; Luc.7.19 et parall.) ; puis le silence de Marc, de Jean et de Paul à l'égard de la naissance miraculeuse ; enfin certaines expressions qui l'excluent positivement. De tout cela on a conclu que ce récit n'était qu'une fiction reposant sur la prophétie d'Esaïe.7.14 ou sur une spéculation chrétienne provenant d'un intérêt didactique, du désir de se rendre compte du divin en la personne de Christ. - Mais, quant à Marc, cet évangéliste reproduit la tradition apostolique sous sa forme la plus simple et la plus primitive, et certainement le fait de la naissance miraculeuse ne faisait pas partie de cette tradition apostolique primitive. On en comprend sans peine la raison. Il y avait quelque chose de trop délicat dans ce sujet pour qu'il put être livré immédiatement à la narration publique. - Quant à Jean, il ne commence son récit qu'après le baptême et la tentation de Jésus, au moment où celui-ci est revenu auprès du précurseur ; ce jour, date de la naissance de sa propre foi, est le point de départ de sa narration. - Si dans son évangile Jésus est appelé par Philippe le fils de Joseph (Jean.1.46), et de même par le peuple (Jean.6.42),- sans que ni l'évangéliste, ni Jésus ne rectifient cette expression, - c'est que le Seigneur avait mieux à faire que de dévoiler aux jeunes gens qui venaient en ce moment même de se joindre à lui ou aux troupes qui l'entouraient dans le cours de son ministère, le fait de sa naissance miraculeuse, et que le quatrième évangéliste. écrivant après les trois autres, était fort tranquille au sujet de la conviction de ses lecteurs sur ce point-là. - L'incrédulité des frères de Jésus s'explique, d'un côté, par la jalousie qu'ils éprouvaient pour ce frère qui leur était si supérieur, et, de l'autre, par le fait que Marie ne les avait point initiés encore
à des détails aussi intimes. - Rien ne dit dans les textes cités que Marie elle-même partageât leur incrédulité ; Jean.7.5 prouve plutôt le contraire. Dans le cas rapporté Marc.3, prévoyant un conflit pénible, elle avait fort bien pu accompagner ses fils dans le but de l'adoucir. - Quant à Jean-Baptiste, voir à 7.18-23. - Je ne pense pas qu'il soit possible de donner une explication complètement suffisante de Rom.1.3 sans faire intervenir la notion de la naissance miraculeuse. D'ailleurs Paul avait trop de logique pour enseigner à la fois la sainteté parfaite de Christ et sa participation à notre humanité déchue (2Cor.5.21 ; comp. avec Rom.8.3), sans posséder par devers lui un moyen de résoudre cette antinomie. Et cette solution ne pouvait être que celle qui résulte du fait rapporté par nos évangélistes. Mais ce qui prouve bien que cette solution n'est point le résultat de la réflexion dogmatique, c'est que nulle part dans l'Ecriture le fait raconté par Luc et Matthieu n'est exploité dans un intérêt didactique. Ce silence des épîtres serait inconcevable si le récit de la naissance miraculeuse avait une origine dogmatique. Nous avons le droit d'affirmer également que le récit de Luc ne saurait être le résultat de la prophétie d'Esaïe, puisque cette prophétie n'y est point citée, qu'il n'y est même fait aucune allusion.
Du reste, si l'on veut se faire une idée du surnaturel, tel que les hommes le produisent quand ils se mettent à l'inventer, nos lecteurs n'ont qu'à ouvrir les évangiles apocryphes, et ils constateront sans peine la différence entre le faux merveilleux et les vraies œuvres divines. Le premier ne consiste que dans une exhibition de puissance, tandis que dans l'œuvre de Dieu, telle qu'elle est retracée par nos récits sacrés, l'exercice de la puissance n'est jamais séparé du concours des autres perfections divines : la sagesse, l'amour et la sainteté :
Nous choisirons nos exemples dans un écrit qui date de la première moitié du second siècle, le Protévangile de Jacques, déjà cité par Justin (vers 150) et par Clément d'Alexandrie (vers 190) ; puis dans l'Evangile de Thomas, un peu postérieur au premier et cité chez Irénée (185) et chez Clément. Dans le premier, le merveilleux commence avec la naissance de Marie. Cette naissance est annoncée par des apparitions d'anges. A six mois, on porte la petite fille au temple et, quand on la pose à terre, elle fait sept pas en marchant toute seule. Elle est mariée à Joseph, qui a été désigné miraculeusement entre plusieurs prétendants comme son protecteur, à la suite du fait qu'une colombe est sortie de sa baguette déposée dans le sanctuaire, tandis que les baguettes de ses rivaux sont restées dans leur état naturel. Marie, enceinte, est soumise par le grand-prêtre au jugement de Dieu ; elle échappe par miracle. Au moment où Marie met au monde l'enfant, Joseph voit au pôle le ciel qui cesse de tourner sur la terre, les oiseaux qui s'arrêtent dans leur vol, les ouvriers qui, au lieu de manger leur repas, restent devant le plat la main suspendue, les brebis qui s'arrêtent au pâturage et le berger dont le bâton levé ne s'abaisse point. Au moment du massacre des enfants de Bethléem, Elisabeth et le petit Jean se cachent dans une caverne, et là une lumière surnaturelle les éclaire. Zacharie est tué par Hérode ; les parois du temple poussent des hurlements ; le corps disparaît, mais le sang reste figé dans le parvis, semblable à une masse de pierre.
Dans le second écrit, Jésus, âgé de cinq ans, joue au bord d'une rivière ; il creuse de petites fosses, où il fait entrer l'eau qui se purifie à sa voix. Il façonne douze oiseaux avec de l'argile en un jour de sabbat. Un Juif l'accuse d'avoir par là violé le sabbat. En réponse, l'enfant frappe des mains et les oiseaux s'envolent. Un enfant dessèche les petites fosses que Jésus avait remplies d'eau ; un mot du petit Jésus fait sécher le coupable. Un autre enfant, en courant, le heurte à l'épaule : « Tu n'achèveras pas ta course, » lui dit Jésus, et il tombe mort. Il est vrai que plus tard Jésus rend la vie à la victime de son courroux. Son maître d'école, Zachée, veut lui enseigner les lettres : « Hypocrite, lui dit l'enfant, explique-moi ce que signifie la lettre A, et je te croirai quand tu me parleras de la lettre B. » Et là-dessus il lui fait une leçon sur la lettre A, dans laquelle il lui dévoile toute sorte de mystères. Et le maître de s'écrier : « J'ai voulu avoir un disciple et j'ai trouvé que j'avais un maître. » Sa mère l'envoie chercher de l'eau. En revenant, il brise la cruche, mais il apporte à sa mère l'eau dans son manteau. Joseph a fait une pièce de bois trop courte ; l'enfant la tire jusqu'à ce qu'elle soit égale à l'autre. Son maître le frappe pour une impertinence ; l'enfant le maudit, et le maître tombe mort sur son visage, sauf à être plus tard rendu à la vie. Jacques est mordu à la main par une vipère ; l'enfant souffle sur la blessure, le reptile crève, et Jacques est guéri.
Quel contraste entre ce merveilleux purement magique et même immoral, et les interventions divines sobres, discrètes, toujours saintes, que nous présentent nos récits évangéliques !
Nous pouvons essayer enfin de remonter jusqu'à la source des deux récits. La différence de style si complète et si brusque entre le préambule de Luc (1.1-4) et les récits qui suivent, ne permet pas de douter que, dès le v. 5, cet auteur n'emploie des documents dont il respecte scrupuleusement la forme. Volkmar et Keim supposent que cette source a été un écrit de caractère ébionite, dans les récits duquel l'auteur a fait pénétrer le souffle de l'universalisme paulinien. Mais si la tendance universaliste avait été introduite après coup dans la narration, elle ne serait pas si admirablement fondue avec l'esprit de fidélité au judaïsme qui anime également le récit. Cette narration n'est nullement le résultat d'une juxtaposition mécanique d'éléments contraires ; elle nous fait bien plutôt assister à la transition organique de l'ancienne alliance à la nouvelle.
Seulement il me paraît que cette évolution est contemplée dans nos récits de Luc et de Matthieu à deux points de vue différents. Dans Matthieu, c'est le personnage de Joseph qui domine : c'est à lui que tend la généalogie ; c'est lui qui reçoit de l'ange l'annonce de la naissance de l'enfant et l'indication de son nom ; c'est lui que l'ange avertit du danger qu'il y aurait à retourner en Judée et qui est invité à aller s'établir en Galilée. Nous pouvons conclure de là que cette tradition émane plutôt du cercle dont Joseph fut le centre : les frères et les parents paternels de Jésus, Clopas, par exemple, et tout spécialement Jacques, le premier chef de l'église de Jérusalem ; enfin Siméon, fils de Clopas, cousin et successeur de Jacques.
Chez Luc, c'est le même tableau ; mais les faits sont contemplés et racontés plutôt du point de vue de Marie. C'est elle qui reçoit la visite de l'ange, et à qui est indiqué le nom de l'enfant ; c'est à elle que s'adresse l'allocution de Siméon, elle qui est le personnage principal dans le récit de la recherche de l'enfant ; c'est elle surtout dont les impressions et les réflexions intimes sont plusieurs fois mentionnées. Sans doute il s'était formé aussi un cycle de récits dans le groupe de personnes qui, après la mort de Jésus, entourait Marie dans sa retraite. C'est dans ce milieu plus intime que furent oralement conservés, puis consignés, ces récits découverts par Luc. Et c'est certainement à cette trouvaille qu'il pensait quand il écrivait ces mots du prologue : « M'étant informé exactement dès l'origine. » Nul besoin de sténographes pour expliquer la conservation des cantiques dont nous avons constaté la fidélité. Le sténographe a été le cœur de Marie. Plus les émotions sont vives et intimes, plus leur expression se grave ineffaçablement dans le souvenir. Chacun a fait cette expérience dans les moments solennels de sa vie. Les souvenirs de Marie formulés en araméen furent obtenus par Luc sous forme orale ou écrite. Avec son goût exquis, comprenant le prix de pareils joyaux, il les reproduisit en grec en s'efforçant de leur conserver toute la fraîcheur du coloris primitif.
DEUXIÈME PARTIE :
Avènement du Messie
3.1 à 4.13
Pendant dix-huit années, Jésus vit ignoré dans le vallon retiré de Nazareth. En se rappelant ce temps de sa vie, ses concitoyens le désignaient comme le charpentier (Marc.6.3). Justin Martyr, sans doute d'après la tradition, le représente fabriquant des charrues et des jougs, et, par ces produits pacifiques de son travail, enseignant, aux hommes la justice (Dial. c. Tryph., c. 88). Une œuvre divine s'accomplissait silencieusement sous l'enveloppe de ce travail sans éclat, celle d'un développement intérieur qui devait aboutir à l'état de réceptivité parfaite pour la communication de la lumière et de la force divines à une âme d'homme. Cet état se trouva atteint lorsque Jésus parvint à l'âge de trente ans. C'est le point culminant, de la vie humaine, le moment où le corps et l'âme possèdent le plus haut degré de vitalité et où l'homme est le plus complètement propre à devenir l'organe de l'action divine. A ce moment-là même, le précurseur donne le signal de l'époque nouvelle. Jésus sort de son obscurité pour réaliser cette tâche sublime qui lui était apparue pour la première fois, à l'âge de douze ans, comme l'idéal de sa vie terrestre, celle de fonder sur la terre le règne de son Père. Ici commence donc la seconde phase de son existence, celle durant laquelle il donnera au monde ce qu'il a acquis dans la précédente et ce qu'il recevra journellement dans la nouvelle.
La seconde partie de l'évangile dans laquelle nous entrons retrace la transition de la vie privée de Jésus à son activité publique et comprend quatre morceaux :
- le ministère de Jean-Baptiste (3.1-20) ;
- le baptême de Jésus (v. 21 et 22) ;
- sa généalogie (v. 23-38) ;
- la tentation (4.1-13).
La section correspondante des deux autres synoptiques ne comprend que les numéros 1, 2 et 4. Nous n'aurons pas de peine à discerner la liaison de ces trois morceaux et le motif de l'intercalation dans Luc du numéro 3.
I.
Le ministère de Jean-Baptiste (3.1-20).
Bengel a bien compris la solennité de ce moment : Scena novi Testamenti panditur. Luc la fait sentir à ses lecteurs en commençant par assigner à l'événement qu'il va raconter sa place dans le cadre de l'histoire universelle, d'abord, puis de l'histoire juive, en particulier (v. 1 et 2). Après cela, il décrit l'apparition personnelle du précurseur (v. 3-6) ; il donne un résumé de sa prédication (v. 7-17), et il termine son récit en plaçant ici par anticipation la mention de son emprisonnement (v. 28-20).
Versets 1 et 2 : Déterminations historiques.