Il y a évidemment dans ces phénomènes quelque chose d'extraordinaire, soit qu'on attribue leur caractère exceptionnel à une cause surnaturelle, ou qu'on n'y voie qu'une coïncidence providentielle. On ne peut méconnaître une relation profonde, d'un côté, entre l'homme et la nature, de l'autre, entre l'humanité et Christ. Car l'homme est l'âme du monde, comme le Christ est celle de l'humanité. - Les mots ἐφ’ ὅλην τὴν γῆν, sur la terre entière, se rapportent à la Terre-Sainte, comme 21.23, et peut-être aussi aux contrées environnantes. La cause de cette diminution de lumière ne peut avoir été une éclipse ; car c'était l'époque de la pleine lune. Mais, comme il arrive fréquemment, ce phénomène était peut-être en relation avec celui du tremblement de terre. Ou bien il pouvait provenir aussi d'une cause atmosphérique ou cosmique.
Néander rappelle (Leben Jesu, p. 640) que Phlégon, auteur d'une chronique sous l'empereur Adrien, racontait que la 4e année de la 202e olympiade (785 U. C.) avait eu lieu une éclipse ( ?) de soleil plus grande que toutes les éclipses antérieures, et que la nuit était survenue en la 6e heure du jour, au point qu'on voyait les étoiles briller au ciel. Cette date est bien rapprochée de l'année probable de la mort de Jésus (783). Mais ce devait être au mois de novembre. M. Liais, naturaliste connu, raconte que le 11 avril 1860, dans la province de Fernambouc, au milieu d'un ciel parfaitement pur, le soleil s'obscurcit subitement vers midi, à tel point que pendant quelques secondes on put le regarder. Le disque solaire paraissait entouré d'une couronne aux couleurs de l'arc-en-ciel, et tout près de lui, on vit briller une étoile qui ne pouvait être que Vénus. Le phénomène dura quelques minutes. M. Liais l'attribue à des nuages cosmiques flottant dans l'espace en dehors de notre atmosphère. Un phénomène semblable doit s'être produit, dans les années 1106, 1208, 1547 et 1706 (Revue germanique, 1860).
A cette diminution de la lumière extérieure correspondait l'obscurcissement moral dont souffrait le cœur de Jésus : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Ce moment, auquel fait allusion saint Paul (Gal.3.13 : « Il a été fait malédiction pour nous), était précisément celui où l'on immolait dans le temple l'agneau pascal. - Lors même que dans ce passage les versions parlent en faveur de la leçon byzantine, la tautologie des termes σκότος et ἐσκοτίσθη la rend suspecte et nous fait préférer la leçon alex. ; littéralement : « le soleil venant à manquer. » Luc omet le tremblement de terre. On peut conclure de là qu'il n'a pas eu Marc sous les yeux, comme le pense Weiss. - Le déchirement du voile, mentionné par les trois synoptiques, doit probablement être mis en rapport avec cette commotion physique. S'agit-il du voile qui était à l'entrée du Lieu saint ou de celui qui couvrait le Lieu très saint ? Comme le second seul avait un sens typique et portait, à proprement parler, le nom de καταπέτασμα[1], il est plus naturel de penser à celui-ci. L'idée que l'on trouve ordinairement dans ce fait symbolique, est celle-ci : Le chemin du trône de la grâce est désormais ouvert à tous. Mais Dieu n'a-t-il pas plutôt voulu montrer par là que dès ce moment le temple n'était plus sa demeure ? Comme le grand-prêtre déchirait sa robe en face d'un grand scandale, ainsi Dieu déchire le voile qui couvre le Lieu très saint où il se communiquait jadis. C'est dire qu'il n'y a plus de Lieu très saint ; et, s'il n'y a plus de Lieu très saint, il n'y a plus de Lieu saint, par conséquent plus de parvis, plus d'autel, plus de sacrifices valables. Le temple est profané, aboli par Dieu même. L'efficacité du sacrifice a désormais passé à un autre sang, à un autre autel, à un autre sacerdoce. C'est là ce que Jésus avait annoncé aux Juifs sous cette forme : Tuez-moi, et vous aurez par là détruit le temple ! - La tradition juive et chrétienne a conservé le souvenir d'événements analogues à celui-ci, qui doivent être arrivés à cette époque. Dans l'évangile judéo-chrétien cité par Jérôme (in Matth. 28.51), il était raconté qu'au moment du tremblement de terre une grosse poutre, située au-dessus de la porte du temple, se partagea. Le Talmud dit que, quarante ans avant la ruine de Jérusalem, les portes du temple s'ouvrirent spontanément. Jochanan Ben-Zacchai les censura et dit : Temple, pourquoi t'ouvres-lu de toi-même ? Je vois par là que la fin est proche ; car il est écrit (Zach.11.1) : « Liban, ouvre tes portes, et que le feu consume tes cèdres[2]. » - A l'époque de l'éclipse ci-dessus mentionnée, un grand tremblement de terre détruisit, en Bithynie, une partie de la ville de Nicée[3]. Cette catastrophe peut avoir été ressentie jusqu'en Palestine. - Ces phénomènes, qui sont placés par Luc avant le moment de la mort, le sont par Matthieu et Marc immédiatement après, ce qui ne s'explique que par la différence de leurs sources.
Verset 46. La mort :
Notes
[1] Philon appelle l'autre κάλυμμα (Néander, Leben Jesu, p. 640).
[2] Bah. Toma, 39, 2.
[3] Voir Leben Jesu de Néander, p. 640.