Ce troisième trait ne se trouve que dans Luc. Weiss reconnaît lui-même qu'il doit le tenir de la tradition. C'est comme une synthèse des deux autres. Cet homme s'offre de lui-même, comme le premier ; mais il temporise, comme le second. Jésus ne l'arrête, ni ne le pousse ; il l'invite à se décider réellement et à en finir avec le partage intérieur, entre le monde et Dieu, qu'il discerne chez lui. Le terme ἀποτάσεσθαι signifie proprement quitter son rang, de là : prendre congé. Il s'applique parfois aux propriétés, comme 15.33, mais plus naturellement et plus souvent aux personnes (Marc.6.46 ; Act.18.18 ; 2Cor.2.13). Ici le second sens n'est pas douteux ; car dans le premier il y aurait, τοῖς ἐν τῷ οἴκῳ et non τοῖς εἰς τὸν οἶκον qui implique une relation active (entrer dans la maison et en sortir). - L'image employée par Jésus est celle d'un homme qui, au lieu de regarder le sillon qu'il est occupé à tracer, se tourne en arrière pour chercher à voir quelque objet qui l'intéresse. N'étant qu'à demi à son œuvre, il la fera mal ; le sillon déviera de la ligne droite[1]. Il en est ainsi de celui qui se consacre à l'œuvre de Dieu ici-bas en se préoccupant encore des intérêts et des jouissances de la vie présente. Son activité spirituelle sera paralysée par ce partage intérieur. Jésus ne dit à cet homme ni : Arrête-toi ! ni : En avant ! mais : Décide-toi !
Dans le terme de royaume de Dieu se réunissent ici les deux idées du salut personnel et du travail pour la conversion des autres. On doit reconnaître, me paraît-il, que dans ce cas, comme dans les deux autres, l'invitation de Jésus s'explique mieux en face d'un départ définitif comme celui dont parle Luc, qu'à l'occasion d'une simple excursion (Matthieu).
Dans ce groupe de récits la narration orale avait réuni quelques exemples de la sagesse variée avec laquelle Jésus savait discerner et traiter les caractères les plus divers. Holtzmann, qui veut que Matthieu et Luc l'aient tiré des Logia, est tenu d'expliquer pourquoi notre Matthieu canonique a omis le troisième trait. Voici la réponse : L'auteur de cet écrit a deviné que ce troisième personnage n'était autre que le jeune homme riche dont il racontera plus tard l'histoire d'après le Marc primitif ; Luc n'a pas eu la même perspicacité, et, sans s'en douter, a raconté deux fois la même histoire d'après deux récits différents. Différents, en effet, car il est difficile de voir ce qu'ils ont de commun. La situation d'âme du jeune homme riche est tout autre que celle de notre troisième personnage. Il désire faire une œuvre qui assure son salut ; le second veut se consacrer à la prédication de l'évangile. L'entretien qui suit diffère non moins complètement.
Selon Weiss, Luc ayant reproduit le récit de l'excursion à Gadara d'après Marc, chez lequel ces trois traits manquaient, mais les trouvant à cette place-là dans le Matthieu apostolique, les a transportés en tête de ce morceau où il commence à décrire l'activité extra-galiléenne de Jésus. Mais d'abord cette explication ne s'applique pas au troisième entretien qui, d'après Weiss lui-même, manquait dans les Logia et que Luc doit à une source traditionnelle écrite ou orale. Et pourquoi, s'il avait les Logia entre les mains, ne pas ajouter simplement ces trois récits en tête de l'excursion de Gadara qu'il tirait de Marc ? Enfin ce serait un fait singulier que Luc fût tombé justement sur une situation dans laquelle ces trois traits s'expliquent beaucoup mieux que dans celle des Logia conservée dans notre Matthieu. Il est vrai que Weiss n'admet pas notre préférence pour la situation indiquée par Luc. Mais par quelles raisons ? Ces trois traits ne conviennent pas à la place qu'ils ont dans Luc, parce que le premier démontre que le Cercle des disciples permanents n'était pas encore formé, comme le suppose la situation de Luc, et parce qu'il résulte du second que les disciples ne s'étaient pas encore habitués à tout subordonner aux devoirs de la communion avec Jésus. Le lecteur appréciera la valeur de pareilles raisons. Nous croyons qu'il est plus simple d'admettre que ces traits avaient été réunis, comme dit Reuss, « d'après l'analogie des idées, » et qu'ils formaient un des cycles traditionnels, cycle qui n'était pas parvenu à Marc, et que Luc possédait sous une forme un peu plus complète que Matthieu.
3. L'envoi des soixante-dix disciples. (10.1-24)
Lors même que Jésus s'avançait lentement de ville en ville et de bourgade en bourgade, il n'avait que peu de temps à consacrer à chaque endroit. Il lui importait donc de trouver à chaque fois son arrivée préparée, les esprits éveillés, les cœurs désireux de sa visite. Cette précaution était d'autant plus importante, que cette première visite devait être la dernière. Comme donc il avait envoyé les Douze dans les parties septentrionales de la Galilée, au moment où il les visitait pour la dernière fois, il appelle maintenant une troupe plus nombreuse de ses adhérents à remplir une mission analogue dans les contrées méridionales de cette province. Ils font ainsi, en quelque sorte sous ses yeux, l'apprentissage de leur vocation future d'évangélistes. Ce morceau comprend : 1o le récit de l'envoi des soixante-dix disciples (1-16) ; 2o celui de leur retour (17-24).
1o Versets 1 à 16 : L'envoi.
Verset 1. Le fait :
Notes
[1] Schanz cite le mot de Pline : Arator, nisi incurvus (s'il n'est courbé sur sa charrue), præraricabitur.