Matthieu mentionne ici le sentiment de crainte que les deux autres ont placé plus haut. - Le mot : Jésus seul, est commun aux trois récits. Il exprime avec vivacité l'impression des témoins après la disparition des personnages célestes ; voir à 2.15. Renferme-t-il une allusion à cette idée dont on a voulu faire l'âme du récit : La loi et les prophètes passent ; Jésus et sa parole seuls demeurent ? Rien de semblable n'est indiqué dans le texte. - Le silence gardé au premier moment par les apôtres est motivé, chez Matthieu et Marc, par un ordre positif de Jésus. L'intention du Seigneur était sans doute de prévenir l'exaltation charnelle que pourrait produire le récit, d'une telle scène dans le cœur des autres apôtres et dans l'esprit du peuple. Après la résurrection et l'ascension, le récit de la transfiguration n'avait plus rien de dangereux. Le ressuscité ne saurait être un roi de ce monde. Luc ne parle pas de cette défense de Jésus ; il n'avait aucune raison de la retrancher s'il l'eût connue. On peut s'expliquer au contraire qu'il ait omis à dessein l'entretien suivant sur la venue d'Elie. Cette idée n'ayant, cours que chez les Juifs, Luc pouvait ne pas juger nécessaire de rappeler pour les païens l'entretien auquel elle avait donné lieu. D'ailleurs 1.17 renfermait déjà sommairement ce qu'il y avait à dire sur ce sujet. - Toute cette scène, dans chacune de ses phases, a donc conduit au but que Jésus se proposait, l'affermissement de la foi des siens. Dans la première, la contemplation de sa gloire, dans la seconde, la confirmation de la voie douloureuse dans laquelle il allait entrer et les conduire avec lui, dans la troisième, la sanction divine apposée à toutes ses paroles, devaient devenir de puissants appuis pour la foi des trois apôtres principaux. Raffermie, cette foi devenait, même sans paroles, l'appui de celle de leurs condisciples.
Sur la transfiguration
Mythe, rêve, vision, fait réel, mais purement naturel, vraie histoire : telles sont les cinq manières de voir qui ont été présentées au sujet de ce récit.
1o D'après les uns, ce serait un récit mythique, créé par la conscience de l'Eglise, à l'imitation de la transfiguration du visage de Moïse dans l'A. T., pour illustrer soit cette idée : que les apôtres ont discerné pendant la vie terrestre de Jésus sa gloire divine cachée sous le voile de la chair, - le ἐθεασάμεθα de Jean.1.14, - soit cette vérité : qu'en sa personne a été accompli l'Ancien Testament, loi et prophétie (Moïse et Elie) ; ainsi pensent, sous une forme ou sous une autre, Weisse, Strauss, Keim, etc. - Mais on ne comprend point dans ce cas la date si précise assignée à ce fait dans nos trois synoptiques (six ou huit jours après l'entretien de Césarée, d'une part, et, de l'autre, la veille de la guérison de l'enfant lunatique). Puis comment l'Eglise aurait-elle songé à introduire dans ce mythe une parole de Pierre que le récit lui-même déclare absurde ? Enfin comment aurait-on été jusqu'à inventer la défense de Jésus aux disciples de divulguer ce qu'ils avaient vu, quand en réalité rien n'aurait été vu par eux ?
2o D'après Kühnöl, Néander, etc., ce serait le récit d'un rêve des disciples. Durant la prière de Jésus et encore tout remplis des entretiens qu'ils venaient d'avoir avec lui, ils s'étaient endormis, et les pensées qui les occupaient se reproduisirent en eux sous forme de rêve. - Quoi ! chez tous trois de la même manière ? Non, dit Néander ; mais le rêve de l'un, de Pierre probablement, aura été attribué à tous les trois. Il est malheureux pour cette hypothèse que le récit de Luc place justement au moment du réveil des disciples la perception qu'ils eurent de la présence des personnages célestes et leur entretien avec Jésus, c'est-à-dire précisément de l'objet de leur prétendu rêve. Il est également difficile de comprendre que Jésus eût attribué à un rêve une importance telle qu'il eût solennellement défendu aux disciples d'en parler maintenant, et qu'il leur eût expressément permis de le raconter après sa résurrection !
3o D'après d'autres, nous avons ici le récit d'une vision, qui fut accordée aux disciples pour raffermir leur foi ; ainsi Tertullien, Herder, Bleek, Reuss, Weiss. Il faut admettre dans ce cas que les trois disciples ont eu simultanément la même vision ; ce qui n'a rien d'impossible sans doute si elle était le produit de l'action divine. - Mais d'abord comment Jésus l'a-t-il connue, cette vision ? Y aurait-il été associé lui-même ? Mais Weiss reconnaît que la vision ne peut avoir de place dans la vie intérieure de Jésus. Ou sont-ce les disciples qui lui ont raconté ce qu'ils avaient vu ? Mais nous ne pouvons concevoir l'esprit de Jésus placé dans la dépendance de celui des disciples. D'ailleurs l'apparition des deux personnages célestes avait eu lieu pendant le sommeil des disciples qui ne s'étaient réveillés que pour assister à la fin de l'entretien, ce qui prouve que la connaissance du fait ne lui venait pas d'eux. Jésus ne pouvant ni avoir eu la vision, ni l'avoir apprise des apôtres, la transfiguration ne peut avoir été un fait de cette nature. C'est ce que prouve encore la parole de Pierre. Dieu aurait-il fait entrer dans la vision de Pierre une parole dont il est dit : « Qu'il ne savait ce qu'il disait ? » Weiss sent bien l'impossibilité de la chose et pense que Pierre n'a prononcé cette parole qu'après la cessation de la vision. Mais l'état d'extase peut seul expliquer une proposition aussi absurde que celle de Pierre. Et quel sens aurait encore cette idée de bâtir des tentes pour Moïse et pour Elie après que la vision et leur apparition avait cessé ? Enfin la défense faite aux disciples ne se comprend que s'il s'agit d'un fait envisagé comme réel. Quant au terme d'ὅραμα (Matth.17.9) sur lequel s'appuie Reuss, il ne prouve quoi que ce soit. Le dictionnaire montre qu'il s'applique à tout ce qui se voit, soit par le sens externe, soit par le sens interne ; comp. Gen.3.3 et Act.7.31, où il s'agit évidemment d'un objet extérieur puisque Moïse s'approche pour le mieux voir[1].
4o L'ancien rationalisme a imaginé un fait tout naturel qui aurait donné lieu à ce récit : deux amis secrets de Jésus (Joseph d'Arimathée et Nicodème, ou bien aussi deux Esséniens vêtus de blanc) à qui Jésus avait donné rendez-vous sur la montagne ; une brillante coloration du sommet par les rayons du soleil levant ou couchant ; un orage subit et un violent coup de tonnerre qui met fin à la scène… Hase lui-même rejette toute cette fantasmagorie qui ne va à rien moins qu'à faire de Jésus un charlatan qui aurait laissé subsister volontairement dans l'esprit des disciples une idée complètement fausse sur la nature de cette scène. Hase finit par reconnaître comme faits réels ces deux choses : un éclat extraordinaire répandu sur la figure et les vêtements de Jésus, et deux hommes qui ont conversé mystérieusement avec lui. Il n'explique ni d'où venait cet éclat, ni qui étaient ces deux hommes. Il reconnaît que « s'il existe un pont sur l'abîme que nous appelons le tombeau, Jésus, qui disposait de tant de forces secrètes, a bien pu le franchir et réjouir par sa présence les esprits des pères qui avaient espéré et prédit sa venue. »
5o Ce que Hase reconnaît comme possible, nos trois récits le déclarent réel ; et plus on les examine de près, plus on comprend qu'il faut les prendre, non seulement sur ces deux points, mais sur tous - car tous se lient, - au sens simplement historique.
De l'innocence à la sainteté, de la sainteté à la gloire : tel est en deux mots le résumé de la destination de l'homme, le tracé de la voie royale ouverte devant lui. Une fois au moins cette ascension idéale devait se réaliser et s'est en effet réalisée dans l'histoire de l'humanité. - Jésus avait maintenant franchi le premier de ces deux degrés. Il était normal, rationnel, naturel, peut-on dire, qu'il fût dès ce moment admis à gravir le second. La transfiguration est le premier pas de cette élévation dans la gloire, le commencement de la transformation du corps psychique et mortel en corps pneumatique et impérissable. Mais Jésus fait comprendre aux deux hommes qui s'étaient le plus rapprochés de cet idéal durant l'économie théocratique, qu'il ne pourrait le réaliser qu'en renonçant à sa mission et que sa tâche l'appelle à une sortie de la vie toute différente. Y a-t-il là quoi que ce soit qui froisse le sentiment historique ou moral ?
Weiss objecte que Jésus ne peut ainsi avoir changé de corps, avoir revêtu le corps glorifié, puis repris immédiatement après le corps terrestre, sans cesser d'être un vrai homme. Mais le texte ne dit rien de semblable. Jésus ne change pas de corps ; un symptôme de la grande transformation future éclate en lui, mais pour s'évanouir aussitôt. - On demande encore avec quel corps Moïse et Elie ont pu apparaître, puisqu'ils ont déposé l'ancien et que la résurrection ne leur en a pas encore rendu un nouveau. Nous avons répondu à cette objection (v. 31). - On objecte l'entretien qui a suivi au sujet d'Elie (Matthieu et Marc) et dans lequel Jésus nierait toute venue réelle de ce prophète. Mais ce que Jésus nie, c'est uniquement qu'il faille voir dans cette apparition qui vient d'avoir lieu la venue d'Elie prédite par Malachie et attendue par les scribes ; celle-ci a déjà eu lieu en la personne de Jean-Baptiste. Cette réponse de Jésus aux disciples n'a même de sens que si l'apparition d'Elie sur la montagne est envisagée par lui comme un fait réel. - On objecte enfin le silence de Jean sur cette scène dont il avait été l'un des témoins privilégiés. Mais Jean, tout en indiquant nettement dans son évangile la place du ministère galiléen décrit dans les synoptiques, n'en retrace aucun trait particulier, sauf la multiplication des pains, qu'il devait remettre dans son vrai jour avec tout ce qui a suivi, afin de motiver, par le discours prononcé le lendemain à Capernaüm, la grande crise de la foi galiléenne.
Nous comprenons ainsi et la transfiguration, comme fait rentrant dans le cours normal de la vie du Seigneur, et la raison pour laquelle les apôtres y furent associés en la personne de leurs principaux représentants. A la gloire du ciel, pour laquelle il était mûr, Jésus a préféré librement en ce moment sublime l'ignominie de la croix ; comp. Hébr.12.2 De leur côté, les apôtres durent comprendre que le chemin par lequel leur Maître les conduisait, était conforme à la pensée de l'Ancien Testament, représenté par son fondateur et son restaurateur ; bien plus, que ce chemin était expressément approuvé par Dieu lui-même. Ils durent aussi comprendre que la gloire qu'ils attendaient pour leur Maître et pour eux-mêmes et qui leur était momentanément refusée, et lui et eux la retrouveraient un jour. C'était là, comme dit M. de Pressensé, « un rayon de lumière destiné à éclairer les jours sombres qui devaient suivre. » Et lors même qu'il ne leur était pas permis de parler encore de ce qu'ils avaient vu, leur foi raffermie devait servir à raffermir celle de leurs condisciples.
La transfiguration est, dans nos trois synoptiques, d'un côté, le terme du ministère galiléen, de l'autre, le prélude de l'histoire de la Passion.
5. La guérison de l'enfant lunatique (9.37 à 43a)
Le récit suivant se rattache immédiatement au précédent, dans les trois synoptiques (Matth.17.14 et suiv. ; Marc.9.14 et suiv.). Sans doute le contraste moral entre les deux récits avait aidé la tradition à retenir le lien chronologique qui les rattachait l'un à l'autre.
Versets 37 à 40. La demande :
Notes
[1] Weizsæcker admet également une vision, mais accordée en premier lieu à Jésus et à laquelle il aurait dans le cours de sa prière associé les disciples. Les mêmes raisons, très particulièrement l'impossibilité d'admettre une vision dans la vie intime de Jésus, s'élèvent contre cette manière de voir.