Selon Marc, l'entretien suivant eut lieu pendant le voyage (ἐν τῇ ὁδῷ). La mention du voyage et du nom de Césarée de Philippe est omise chez Luc. La critique réussira-t-elle à trouver un motif dogmatique à ces omissions ? Chez un écrivain qui aime, comme Luc, à préciser les lieux (v. 10) et les moments (v. 28), l'omission de tous ces détails ne peut s'expliquer que par l'ignorance ; il ne possédait donc ni Marc, ni Matthieu, ni les documents dont les autres ont pu se servir. En échange, Luc décrit la situation morale : Jésus venait de prier dans la solitude. « Scènerie arbitraire et maladroite, » dit Holtzmann (p. 224). On désirerait connaître les considérants de ce jugement. Jésus, au moment d'ouvrir pour la première fois à ses disciples la perspective terrifiante de sa mort prochaine, prévoyant l'impression que cette communication produirait sur eux, ne pouvait-il pas préparer ce moment pour eux et s'y préparer lui-même par la prière ? Il est d'ailleurs probable que les disciples furent associés à cette prière de Jésus. L'imparfait συνῆσαν, ils étaient réunis avec lui, paraît l'indiquer. Et l'expression καταμόνας (à sous-entendre le substantif ὁδούς), dans la solitude, sert à exclure, non la présence des disciples, mais celle du peuple ; comp. l'antithèse v. 23 : « et il dit à tous, » et surtout Marc, v. 34 : « Ayant appelé la foule. » - L'expression : ils étaient avec lui, annonce quelque chose de grave. Jésus fait d'abord formuler aux disciples les opinions diverses qu'ils ont recueillies de la bouche du peuple, pendant leur mission. Le but de cette première question est évidemment de préparer la suivante (v. 20). - Sur les opinions ici énumérées, voir v. 8 et Jean.1.21. Elles reviennent à ceci : « On t'envisage généralement comme l'un des précurseurs du Messie. » La question adressée aux disciples sur leur propre manière devoir est destinée, d'abord, à les amener à la conscience distincte de la distance qui sépare les opinions populaires de la conviction à laquelle ils sont eux-mêmes parvenus, puis à faire de cette profession le point de départ de la communication nouvelle que Jésus va leur adresser relativement à la manière dont il réalisera la charge de Christ qu'ils lui reconnaissent. - La profession de Pierre est différemment formulée dans les trois récits : le Christ, le Fils du Dieu vivant (Matthieu) ; le Christ (Marc) ; le Christ de Dieu (Luc). La forme de Luc tient le milieu entre les deux autres. Le génitif de Dieu signifie, comme dans l'expression agneau de Dieu, le Christ qui appartient à Dieu et qu'il envoie. Mais si, comme cela ne me paraît pas douteux, cet entretien est le même que celui dont Jean nous a conservé le récit à la fin du ch. 6 et qui eut lieu un certain temps après la multiplication des pains (ἐκ τούτου, v. 66, dès ce moment, indique un temps prolongé), la vraie teneur de la réponse de Pierre aurait été : « Tu es le Saint de Dieu » (vraie leçon chez Jean). Comme cette expression était moins usitée, elle aura été remplacée dans le récit traditionnel par la formule plus ordinaire que nous trouvons dans les synoptiques.
La critique (Strauss, Keim, etc.) a conclu de cette question de Jésus que jusqu'ici il ne s'était point encore posé auprès de ses disciples comme le Messie, et même que ce fut dès ce moment seulement qu'il prit la résolution d'accepter ce rôle, moitié par accommodation à la pensée populaire, qui paraissait exiger que son œuvre revêtît cette forme reçue, moitié par concession à l'attente des disciples, qui venait de se manifester hautement par la bouche du plus influent d'entre eux, Pierre. Mais la question : « Et vous, qui dites-vous… ? » ne fait nullement l'effet d'une accommodation. Elle paraît au contraire destinée à provoquer la profession d'une foi qui existe déjà dans le cœur des disciples. Quant à Jésus lui-même, se serait-il déclaré l'Epoux (5.34), aurait-il parlé comme il l'a fait (5.36) du vêtement neuf qu'il vient substituer au vieil habit israélite, aurait-il par l'élection des Douze commencé à instituer un nouvel Israël et pris sur la montagne une position analogue à celle du législateur de Sinaï, s'il ne s'était pas encore envisagé comme le Messie promis dans l'Ancien Testament ? Il est également impossible de se rendre compte des paraboles sur le royaume de Dieu (Matth.13), si Jésus n'avait pas une conviction bien arrêtée à cet égard. La portée de sa question est donc tout autre que celle que supposent les critiques ci-dessus nommés. Le moment était venu pour lui de passer à un sujet tout nouveau de son enseignement. Il avait jusqu'ici appelé l'attention de ses disciples sur l'avènement prochain du royaume de Dieu et sur lui-même comme fondateur et chef de ce royaume ; ils avaient compris qu'il était le Christ. Il restait à leur apprendre comment il devait l'être. Mais avant de s'engager sur ce terrain nouveau, où les attendait la plus pénible et la plus amère déception, il tient à leur faire formuler, dans une déclaration précise, le résultat de leurs expériences précédentes. En bon pédagogue, avant de commencer la leçon nouvelle, il leur fait résumer l'ancienne. En face des hésitations de l'opinion populaire et des dénégations ouvertes des chefs, il a besoin d'entendre de leur bouche l'expression de leur conviction. Ainsi sera constaté le résultat de son travail précédent et posé le fondement du travail nouveau que la situation actuelle le presse d'entreprendre. Le meurtre de Jean-Baptiste lui a fait sentir que sa propre fin n'est plus éloignée. Il s'agit donc de substituer, dans l'esprit de ses disciples, à la figure brillante du Christ, telle qu'ils se la représentent encore, l'image lugubre de l'homme de douleur et de la leur faire accepter. Ainsi aboutissent à l'entretien actuel, celui-là même que Jésus avait désiré avoir avec ses disciples en se rendant à Bethsaïda-Julias et dans le nord, toutes les données que nous avions trouvées réunies alors, et qui motivaient ce désir (⇒).
Nous avons identifié cet entretien avec celui que rapporte Jean.6.67 et suiv. En effet il ne me paraît pas admissible qu'à une même époque aient pu avoir lieu deux interrogations et deux professions si semblables. Les deux entretiens, il est vrai, paraissent différemment motivés. Chez Jean une défection vient de se produire parmi les disciples de Jésus, et Jésus pose à ses apôtres la question de leur propre retraite. Mais les interrogations de Jésus dans les synoptiques peuvent aisément avoir trouvé place dans cet entretien dont Jean ne nous donne qu'une simple esquisse.
Keim dit admirablement : « On ne sait ce qu'on doit estimer le plus grand, de cet élan des disciples qui brisent le moule messianique juif, cassent le jugement des hiérarques, s'élèvent au-dessus des divers degrés de l'appréciation populaire et proclament haut et divin ce qui est bas et foulé aux pieds, parce que cela est grand et divin aux yeux de l'esprit, - ou de la personnalité de Jésus, qui obtient de ces faibles disciples, et cela malgré les expériences les plus accablantes, l'expression franche et pure de l'effet produit sur eux par toute son activité. » Gess dit également bien : « Les sages de Capernaüm étaient restés impassibles ; l'enthousiasme du peuple s'était refroidi ; Jésus s'en allait de côté et d'autre, menacé du sort du Baptiste… ; c'est alors que la foi des disciples éclate comme foi réelle, et sort de l'épreuve comme une prise de possession énergique de la vérité. »
2o Versets 21 et 22. Le Christ souffrant :