Bleek a conclu du v. 48 : Tes péchés te sont pardonnés, que cette femme n'avait point encore possédé le pardon jusqu'à ce moment. Cette supposition est exclue par tout ce qui précède. Bleek oublie que ἀφέωνται est un parfait qui indique un état actuel résultant d'un acte accompli depuis un temps indéterminé. En face des dénégations pharisaïques des membres de l'assemblée et des doutes qui pouvaient surgir dans le cœur de la pécheresse elle-même, Jésus lui renouvelle l'assurance du fait divin dont elle ressent une si vive reconnaissance. Cette déclaration directe et personnelle correspond à ce qu'est dans notre vie le témoignage intime de l'Esprit divin, après que nous avons saisi la promesse du salut (Eph.1.13). - Sur l'objection v. 49, voir à 5.21. Καί, même ; en outre de tout ce qu'il fait d'extraordinaire. - Jésus continue, comme s'il n'avait pas entendu, mais en tenant compte pourtant de ce qui se dit autour de lui (εἶπε δέ, « mais il dit »). Tout en s'adressant à la femme, il révèle à ceux qui murmurent le fondement inébranlable sur lequel repose son pardon. Elle est au bénéfice de ce décret divin : Quiconque croit, est sauvé. Qu'elle emporte donc avec elle son trésor, la paix, malgré tous les murmures pharisaïques ! Εἰς εἰρήνην : dans la paix et pour en jouir.
Ce récit admirable, conservé par Luc seul, renferme les deux traits essentiels de ce qu'on appelle le paulinisme, la gratuité et l'universalité du salut. Résulterait-il de là qu'il a été inventé postérieurement à Paul pour mettre en scène ces grands principes ? Il résulte uniquement de là que l'intention de Luc était réellement, comme il l'a dit en commençant (1.4), de montrer par son évangile que la doctrine si nettement formulée et si énergiquement prêchée par Paul était déjà renfermée en germe dans les actes et dans les enseignements de Jésus ; que par conséquent l'évangile de Paul n'est que l'application des principes posés par Christ.
Un récit assez semblable à celui-ci se trouve dans les trois autres évangiles, mais placé à une époque plus tardive, dans la semaine de la Passion. Marie, sœur de Lazare, oint Jésus dans un repas qui lui est offert par les gens de Béthanie (Matth.26.6 et suiv. ; Marc.14.3 et suiv. ; Jean.12.1 et suiv.). Un grand nombre d'interprètes admettent que ce fait est le même que celui que nous venons d'étudier dans Luc. Ils s'appuient sur la ressemblance de l'acte, sur la circonstance que Luc ne raconte pas l'onction de Béthanie, et qu'en échange les trois autres évangélistes ne mentionnent pas celle de Galilée, enfin sur ce que, dans les deux cas, le propriétaire de la maison où se donne le repas porte le nom de Simon (Luc v. 40 ; Matth.26.6 ; Marc.14.3). Ces raisons ont de la force sans doute ; mais elles ne sont pas décisives. L'acte de l'onction se rattachait à un usage tellement ordinaire dans les festins (Luc.7.46 ; Ps.23.5), qu'on peut sans peine en comprendre la répétition. Les causes de l'omission d'un récit chez un ou deux d'entre les évangélistes sont trop accidentelles pour que nous puissions fonder là-dessus quelque conclusion solide. Qu'on se rappelle l'omission de la guérison du possédé de Capernaüm, chez Matthieu, celle de la guérison du serviteur du centenier, chez Marc, dont il est impossible de rendre compte. Quant au nom de Simon, il était tellement répandu, que, sur le petit nombre des personnages nommément désignés dans le N. T., il ne se trouve pas moins de quinze Simons ! Les raisons qui parlent pour la différence des deux faits sont les suivantes :
- La diversité du lieu : chez Luc la Galilée ; chez les trois autres la Judée. Cette raison n'a qu'une valeur secondaire, il est vrai ; car au ch. 10 Luc paraît placer la visite de Jésus chez Marthe et Marie au milieu du ministère galiléen.
- La différence du temps.
- Celle des personnes : la pécheresse, chez Luc, est une personne étrangère à la maison de l'hôte (v. 37 : « une femme de la ville »), et Simon lui-même l'envisage comme telle et comme complètement inconnue à Jésus (v. 39) ; Marie, au contraire, appartient à une famille amie qui recevait habituellement Jésus sous son toit. D'ailleurs, il répugnera toujours d'identifier Marie, la sœur de Lazare, telle que nous la connaissons par Jean.11 et Luc.10.38-42, avec une femme de mauvaise vie.
- La différence la plus importante est celle qui porte sur l'entretien lui-même. A Béthanie, une réclamation de Judas en faveur des pauvres, et une réponse de Jésus renfermant l'annonce de sa mort prochaine. En Galilée, ce principe fondamental de l'enseignement évangélique que l'amour est le fruit du pardon, lequel n'a pas d'autre condition que la foi. Quel accord peut-on découvrir entre ces deux entretiens ? On peut concevoir des altérations assez graves apportées au cadre historique d'un récit par la tradition. Mais par quel prodige l'une de ces deux conversations aurait-elle pu se transformer en l'autre ?
En tout cas il n'y a aucune raison de confondre cette femme, comme l'a fait la tradition catholique et de nouveau Hengstenberg, avec Marie de Béthanie et celle-ci avec Marie Madelaine (8.2).
6. Les femmes qui entretenaient Jésus. (8.1-3)
A côté des hauts problèmes religieux que soulève la vie de Jésus, il est une question moins relevée, mais qui a bien aussi son intérêt : Comment Jésus a-t-il vécu matériellement pendant les deux à trois ans que dura son ministère ? Il avait renoncé à sa profession terrestre. Il s'était volontairement désisté de la faculté de pourvoir miraculeusement à la satisfaction de ses besoins. De plus, il n'était pas seul : il était accompagné constamment de douze hommes, qui, à son appel, avaient abandonné aussi leur métier et de l'entretien desquels il s'était moralement chargé en les invitant à le suivre. Une bourse commune pourvoyait aux besoins de la société ambulante (Jean.13.29) ; c'était aussi là qu'on puisait pour les pauvres (Jean.12.6). Mais, cette bourse, comment se remplissait-elle ? L'hospitalité explique en partie le problème, mais pas complètement. N'y avait-il pas des besoins divers, de vêtements, par exemple ? La vraie réponse à cette question, c'est celle qui ressort de notre morceau, qui présente par cela même un haut intérêt. Jésus a dit : « Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et les autres choses vous seront données par-dessus. » Il a dit aussi : « Il n'est personne qui abandonne père, mère…, maison, champs, pour le royaume de Dieu, qui ne retrouve cent fois autant. » Ces préceptes, il les tirait de son expérience journalière. L'amour reconnaissant de ceux qu'il comblait de ses richesses spirituelles, pourvoyait à ses besoins temporels ainsi qu'à ceux de ses disciples. Quelques femmes pieuses accomplissaient envers lui spontanément la tâche de mère et de sœurs.
Ce morceau suffirait, à prouver l'excellence des sources de Luc : leur originalité - les autres évangélistes ne fournissent aucun renseignement semblable ; - leur exactitude - qui aurait inventé ces détails si simples, si positifs, ainsi que les noms et les qualités de ces femmes ? - leur pureté - quoi de plus éloigné du faux merveilleux et des fictions légendaires, que ce tableau si parfaitement naturel et prosaïque des moyens d'existence du Seigneur, pendant le cours de son ministère terrestre ?