En appliquant, la parabole, Jésus suit la marche inverse de celle qu'il avait suivie dans la parabole elle-même. Dans celle-ci il était descendu de la cause, la remise de la dette, à l'effet, la reconnaissance éprouvée. Ici il remonte au contraire de l'effet à la cause. Cela est naturel : l'effet est le fait qui tombe sous les sens, - βλέπεις, tu vois, v. 44-46, - tandis que la cause est le sentiment intime à la connaissance duquel on ne peut parvenir qu'en remontant du fait sensible à la cause cachée. Durant la première partie de l'entretien, Jésus avait été tourné vers Simon. Il se tourne maintenant vers la femme qui doit devenir le sujet de la démonstration suivante, mais tout en parlant à Simon. Jésus ne s'était pas plaint des manques d'égards et des impolitesses de son hôte. Mais il les avait fort bien remarqués et sentis. Et maintenant quel contraste que celui qu'il fait ressortir entre l'accueil froid et mesuré du pharisien, qui paraissait croire que c'était l'honorer assez que de l'admettre à sa table, et les manifestations d'amour de la pécheresse ! Le bain de pieds d'usage omis par l'un, les larmes abondantes versées sur ses pieds par l'autre ; le baiser ordinaire de l'hôte à ses convives négligé par l'un, l'autre couvrant ses pieds de baisers ; le parfum précieux dont, on oignait la tête d'un convive honoré (Ps.23.5), supprimé par l'un, mais plus que remplacé par l'autre. En vérité, ce n'est pas Simon, c'est elle qui a fait à Jésus les honneurs de la maison ! - L'omission de τῆς κεφαλῆς, de sa tête (v. 44), chez les alexandrins, est probablement une faute de négligence. Ce mot convient au contexte ; la tête, comme la partie la plus noble du corps, est opposée aux pieds de Jésus. - La leçon εἰσῆλθεν « [depuis qu'] elle est entrée, » du Ms. L et de la traduction copte a certainement en sa faveur la vraisemblance interne. Car celle du T. R. et des autres autorités : « depuis que je suis entré, » paraît, supposer que la femme se trouvait dans la salle, à l'arrivée de Jésus, ce qui est impossible. Si malgré cela on accepte celle-ci, par soumission aux autorités externes, il faut, admettre deux choses : 1. que Jésus veut, rappeler à Simon le moment où il était entré sous son toit et où il aurait eu le droit d'attendre de lui les signes de respect et d'affection qu'il avait négligés ; 2. que la femme avait suivi Jésus de si près qu'elle était entrée presque avec lui ; de sorte qu'elle s'était trouvée là pour lui rendre les hommages omis par Simon, au moment même où il s'était mis à table.
De ce fait visible, le contraste entre l'amour ardent de la pécheresse et le froid accueil de Simon, Jésus remonte, v. 47, à sa cause cachée : le contraste entre le pardon accordé à l'un et le pardon accordé à l'autre. - Οὗ χάριν, c'est pourquoi ; proprement : en raison de quoi, c'est-à-dire, de ce contraste entre les manifestations de votre reconnaissance à tous deux. Cette conjonction répond au : « Lequel donc, » du v. 42, qui descendait de la cause à l'effet. - On pourrait faire porter ce c'est pourquoi sur l'idée suivante : « Ses péchés lui sont pardonnés. » Il faudrait alors faire des mots λέγω σοι, je te le déclare, une phrase incise, et de la proposition : « parce qu'elle a beaucoup aimé, » une explication epéxégétique de ce c'est pourquoi : « C'est pourquoi, je te le déclare, ses péchés nombreux lui sont pardonnés, à savoir parce que… » Mais on peut aussi faire porter le c'est pourquoi uniquement sur les mots λέγω σοι, je te déclare, et voir dans toute la suite du verset le complément de λέγω : « En raison de quoi je te déclare que ses péchés lui sont pardonnés, (et je te le déclare) parce qu'elle a beaucoup aimé. » D'après la première construction le grand amour de la pécheresse serait la raison pour laquelle ses péchés nombreux lui ont été pardonnés. C'est ainsi que les interprètes catholiques et même plusieurs protestants entendent cette parole : Dieu pardonne beaucoup à celui qui aime beaucoup ; peu, à celui qui aime peu. Dans ce cas ce n'est plus la foi, mais l'amour, fruit de la foi, qui est la cause et la condition du pardon. Mais ce sens conduirait à une incohérence complète entre la parabole précédente et son application actuelle. D'après cette explication Jésus n'aurait pas dû demander au v. 42 : « Lequel donc des deux l'aimera le mieux ? » comme si l'amour devait résulter du pardon ; mais : « Lequel des deux l'aimait le mieux ? » et avait ainsi le mieux mérité la remise de sa dette ? Jésus fait le contraire. Puis il y aurait une incohérence plus choquante encore, s'il est possible, entre la première partie de l'application, v. 47a, et la seconde, v. 47b : « Celui à qui il est peu pardonné, aime peu. » D'après l'explication que nous combattons, Jésus aurait dû dire précisément le contraire : « A celui qui aime peu, il lui est peu pardonné. » Enfin les mots : ta foi t'a sauvée (v. 50), montrent bien quel a été, dans la pensée de Jésus, la cause du pardon accordé à cette femme ; c'est la foi, non l'amour ; l'amour a été l'effet. Il ne faut pas oublier que ὅτι, parce que, exprime fréquemment, comme notre car, non la relation de l'effet à sa cause, mais la relation (purement logique) de la preuve à la chose prouvée. On peut dire : il fait jour, car le soleil est levé ; mais on peut dire aussi : le soleil est levé, car il fait jour. Dans le premier cas on explique l'effet par la cause. Dans le second on démontre la cause par l'effet produit. Ainsi dans notre passage, le ὅτι, parce que, peut et, d'après ce qui précède et ce qui suit, doit signifier : « Je te déclare que ses péchés nombreux lui sont pardonnés, ce que tu dois conclure de ce qu'elle a beaucoup aimé. » Tout est ainsi d'accord, la parabole avec son application, l'une et l'autre avec les paroles suivantes, Jésus enfin avec lui-même et avec saint Paul. - Verset 47b contient l'autre côté de l'application de ce même principe : d'autant moins il y a eu de pardon, d'autant moins il y aura d'amour. Jésus, par délicatesse, donne à cette vérité sévère, à l'adresse de Simon, la forme d'une proposition générale : « Celui à qui… ; » exactement comme il en agit aussi avec Nicodème : « Si quelqu'un ne naît… » (Jean.3.3).
La pensée exprimée dans ce v. 47 soulève deux difficultés : 1. Le pardon peut-il n'être que partiel ? Il y aurait donc des hommes à demi-sauvés et à demi-perdus ! 2. Serait-il nécessaire d'avoir gravement péché pour arriver à aimer beaucoup ? - Le pardon réel du moindre péché renferme certainement en germe le salut complet, mais en germe seulement. Si la foi se maintient et s'accroît, ce pardon initial s'étendra successivement à tous les péchés de la vie, à mesure qu'ils seront toujours plus complètement reconnus et confessés. Le premier pardon est ainsi le gage de tous les autres. Dans le cas contraire, le pardon déjà accordé sera retiré, comme cela est représenté dans la parabole du méchant débiteur, Matth.18.23-35, ainsi que dans celle du festin de noces, Matth.22.11-13, et l'œuvre de la grâce, au lieu de se consommer, avortera. Tout est transition ici-bas, transition libre, pour arriver à l'un de ces deux termes nécessaires, le salut parfait ou la condamnation complète. Quant à l'abondance de péché indispensable pour pouvoir aimer beaucoup, il n'y a rien à ajouter volontairement à ce que chacun de nous possède déjà ; il suffit à chacun de calculer exactement cet avoir. Ce qui manque au meilleur pour aimer beaucoup, ce n'est pas le péché, c'est la connaissance de son péché.
Versets 48 à 50. Conclusion :