L'expression πάντα πειρασμόν, toute tentation, ne signifie pas la tentation tout entière, comme s'il y avait ὅλον πειρασμόν, mais toute espèce de tentations. Nous avons vu en effet que Satan s'est adressé successivement aux différentes formes que peut revêtir l'aspiration humaine, celle du corps, celle de l'âme et celle de l'esprit. Réunis comme ils l'ont été en ce moment décisif, ces trois genres d'épreuve forment en quelque sorte un cycle complet ; c'est là l'idée exprimée par le terme συντελέσας, ayant achevé, consommé. Cependant Luc fait entendre en terminant que Satan tient encore en réserve une nouvelle épreuve, mais d'une tout autre nature. Quelle sera-t-elle ? L'expression ἄχρι καιροῦ ne signifie point : jusqu'à un autre moment, comme s'il s'agissait des diverses épreuves auxquelles Jésus sera exposé dans le cours de son ministère. Ce terme a un sens plus précis : jusqu'à une opportunité, un autre moment favorable. Meyer et Weiss pensent qu'il s'agit de la trahison de Judas où Satan a joué un rôle. Mais ce rôle ne consistait point à tenter Jésus. L'épreuve nouvelle annoncée si solennellement par Luc me paraît être, comme le pensent plusieurs interprètes, l'angoisse de Gethsémané, à l'approche de laquelle Jésus a dit lui-même : « Le prince du monde vient » (Jean.14.30), et dont il parle en ces termes dans notre évangile : « C'est ici votre heure et la puissance des ténèbres » (22.53). Au désert Satan avait cherché à éblouir Jésus par le mirage des satisfactions, des grandeurs et des succès terrestres ; à Gethsémané il cherche à l'écraser par la prévision des douleurs qui l'attendent. Attrait de la jouissance, effroi de la souffrance, ce sont là en effet les deux leviers par le moyen desquels Satan opère, afin de jeter l'homme hors de la voie de l'obéissance.
Luc omet ici le fait mentionné par Matthieu et par Marc de l'arrivée des anges pour servir Jésus. S'il l'eût connu, pourquoi l'omettre ? Il en raconte lui-même un semblable 22.43 (si du moins ce verset est authentique, comme cela paraît probable). S'il l'a ignoré, il n'a donc pas eu en mains les deux autres récits.
Remarques sur la Tentation de Jésus
Nous avons à examiner ici :
- le but de la tentation ;
- la nature de ce fait ;
- la forme de la narration ;
- la relation entre les trois récits.
1o) - Jésus, quoique saint, pouvait être tenté ; car, comme nous l'avons vu, il possédait toutes les aspirations légitimes de la nature humaine ; et si ces aspirations venaient à se trouver en conflit avec la mission qu'il avait reçue et que celle-ci en réclamât le sacrifice, la possibilité de la tentation résultait de cette situation. Nous irons même jusqu'à affirmer la possibilité abstraite d'une chute, sans nous laisser arrêter par l'objection que, dans ce cas, le salut de l'humanité était à la merci de la décision libre d'un homme. Tout le plan de Dieu repose sur sa prescience des actes de la liberté humaine ; et comme il a prévu la foi de ceux en qui doit se réaliser son règne (Matth.25.34 ; Rom.8.29), il a prévu aussi l'obéissance de celui qui devait le fonder.
Mais si Jésus pouvait être tenté, et sérieusement tenté, pourquoi devait-il l'être ? Nous avons dit déjà que tout être libre doit subir l'épreuve de l'emploi des forces dont il a été doué. Il en était ainsi de Jésus. Dans son baptême, il avait été initié à sa position suprême de Fils ; il avait reçu les forces spirituelles et l'assurance du secours divin, même miraculeux, dont il avait besoin dans l'accomplissement de son œuvre de Messie ; il avait été, si l'on peut ainsi dire, muni positivement. A cette préparation positive devait en correspondre une négative, en rapport avec les écarts à éviter dans l'usage à faire, durant sa carrière messianique, de cette position et de ces dons. La tentation a été le moyen par lequel Dieu a voulu que Jésus fût amené à la conscience distincte de ces écarts. S'il a marché plus tard sans tâtonnements, sans variations, sans déviation aucune, dans la voie de Dieu, cette direction ferme, cette tenue inébranlable, sont dues à l'épreuve qu'il avait subie au désert. La tentation avait été pour lui ce qu'est pour le capitaine d'un navire, dont l'équipement est achevé, l'étude de la carte marine où sont signalés les écueils sous-marins à éviter. Satan lui-même a dû lui servir d'éducateur. C'est ce que fait ressortir le récit de Matthieu, quand il s'exprime ainsi : « Jésus fut emmené par l'Esprit pour être tenté. »
De cette école, Jésus sortit avec un programme arrêté de la marche qu'il avait à suivre. Et ce programme a passé dans les faits. Jésus, quant à son entretien matériel, a vécu humblement des dons de la charité (8.3) ; jamais il n'a eu recours dans ce but à un autre moyen que la demande journalière du pain quotidien pour lui et ses douze ; il est demeuré, comme Messie, dans la simple condition d'homme qu'il avait prise en s'incarnant. - Il a expressément refusé l'emploi de la force, par exemple, quand les foules ont essayé de le faire roi (Jean.6.15), ne voulant, en vrai Israélite, s'appuyer que sur Dieu et l'action purement spirituelle qu'il lui était donné d'exercer. - Il s'est abstenu enfin de tout miracle autre que ceux qu'autorisaient ou réclamaient sa sympathie pour les êtres souffrants qui l'approchaient et la mission qu'il avait reçue de révéler au monde la charité et la sainteté du Père : comp. 11.20. C'est ainsi qu'en obéissant aux trois règles de conduite que la tentation avait laissées gravées dans son esprit, il est parvenu à accomplir son office messianique sans renier son triple caractère de vrai homme, de fidèle Israélite et d'humble Fils de Dieu.
Cette victoire initiale de Jésus a été le fondement de toutes les victoires particulières qu'il a remportées plus tard, comme il l'a fait entendre lui-même dans la parabole si remarquable de l'homme fort et de l'homme plus fort (11.21-22).
2o) - La nature du fait a été comprise d'une foule de manières.
Les anciens ont en général pris le récit à la lettre, et plusieurs modernes les ont suivis, Ebrard, Beck, Hofmann, etc. Le diable serait, selon eux. apparu visiblement à Jésus ; il se serait réellement entretenu avec lui, l'aurait transporté corporellement sur la montagne et sur le pinacle du temple, etc. Nous avons indiqué déjà les raisons qui ne nous permettent pas de penser que le fait se soit passé de cette manière. Le choc entre les deux adversaires a eu lieu d'esprit à esprit, et celui qui en aurait été le témoin n'aurait vu que Jésus seul au désert, luttant intérieurement avec les suggestions qui le troublaient. Le mot ἄρχι καιροῦ, jusqu'à un moment favorable, montre clairement que telle était l'intuition de Luc ; car Satan n'est jamais apparu corporellement plus tard.
Quelques modernes ont supposé l'intervention d'un tentateur humain, d'un envoyé du Sanhédrin, par exemple, qui serait venu faire des propositions à Jésus (Kühnöl) ; ou bien, d'après Lange, ce serait la députation de ce corps, dont il est parlé Jean.1.19 et suiv., qui, en revenant d'auprès de Jean-Baptiste, aurait rencontré Jésus au désert et aurait cherché à l'enrôler pour l'accomplissement de l'œuvre messianique comprise, à la manière pharisaïque. Mais cette hypothèse, qui pourrait, à la rigueur, expliquer la seconde tentation, ne saurait rendre compte ni de la première, ni de la troisième. D'ailleurs, au moment de la tentation, les Juifs ne connaissaient point Jésus comme le Messie ; car Jean ne l'avait pas encore proclamé publiquement comme tel.
Schleiermacher a pensé qu'originairement ce récit aurait été une simple parabole, racontée par Jésus à ses disciples pour leur inculquer quelques maximes importantes en vue de leur ministère futur ; cette parabole aurait pris plus tard dans la tradition le caractère d'une histoire réelle. Schweizer, Bleek, Reuss ont accepté cette explication. Sous cette forme figurée, Jésus aurait recommandé aux apôtres de ne point user de leur pouvoir miraculeux pour leur satisfaction personnelle, de ne s'associer jamais avec les méchants pour réaliser le bien et de ne faire aucun miracle dans un esprit d'ostentation. - Mais comment Jésus se serait-il exprimé assez maladroitement pour occasionner le malentendu survenu plus tard, la confusion d'un enseignement parabolique avec un fait réel de sa propre vie ? Puis se serait-il mis lui-même en scène dans une parabole ? Enfin l'idée de la fondation d'un règne messianique extérieur, à laquelle se rapporte manifestement la seconde tentation (chez Luc), n'a plus d'à-propos dès qu'on l'applique aux apôtres. Aussi Baumgarten-Crusius a-t-il modifié cette explication, en supposant que les trois maximes indiquées se rapportaient non à ce dont les apôtres devaient s'abstenir, mais à ce qu'ils ne devaient point s'attendre à trouver auprès de Jésus. Jésus leur aurait dit sous cette forme parabolique : Comme Messie, je ne puis chercher à satisfaire ni vos appétits charnels, ni vos aspirations ambitieuses, ni votre soif de miracles. - Mais si ingénieuse que soit cette correction, ce genre d'interprétation se heurte au récit de Marc, qui raconte le séjour et la tentation au désert sans faire la moindre mention des trois épreuves particulières qui, d'après cette manière de voir, seraient pourtant la seule partie significative du récit. D'ailleurs, on ne comprend pas comment, si ce récit n'était qu'une parabole, racontée par Jésus à un moment quelconque de son ministère, il se trouverait placé uniformément dans nos trois évangiles à l'entrée de son activité publique.
Usteri, qui avait d'abord partagé l'opinion de Schleiermacher, fut conduit par toutes ces difficultés à ne plus voir dans la tentation de Jésus qu'un mythe issu de la conscience chrétienne, et Strauss essaya d'expliquer l'origine de ce mythe par les idées messianiques en cours chez les Juifs. Mais c'est attribuer beaucoup à la conscience chrétienne primitive que de la croire en état de créer de toutes pièces un récit aussi mystérieux et aussi profond. Et quant aux idées messianiques juives. Strauss n'est pas parvenu à trouver chez les rabbins une seule parole antérieure à l'époque chrétienne où soit énoncée l'idée d'une lutte personnelle entre Satan et le Messie.
On s'est aussi représenté la tentation de Jésus comme une vision ou comme un songe dans lequel se serait concentrée sa méditation des semaines précédentes. Ainsi, chez les anciens, Origène, parmi les Réformateurs, Calvin, Bucer (au moins pour les deux dernières tentations) ; de nos jours, Paulus et J.-A.-G. Meyer ; enfin, M. Gess, dans son récent ouvrage (T. III, p. 31). Selon ce dernier, Jésus avait subi la tentation des quarante jours en état de veille, et lorsque, à la fin épuisé, il succomba au sommeil, alors tout ce qui venait de se passer entre Satan et lui se reproduisit en rêve dans son intérieur. Les paroles sévères de Schleiermacher contre cette hypothèse, qu'il appelle « le plus grave attentat moderne commis contre la personne de Jésus[1], » ne s'appliquent pas à la forme sous laquelle la présente M. Gess, puisqu'il admet l'intervention de Satan comme auteur de ces suggestions impures. On ne peut alléguer non plus contre cette explication le point de départ de la tentation, la faim ; car l'état du corps a souvent une grande part à ce qui se passe dans les rêves. Mais il me paraît impossible que Jésus eût raconté le fait comme lui étant réellement arrivé, s'il n'avait eu lieu qu'en songe ; et s'il l'avait raconté comme rêve, comment le récit aurait-il pu prendre dans la tradition apostolique la forme qu'il a dans nos trois récits ?
Ullmann, dans son écrit bien connu, Sündlosigkeit Jesu. a développé cette idée : Jésus ; pénétré de la plus intime sympathie pour les aspirations messianiques de son peuple et de son siècle et désireux d'y répondre autant que sa fidélité à Dieu le lui permettrait, se les représenta vivement et les fixa dans sa pensée. Après s'en être bien rendu compte, il rompit avec elles en pleine liberté et connaissance de cause, et prit la résolution de réaliser uniquement le Messie de Dieu. - Il y a au fond de cette manière de voir une vérité psychologique incontestable ; il y manque seulement l'intervention du moteur surnaturel révélé par Jésus lui-même et dont l'action puissante explique seule l'intensité de la lutte. - On doit en dire à peu près autant de l'explication de Keim, qui voit dans la tentation l'effet du combat terrible que se livraient à ce moment dans l'âme de Jésus la confiance en Dieu, d'une part, et, de l'autre, la défiance de lui-même et des moyens d'action dont il disposait, en face de la puissance du mal au sein de l'humanité. Quant à l'intervention de Satan, il ne croit pas pouvoir la nier a priori.
Notons comme curiosités intéressantes les opinions développées récemment par Hünefeld(Die Versuchungsgeschichte. 1880), et par Hase, dans sa Geschichte Jesu (1876). - Le premier, pour mieux sauvegarder la réalité de la tentation, croit devoir répartir les différentes phases du fait entre trois circonstances différentes de la vie de Jésus. La première tentation aurait eu lieu au moment du baptême par le fait de cette déclaration divine : « Tu es mon Fils ; » parole qui aurait éveillé chez lui l'idée de devenir le souverain temporel du monde. La seconde se serait rattachée à la parole de Pierre dans l'entretien de Césarée de Philippe : « A Dieu ne plaise, Seigneur, cela ne t'arrivera point ; » à quoi Jésus lui-même répondit : « Arrière de moi, Satan. » La troisième aurait été le résultat de la scène du jour des Rameaux, où, pour la dernière fois, les circonstances l'invitèrent à faire un grand miracle extérieur pour établir son règne. La légende aurait condensé en un fait unique cette matière diffuse et créé le tableau que nous possédons. - On se demande comment ce théologien, qui critique si bien les explications des autres, peut s'aveugler lui-même, comme il le fait, sur les impossibilités morales de la sienne.
Hase a développé d'une manière brillante cette pensée assez différente : En racontant sa tentation à ses disciples, Jésus a voulu les initier, sous cette forme choisie par lui, aux victoires qu'il avait eu à remporter, durant les années de sa jeunesse, sur les aspirations légitimes qui faisaient battre son cœur : la soif de toutes les joies innocentes de la vie humaine, le noble désir d'enlever l'admiration du monde par quelque acte d'éclat, l'ambition, qui est celle de toutes les âmes qui s'en sentent la force, d'exercer une domination sur le monde dans le but de soulager ses misères. Ces aspirations de sa jeunesse, il les a sacrifiées pour aller au baptême de Jean se consacrer à l'accomplissement du programme divin. - L'explication est attrayante ; seulement on regrette de constater la distance infranchissable qui la sépare d'avec la narration dont elle devrait rendre compte.
Si l'on ne veut pas en quelque manière porter atteinte à la pureté de l'âme de Jésus, il faut admettre un facteur extérieur de la tentation, comme dans le cas du premier homme innocent. Ce facteur. Jésus lui-même l'a révélé, désigné. C'est l'homme fort, dont il a parlé une fois. Mais le théâtre de la lutte avec lui n'a été ni le pinacle du temple, ni les hauteurs de l'air ou le sommet de la montagne, ni même le désert. C'est dans l'âme de Jésus que les deux adversaires se sont rencontrés, non en vision ou en rêve, - ce qui ôterait à cette lutte suprême une partie de sa réalité et de son sérieux, - mais d'esprit conscient et libre à esprit conscient et libre. A cette condition seulement, elle est le pendant et le complément de la scène du baptême. C'est à peu près ainsi que la tentation a été comprise par un grand nombre d'exégètes (Olshausen, Néander, Osterzée, Pressensé, Weiss, etc.).
3o) - Si le récit de la tentation nous retrace un fait réel, mais purement spirituel, de la vie du Seigneur, lui seul évidemment peut l'avoir communiqué à ses apôtres ; et la question qui s'élève est de savoir si les formes dramatiques sous lesquelles ce fait est ici présenté appartiennent au fait lui-même tel que Jésus l'a perçu, ou si c'est Jésus qui l'a revêtu de cette enveloppe pour le rendre accessible à l'esprit des disciples. En faveur de cette seconde opinion, l'on pourrait alléguer la parole que Jésus adresse aux soixante-dix disciples, lorsqu'ils reviennent de leur mission : « Je voyais Satan tombant du ciel comme un éclair » (10.18). Il y a évidemment là une métaphore créée par Jésus lui-même, pour rendre d'une manière sensible l'impression qui remplissait son âme à la pensée des triomphes remportés sur Satan par ces chétifs instruments que Dieu lui donnait. Néanmoins ce parallèle n'est pas décisif ; car les situations sont loin d'être semblables. Il reste toujours possible, probable même, que le fait de la tentation se soit présenté à l'intuition de Jésus tel qu'il l'a raconté aux siens. Quant au but de cette communication, il est aisé à comprendre. Cette victoire initiale de Jésus, fondement de toutes ses victoires subséquentes, devait affermir leur confiance et leur fidélité dans les luttes analogues qu'ils auraient à soutenir. La victoire de Jésus renferme virtuellement celle de tous les siens, comme son baptême celui de toute l'Eglise. - Jésus paraît en même temps avoir voulu montrer à ses disciples quelle part importante l'Ecriture avait eue dans son développement spirituel et devait, par conséquent, avoir aussi dans le leur. Weiss exprime ainsi cette pensée (I, 330) : « En enveloppant dans des paroles scripturaires les pensées par lesquelles il avait surmonté la tentation, il a voulu faire entendre aux disciples qu'une illumination particulière n'était point nécessaire, que la simple obéissance envers la révélation de Dieu suffisait pour rendre capable de discerner et de repousser de pareils écarts comme des séductions diaboliques. »
4o) - Il reste à examiner le rapport entre les trois récits dans lesquels la narration de Jésus nous a été transmise. - Le silence de Jean a été interprété par plusieurs comme une négation du fait en lui-même. Nous l'avons déjà montré : cette conclusion est erronée, puisque le récit du quatrième évangile ne commence qu'au moment où Jésus vient rejoindre Jean, après l'avoir quitté à la suite de son baptême, par conséquent après le fait de la tentation. Keim insiste sur cette idée qu'une pareille lutte a paru au quatrième évangéliste indigne du Logos, et que c'est là le motif de son silence. Mais rien, au contraire, n'était plus propre à rehausser l'idée de la grandeur du Christ que cette lutte corps à corps avec le représentant du mal dans l'univers.
Quant aux trois récits de la tentation, celui de Marc se borne à indiquer le fait en deux lignes, mentionnant, avec Luc, la durée de quarante jours, avec Matthieu le service des anges, et ajoutant au récit de l'un et de l'autre le trait relatif aux bêtes féroces. Ce récit, d'après Meyer et d'autres, serait le fond sur lequel la tradition a brodé plus tard le tableau des trois épreuves particulières. Il a déjà été répondu à cette idée qu'un récit aussi nu et abstrait que le serait dans ce cas la tradition conservée par Marc, ne peut avoir été la forme de la narration primitive. Le récit a dû posséder dès le point de départ le caractère plastique conservé dans la narration des deux autres évangélistes. Holtzmann et Weiss pensent donc plutôt que les trois récits ont une source commune. Cette source serait, d'après Holtzmann, le récit du Proto-Marc, que l'auteur de notre Marc canonique aurait simplifié et que les deux autres évangélistes auraient reproduit en entier, tandis que, d'après Weiss, la source commune serait le Matthieu apostolique. Mais si notre Marc simplifiait, pourquoi ajouterait-il le trait des bêtes sauvages ? Ce trait, les deux autres synoptiques ne l'auraient pas omis - Holtzmann le reconnaît lui-même - s'ils l'avaient lu dans le récit du Proto-Marc. Et n'y a-t-il pas des différences trop considérables entre le récit de Luc et celui de Matthieu pour qu'on puisse les dériver d'une même source écrite ? Sans appuyer sur les différences de détail qui distinguent d'une manière continue les deux textes, Luc aurait-il omis le trait du service des anges reproduit par les deux autres ? Et surtout aurait-il renversé l'ordre des deux dernières tentations, s'il les avait trouvées consignées selon l'ordre de Matthieu dans un document connu par lui comme apostolique ? Chacun sent combien est puérile la raison alléguée par Schleiermacher, que Luc aura trouvé plus rationnelle la marche du désert à la montagne et de la montagne à la ville que la marche inverse. - Reuss a émis la supposition que le récit si sommaire de Marc est une interpolation due à la plume de celui qui, d'après lui, a complété cet évangile, en ajoutant en tête du livre les quinze premiers versets. Mais cette hypothèse repose sur une base absolument précaire. En échange, quand ce savant ajoute ces mots : « Matthieu et Luc ont puisé tous deux à une source commune, laquelle pourrait n'être pas écrite, » il nous met certainement sur la véritable voie. En effet, cette source non écrite n'est autre que la tradition orale apostolique. Marc l'a abrégée, comme si souvent, et a seulement ajouté le détail des bêtes sauvages, qu'il devait sans doute au récit de Pierre. Matthieu a rendu complètement le récit apostolique, tel qu'il existait dans la tradition judéo-chrétienne, et c'est là ce qui explique l'ordre des deux dernières tentations dans cet évangile. Au point de vue juif, en effet, la tentation spécialement messianique, celle de la domination universelle, devait paraître le point culminant de cette grande épreuve. Luc a également reproduit le récit apostolique dans son ensemble, mais tel qu'il le trouvait déjà consigné dans un autre document plus dégagé du point de vue théocratique, et dont la teneur me paraît plus conforme au cours réel des faits. En effet, l'épreuve qui s'adressait à la foi, à la foi déjà supposée inébranlable, ne peut avoir précédé les deux qui s'adressaient au manque de foi : elle doit avoir formé le point culminant de la tentation. Le domaine de la dernière tentation chez Luc est aussi supérieur à celui de la dernière chez Matthieu que le temple l'est à une simple montagne ou que l'esprit l'est à l'âme. La troisième tentation chez Luc a donc bien été la dernière. Je suis seul à soutenir cette thèse, mais je ne puis que la maintenir. Luc est ici, comme toujours, le vrai historien.
Et maintenant la position est nette : Jésus sort du désert pour entrer dans son œuvre avec Dieu pour seul allié et le prince de ce monde pour adversaire déclaré. « Doublement consacré » par l'onction et par l'épreuve, « il s'avance, comme dit Keim, au devant de l'humanité qui l'attend. »
TROISIÈME PARTIE :
Le ministère galiléen
4.14 à 9.50
Le chemin de Jésus lui est tracé. Il ne fera rien d'extraordinaire ; il visitera son peuple ; allant de ville en ville, de hameau en hameau. Chaque fois qu'il entendra l'appel divin, il obéira ; sous l'impulsion divine avec laquelle sa volonté s'est identifiée, il parlera, il agira, se bornant à répondre aux besoins de la position donnée. Ainsi il répandra les trésors de la grâce et déploiera les forces de la charité divine dont il est doué. S'il fait des œuvres miraculeuses, elles seront uniquement, l'illustration sensible du salut qu'il apporte et l'invitation à s'en emparer. Le récit du ministère galiléen est le tableau de cette humble activité à laquelle est due la fondation du règne de Dieu sur la terre.
Les synoptiques rattachent tous trois le commencement de ce ministère au récit du baptême et de la tentation. Mais Matthieu et Marc présentent ce trait particulier que, selon eux, le motif du retour de Jésus en Galilée fut l'emprisonnement de Jean-Baptiste : « Ayant, appris que Jean avait, été livré, Jésus se retira en Galilée » (Matth.4.12) ; « après que Jean eut été livré, Jésus vint en Galilée » (Marc.1.14). Cependant, comme la tentation a précédé d'un certain temps l'arrestation de Jean, on se demande ce que Jésus a fait dans l'intervalle entre ces deux événements. On ne comprend pas non plus comment l'arrestation de Jean a pu motiver le retour de Jésus en Galilée, c'est-à-dire dans les Etats de cet Hérode qui tenait Jean emprisonné. Luc ne jette aucun jour sur ces deux questions que soulève la narration des autres synoptiques, par la raison qu'il ne parle point en cet endroit de l'emprisonnement de Jean, et qu'il se borne à rattacher le commencement du ministère de Jésus à la victoire qu'il vient de remporter au désert. C'est le récit du IVe évangile qui seul résout, ces difficultés. Jean distingue avec le plus grand soin deux retours en Galilée, le premier qui a eu lieu immédiatement après le baptême et la tentation (Jean.1.43), lorsque Jésus appela à le suivre quelques-uns des jeunes Galiléens qui s'étaient groupés autour du précurseur pour attendre avec lui le Messie ; le second, qui eut lieu beaucoup plus tard (Jean.4.1 et suiv.) et qui est mis en relation avec l'hostilité des pharisiens contre Jean-Baptiste. - Ces deux retours en Galilée ont été, d'après le IVe évangile, séparés par les faits suivants : la translation du domicile de Jésus de Nazareth à Capernaüm (Jean.2.12), le premier voyage à Jérusalem à la fête de Pâques et l'entretien avec Nicodème (Jean.2.13 à Jean.3.21), une activité assez prolongée en Judée, parallèle à celle de Jean-Baptiste qui travaillait encore en liberté (Jean.3.22-36 ; comp. surtout v. 24). Ce fut après ce ministère en Judée, qui avait duré de Pâques à décembre (Jean.4.35), que Jésus revint en Galilée en passant par la Samarie. Il est manifeste que ces deux premiers retours de Judée en Galilée ont été fondus en un par nos synoptiques comme ils l'étaient probablement dans la tradition, ce qui a fait disparaître dans la narration ordinaire presque tous les faits qui les avaient séparés. Luc pense surtout au premier, puisqu'il rattache directement ce retour à la tentation, Marc et Matthieu au second, puisque selon eux il a été déterminé par l'emprisonnement de Jean-Baptiste. La narration de Jean jette une pleine clarté sur toute la marche des choses par la distinction de ces deux retours (Jean.2.11 ; 3.24 ; 4.54). Le procédé de la tradition que nous constatons ici, est tout naturel. Elle n'était point dominée par l'intérêt historique, mais par les besoins de l'évangélisation, par le désir de travailler à fonder et à affermir la foi. C'est ainsi que se sont fondus en un seul voyage les différents pèlerinages à Jérusalem. Les faits de nature homogène se groupent aisément dans un tel enseignement jusqu'à se confondre. Ce ne fut que lorsque Jean, indépendant de la tradition et puisant dans ses souvenirs personnels, rendit à l'histoire ses phases variées et ses articulations naturelles, que le tableau complet du ministère de Jésus apparut aux yeux de l'Eglise.
Mais, même dans cette première activité judéenne, Jésus avait déjà en vue la Galilée où il savait bien que se trouverait le berceau de son Eglise[2] ; car le joug du despotisme pharisaïque et sacerdotal ne pesait pas sur elle comme sur la capitale et ses environs. La fibre humaine, paralysée en Judée par la fausse dévotion, vibrait encore chez ces montagnards aux franches et vives allures, et leur ignorance lui paraissait, avec raison, un milieu moins impénétrable à la lumière d'en-haut que les fausses clartés de la science rabbinique. Comp. la parole remarquable 10.21.
Le plan de cette partie n'est pas aisé à discerner. Elle retrace un développement continu, sans coupures bien marquées. Ritschl et d'autres croient que le principe du mouvement se trouve dans l'hostilité croissante des adversaires de Jésus. L'on établit ainsi la division suivante :
- 4.16 à 6.11 absence de lutte ;
- 6.12 à 11.54 l'attitude hostile que prennent l'un vis-à-vis de l'autre les deux adversaires.
Mais :
- les premiers symptômes d'hostilité éclatent bien avant 6.12 ;
- le passage 9.51, sur lequel passe la division de Ritschl, est évidemment, dans l'intention de l'auteur, l'un des nœuds principaux du récit ;
- la haine croissante des adversaires de Jésus n'est qu'un accident de son œuvre, et nullement le principe déterminant de son développement.
D'autres, comme Keil, trouvent dans le récit de la députation de Jean-Baptiste (7.18) le point qui marque la grande division. Mais on ne sait vraiment en vertu de quoi. Rien ne finit, rien de nouveau ne commence avec ce fait. Voici la marche, telle que Luc me paraît l'avoir jalonnée lui-même. D'abord Jésus évangélise n'ayant qu'un cortège d'auditeurs irréguliers ; bientôt il appelle à le suivre quelques-uns d'entre eux et fait d'eux ses disciples permanents ; au bout d'un certain temps, du milieu de ces disciples devenus fort nombreux, il en élève douze au rang d'apôtres ; enfin il confie à ces douze une première mission, et fait d'eux ses évangélistes. Cette gradation dans la position des ouvriers correspond naturellement au développement de l'œuvre elle-même, c'est-à-dire :
- au progrès interne de l'enseignement ;
- à l'extension locale du travail ;
- à l'accroissement de l'hostilité des Juifs avec lesquels Jésus rompt de plus en plus, à mesure qu'il organise son œuvre propre ;
elle fournit donc la vraie mesure du progrès total. - Nous sommes conduits par là à la division suivante :
- 1er Cycle, 4.14-44 : jusqu'à la vocation des premiers disciples.
- 2e Cycle, 5.1 à 6.11 : jusqu'à la nomination des Douze.
- 3e Cycle, 6.12 à 8.56 : jusqu'à leur première mission.
- 4e Cycle, 9.1-50 : jusqu'au départ de Jésus pour Jérusalem.
A ce moment, l'œuvre de Jésus en Galilée est achevée ; il dit adieu à ce champ de travail, et, se dirigeant vers Jérusalem, il emmène avec lui en Judée, comme le fruit de ses labeurs précédents, son Eglise galiléenne.
I
Jusqu'à l'appel des premiers disciples (4.14-44)
Les récits suivants se groupent autour des noms de deux villes, situées à sept ou huit lieues de distance l'une de l'autre ; la première, Nazareth, sur le plateau à l'ouest de la vallée du Jourdain, la seconde, Capernaüm, sur le bord septentrional du lac de Génézareth.
1. Versets 14 à 30 : La visite à Nazareth.
Ce morceau s'ouvre par un coup d'œil général sur les commencements de l'activité de Jésus en Galilée : v. 14 et 15. Puis, sur ce fond se détache, comme exemple particulier, le récit de la prédication à Nazareth, v. 16 à 30.
Versets 14 et 15. Coup d'œil général :
Notes
[1] Ueber die Schriften des Lucas, p. 54.
[2] La raison pour laquelle Jésus crut devoir mettre à la base de son ministère une activité aussi prolongée en Judée est expliquée par Jean.4.43-45 ; voir mon Commentaire sur cet évangile, à ce passage.