Si nous n'avions pas le récit de Marc, nous croirions que l'expulsion des vendeurs a eu lieu le jour même de l'entrée à Jérusalem. Mais il ressort du récit de cet évangéliste, qui est ici particulièrement exact, que l'entrée eut lieu dans l'après-midi et que ce soir-là le Seigneur ne fit autre chose que de se livrer à la contemplation du temple. Ce fut le lendemain, lorsqu'il revint de Béthanie, qu'il purifia le temple des profanations qui s'y commettaient publiquement. Si Matthieu et Luc eussent puisé dans notre Marc ou dans un Marc primitif, eussent-ils ainsi modifié tous deux son récit ? Holtzmann prétend que Matthieu a voulu, par ce changement de jour, rattacher le Hosanna des enfants à celui de la multitude. Mais Luc, qui ne raconte pas le Hosanna des enfants, fait la même transposition ! - Si l'entrée de Jésus à Jérusalem a eu lieu le lundi (voir mon Comment, sur l'évang. de Jean, 3e éd., t. III, p. 265-267), ce sera donc le mardi matin qu'il aura expulsé les vendeurs. - On avait établi, du plein consentement des autorités, les boutiques (Chanioth) dans le parvis des païens. Là se vendaient les animaux nécessaires aux sacrifices ; là, les pèlerins, venus de toutes les contrées du monde, trouvaient les monnaies du pays qui leur étaient nécessaires, soit pour payer l'impôt du temple, soit pour faire leurs autres achats. On peut lire dans la Vie de Jésus de Edersheim (t. I, 1. III, ch. 5) le compte-rendu complet de ce trafic dont la famille sacerdotale paraît avoir retiré de gros profits (comp. le nom boutiques de Hanna) ; aussi était-il odieux au peuple. C'est là ce qui explique la non résistance des prêtres en face de Jésus ; celui-ci, en agissant comme il le faisait, représentait la conscience publique. Les mots καὶ τοὺς ἀγοράζοντας, et ceux qui achetaient, dans le T. R., ont été importés des deux autres synoptiques. - Le τοὺς, devant πωλοῦντας, « les vendeurs, » désigne ces marchands comme des personnages connus ; c'étaient ceux qui avaient obtenu des chefs la patente à prix d'argent.
Verset 46. La réponse de Jésus est empruntée à deux paroles de l'A. T., Es.56.7 et Jér.7.11. Luc ne cite pas, comme Marc, le premier passage jusqu'au bout : « Ma maison sera appelée une maison de prière pour tous les peuples (πᾶσι τοῖς ἔθνεσι). » Il n'a donc pas emprunté à Marc cette citation, dont les derniers mots convenaient si bien à l'esprit de son évangile. L'application en était d'autant plus directe dans ce cas, que c'était dans le parvis des Gentils que se passaient ces profanations. L'omission des mots : pour tous les peuples, chez Luc, a probablement amené aussi chez lui le changement du κληθήσεται sera appelé, de Marc et Matthieu en ἐστί, est, que lit le T. R. Du moment où il ne s'agit que de la destination actuelle du temple, pour les Juifs eux-mêmes, et non de sa destination future, comme dans le texte du prophète, le présent est est évidemment préférable. Le futur sera, dans le Vaticanus, est une correction due au futur dans Esaïe et dans les deux autres synoptiques - Par l'expression : caverne de voleurs, Jésus fait allusion aux tromperies qui s'attachaient à ces divers trafics, particulièrement à celui des changeurs.
Marc ajoute ici un petit trait bien remarquable. Jésus interdisait même à ceux qui avaient à porter des fardeaux d'un quartier de la ville dans un autre, de faire du parvis leur lieu de passage, il faisait en quelque sorte la police du temple.
Le récit de l'expulsion des vendeurs doit-il être envisagé comme une autre narration du fait tout semblable placé par Jean à l'entrée du ministère de Jésus (2.13 et suiv. ?). C'était l'opinion généralement admise au temps d'Origène (in Joh. t. X, 15). Comme les synoptiques n'ont raconté qu'un séjour à Jérusalem, le dernier, on comprend en effet qu'ils aient pu y placer certains faits qui appartenaient aux séjours antérieurs. Cependant j'ai exposé dans mon Comment, sur l'év. de Jean (t. I, p. 253 et 254) les raisons qui doivent porter à reconnaître ici deux faits différents. Si, comme le raconte Jean, en commençant son ministère, lorsqu'il était encore sans autorité, Jésus s'était élevé avec une telle énergie contre cette profanation, comment l'eût-il tolérée sans mot dire, après qu'elle s'était peu à peu rétablie, lorsqu'arrivé au faîte de son autorité, il régnait en quelque sorte sans opposition dans le temple ? A l'ouverture de son ministère, cet acte était une mise en demeure, adressée au peuple, pour l'engager à travailler avec lui au relèvement de la théocratie. Au terme de sa carrière publique le renouvellement de cet acte annonce le jugement qui ne tardera pas à frapper le sacerdoce infidèle à sa mission et avec lui le peuple tout entier. La vérité du récit synoptique est spécialement garantie par les particularités exceptionnelles que rapporte Mare : Jésus contemplant tout le temple dans l'obscurité du soir (11.11) et défendant de porter des objets à travers le parvis (11.16). De tels traits ne s'inventent pas ; ils sont à peine de nature à être transmis traditionnellement. Il faut y reconnaître les souvenirs personnels d'un témoin oculaire, qui n'est sans doute autre que Pierre, le narrateur dont Marc reproduit souvent les récits.