De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme intérieur
Chapitre IV
Rois et prêtres
Ce n'est pas en faisant beaucoup de choses que nous glorifions Dieu, mais en croyant en lui. La foi est donc la seule justice du chrétien, et c'est elle qui accomplit les commandements.
Or, celui qui peut accomplir ce premier commandement, le plus grand de tous, accomplira tous les autres.
Les œuvres, même si elles servent à la gloire de Dieu, n'ont par elles-mêmes aucune valeur et ne peuvent en rien le glorifier. Derrière elles, il faut toujours chercher la source qui les fait naître, la volonté qui les accomplit et qui glorifie Dieu. Cette source, c'est uniquement la foi du cœur : elle est l'origine et le fond de toute notre justice. C'est donc une doctrine aveugle et dangereuse que d'enseigner que les œuvres accomplissent les commandements de Dieu, puisqu'une obéissance intérieure doit les précéder.
Voyons maintenant la grâce que Jésus apporte à l'âme croyante. Dans l'ancienne alliance, Dieu se réservait tout premier-né mâle. Il l'élevait au-dessus des autres par une double dignité, la royauté et le sacerdoce. Ce premier-né était roi et prêtre parmi tous ses frères.
Cette institution annonce Jésus-Christ, fils unique de Dieu le Père, premier-né de la Vierge Marie, prêtre et roi, mais pas selon la chair, car son règne n'est pas de ce monde. Il est le roi des choses spirituelles et célestes, roi de justice, de vérité, de sagesse, de paix et de salut. Bien sûr, la terre et l'enfer lui sont aussi soumis : sinon, comment pourrait-il nous défendre contre leur puissance et nous sauver ? Mais sa royauté est d'un tout autre ordre.
Son sacerdoce ne consiste pas non plus dans l'éclat extérieur et la pompe des cérémonies, comme autrefois celui d'Aaron et aujourd'hui le nôtre. Il est entièrement spirituel. Christ remplit dans le ciel sa sainte fonction de prêtre : il intercède pour nous et se donne sans cesse pour nous. C'est lui que saint Paul décrit sous la figure de Melchisédech. De plus, il nous parle et nous enseigne intérieurement par les enseignements vivants de l'Esprit. Cette double fonction de son divin sacerdoce est représentée par les prières de nos prêtres et par les enseignements que nous recevons d'eux.
Cette double dignité, Christ la possède par son droit de premier-né, et il la donne à l'âme croyante, car l'époux donne tout à son épouse.
Nous qui croyons en Christ, nous sommes sacrificateurs et rois. « Vous êtes, dit saint Pierre, la race élue, le peuple choisi, le sacerdoce royal, afin que vous proclamiez les vertus de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière » (1 Pierre 2,9). Quel don admirable ! Par le simple fait qu'il appartient au règne de Christ, le chrétien est élevé au-dessus de tout. Sa puissance spirituelle fait de lui le maître et le seigneur de toutes choses. Rien ne peut lui nuire ; le monde entier lui est soumis et travaille à son salut. « Toutes choses, dit saint Paul, concourent au bien des élus. Tout est à vous : la mort, la vie, les choses présentes, les choses à venir ; et vous êtes à Christ » (Romains 8,28 ; 1 Corinthiens 3,22-23).
Cette royauté chrétienne n'est pas une puissance terrestre. Le chrétien n'est pas fait pour posséder les choses d'ici-bas et les soumettre à son pouvoir, comme l'ont fait quelques prêtres insensés. Non, la terre appartient aux princes, aux rois, aux puissants. Nous, au contraire, nous serons toujours soumis à la volonté des autres, exposés à toutes sortes de maux, et même à la mort. Plus nous serons de vrais chrétiens, plus nos souffrances seront grandes et variées. En témoignent Jésus-Christ, notre chef, et tous les saints, ses frères, qui ont pris part à son agonie et à sa mort.
La puissance chrétienne est d'ordre spirituel. Elle s'exerce au milieu des hostilités, elle brille dans l'oppression ; elle est la force de Dieu qui s'accomplit dans la faiblesse. C'est une dignité haute et remarquable, une royauté spirituelle, une puissance qu'aucune autre n'égale, puisque la croix et même la mort servent à mon salut, et qu'il n'existe rien au monde, bon ou mauvais, qui ne contribue à mon bonheur. À vrai dire, ni le bien ni le mal ne me sont indispensables, puisque la foi seule suffit à me sauver ; mais c'est par l'un et par l'autre que ma force est mise à l'épreuve. Voilà l'inestimable puissance, voilà la liberté du chrétien.
Nous sommes rois, et nous sommes aussi prêtres pour l'éternité. La dignité de prêtre dont nous sommes revêtus est plus haute encore que la royauté. Elle nous donne le droit de nous présenter devant Dieu, d'intercéder pour nos frères, de les instruire, bref, d'exercer notre charge de prêtres, dont tout incroyant est exclu. Par la foi, nous sommes les frères et les héritiers de Jésus-Christ. Avec lui nous régnons, avec lui nous sommes sacrificateurs, avec lui nous approchons de Dieu, et, dans l'assurance que donne l'Esprit, nous lui disons : « Père ». Nous prions les uns pour les autres, nous faisons tout ce que le prêtre fait dans sa fonction visible et terrestre. Pour l'incroyant, au contraire, toutes ces choses sont vaines. C'est un esclave dont tout fait le malheur, car il cherche son propre intérêt et non la gloire de Dieu. Celui qui ne croit pas n'est pas prêtre : ce n'est qu'un profane, dont même la prière se change en péché, car Dieu n'exauce pas les impies.
Que la dignité du chrétien est grande, au-delà de toute parole ! Comme roi, il est maître de la mort, de la vie, du péché. Comme prêtre, il peut tout auprès de Dieu, car Dieu exauce ses désirs et ses prières. « Dieu fait la volonté de ceux qui le craignent, il écoute leurs prières et il les sauve » (Psaumes 145,19).
Voilà comment le chrétien est un homme libre et maître de toutes choses ; et c'est par la foi seule qu'il parvient à cette gloire. Celui qui pense arriver à cette liberté et à cette puissance par ses œuvres perd d'un seul coup et sa foi et ses œuvres. Il lui arrive ce qui arrive au chien de la fable. Il porte une proie dans sa gueule ; il se laisse tromper par le reflet de cette proie dans l'eau ; il lâche ce qu'il tient, et voit disparaître en même temps la réalité qu'il possédait et l'image qui l'a séduit.
Mais, dira-t-on, si tout le monde est prêtre dans l'Église, comment distinguera-t-on le simple fidèle de l'homme d'Église ? Je réponds : c'est à tort, et par un abus de langage, qu'on a réservé à quelques-uns les noms de prêtre et de religieux, qui appartiennent à tous. L'Écriture sainte ne fait aucune distinction entre les fidèles. Bien plus, ces hommes qui se glorifient aujourd'hui de leurs titres d'évêques et de seigneurs, elle les appelle des serviteurs, des intendants chargés d'aider les autres, de prêcher la parole, d'enseigner la foi et la liberté chrétienne. Car s'il est vrai que nous sommes tous prêtres au même titre, nous ne sommes pas tous pour autant revêtus de la charge publique de servir et d'enseigner. « Que chacun, dit saint Paul, nous considère comme des serviteurs de Christ et des dispensateurs des mystères de Dieu » (1 Corinthiens 4,1).
Mais cette charge de dispenser les mystères de Dieu est devenue une puissance, une tyrannie effrayante, qu'aucune autorité civile n'égale. On dirait presque que les laïcs ont cessé d'être un peuple chrétien. Par elle, on a perdu la connaissance de la grâce, de la foi, de la liberté. Christ lui-même est presque oublié, et à sa place il ne reste plus qu'un esclavage insupportable d'œuvres et de lois humaines. Nous sommes devenus, comme le dit Jérémie dans ses Lamentations, les esclaves des hommes les plus vils, qui font servir notre misère à leurs actions honteuses et à leur volonté perverse.
Après ce que nous avons dit, chacun doit maintenant voir clairement qu'il ne suffit pas de donner au peuple une connaissance purement historique des œuvres et des paroles de Christ, ni de présenter sa vie seulement comme un modèle pour former la nôtre. C'est pourtant ce qu'enseignent aujourd'hui nos meilleurs prédicateurs. D'autres ne prêchent que des commandements humains et les décisions des Pères. D'autres enfin ne parlent de Christ que pour nous attendrir sur son sort, exciter notre indignation contre les Juifs et mettre dans nos âmes des sentiments aussi vains que puérils.
Pourtant, Christ doit être prêché dans un seul but : que nous croyions en lui, qu'il soit en nous et qu'il fasse en nous son œuvre de libération. C'est en enseignant pourquoi il est venu dans le monde, quelle grâce il nous apporte et par quels moyens nous pouvons jouir de cette grâce, que la foi naît dans les cœurs et s'y maintient. Il faut prêcher avant tout que, par lui, nous sommes libres, rois et sacrificateurs, maîtres de toutes choses, et que c'est aussi par lui seul que nous plaisons à Dieu dans tout ce que nous pouvons faire.
Comment l'âme qui entend de telles choses ne tressaillirait-elle pas au plus profond d'elle-même ? Comment une grâce si parfaite n'enflammerait-elle pas son amour pour Jésus-Christ ?
Y a-t-il une loi, y a-t-il une œuvre capable de produire un tel amour ? Qui pourrait désormais lui nuire ou lui faire peur ? Que l'angoisse du péché l'assaille, que l'horreur de la mort se présente à ses yeux : elle ne craint rien, elle n'est pas ébranlée, elle verra disparaître tous ses ennemis. Car toute son espérance est en Christ. Elle sait que la justice de Christ est devenue la sienne, que ses péchés à elle sont devenus ceux de Christ, et qu'en lui ils sont vaincus, engloutis. Elle se rit de la mort et du péché, elle s'écrie avec saint Paul : « Ô tombeau, où est ta victoire ? Ô mort, où est ton aiguillon ? Or l'aiguillon de la mort, c'est le péché ; la puissance du péché, c'est la loi. Mais grâce à Dieu, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ » (1 Corinthiens 15,55-57). Cette victoire de Christ est en même temps la nôtre. C'est nous qui la remportons avec lui, par notre foi.
Voilà tout ce que nous avions à dire de l'homme intérieur, de sa liberté et de sa justice. La foi qui le justifie n'a aucun besoin des œuvres. Et les œuvres elles-mêmes deviennent inutiles pour quiconque prétend se sauver par elles.
Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).