De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme intérieur
Chapitre III
Ce que la foi donne à l’âme
Mais d'où viennent cette force incomparable de la foi et cette impuissance des œuvres ? C'est qu'aucune œuvre ne peut saisir la Parole de Dieu ni pénétrer jusqu'à l'âme. Seules la Parole et la foi peuvent y avoir accès. Le fer, au contact du feu, s'échauffe et devient lui-même brûlant ; de même, la Parole pénètre l'âme et la transforme à son image. La foi suffit donc à tout : pour justifier une âme, aucune œuvre n'est nécessaire. Si l'œuvre est inutile, la loi l'est aussi, et l'âme est libérée. Le juste est au-dessus de toute loi. Voilà la liberté chrétienne, la liberté de la foi. Elle ne nous pousse ni à la paresse ni à une vie mauvaise ; mais, pour nous donner la justice et le salut, elle n'a besoin ni des œuvres ni de la loi.
Voyons maintenant une autre vertu de la foi. Croire quelqu'un, c'est lui accorder une estime particulière, c'est faire un très grand éloge de sa personne : c'est reconnaître qu'en toutes choses cet homme est vrai, juste et digne de confiance. Ne pas croire quelqu'un, au contraire, c'est douter qu'il dise la vérité, c'est l'offenser, c'est l'accuser de mensonge.
De même, l'âme qui se fie fermement aux promesses de Dieu croit à sa justice, et par là même elle lui rend l'honneur le plus haut. Croire à sa justice et à sa vérité, n'est-ce pas l'adorer ? L'âme fidèle se soumet à toutes les volontés de Dieu, elle sanctifie son nom, elle se laisse entièrement conduire par lui, elle consent à tout. Elle sait qu'il dispose d'elle et qu'il fera servir toutes choses à son bonheur. N'est-ce pas là l'obéissance complète ? Et quand l'obéissance est aussi parfaite, le commandement est-il encore nécessaire ? Ce ne sont donc pas les œuvres, c'est la foi seule qui produit l'obéissance.
À l'inverse, y a-t-il impiété plus réelle, mépris de Dieu plus grand que de ne pas croire à ses promesses ? N'est-ce pas douter de lui, faire de lui l'auteur de paroles vides et mensongères, et s'attribuer à soi-même la vérité ? N'est-ce pas à la fois nier sa justice et se faire soi-même idole ? Dans une telle impiété, à quoi serviraient donc les œuvres, même les plus angéliques ? L'apôtre saint Paul dit que Dieu a enfermé les hommes, non dans la colère ou dans les convoitises, mais dans l'incrédulité (Romains 11,32), afin que personne ne puisse prétendre que des vertus humaines, quelles qu'elles soient, ou des œuvres de chasteté ou de douceur puissent accomplir la loi et donner le salut. Pris tout entier dans le péché d'incrédulité, l'homme n'a pas d'autre choix : recourir à la miséricorde de Dieu ou être condamné par sa justice.
Quand l'âme croyante rend à Dieu l'honneur qui lui est dû, en lui reconnaissant toute justice et toute vérité, Dieu l'honore à son tour : il impute à sa foi cette même justice. « Je glorifierai celui qui m'honore, je couvrirai de honte ceux qui me méprisent » (1 Samuel 2,30). La foi d'Abraham lui fut imputée à justice (Genèse 15,6), parce que par elle il rendit pleinement gloire à Dieu. Si donc nous croyons, notre foi, à nous aussi, nous sera imputée à justice.
La foi a encore une autre grâce incomparable : elle unit l'âme à Christ comme une épouse à son époux. Par ce mystère, dit l'apôtre, Christ et l'âme deviennent une seule chair (Éphésiens 5,31-32). C'est une union divine, la plus parfaite de toutes, dont le mariage terrestre n'est qu'une pâle image. Ici, le bien comme le mal, tout est mis en commun. Ce qui appartient à Christ, l'âme fidèle le possède et s'en fait gloire. Ce qui appartient à l'âme, Christ le prend sur lui et le fait sien.
Échange admirable ! Christ est plénitude de grâce, de vie et de salut ; l'âme, elle, n'a pour lot que le péché, la mort et la condamnation. Mais, par ce mystère de la foi, Christ prend sur lui le péché, la mort et le châtiment ; l'âme, de son côté, reçoit la grâce, la vie et le bonheur. Celui qui se donne ne donne-t-il pas en même temps tout ce qu'il possède ? Ainsi l'époux prend tout ce qui appartient à l'épouse, et l'épouse, en recevant son époux, reçoit tout ce qui est à lui.
L'âme croyante (quel doux spectacle !) n'entre pas seulement en communion avec la vie de son Christ, mais aussi avec ses combats, sa victoire et son œuvre de rédemption. Christ, à la fois Dieu et homme, est au-dessus du péché, de la mort et de la damnation. Sa justice, sa vie, son bonheur sont invincibles et éternels. Dans les saintes fiançailles de la foi, il accepte les péchés, la mort et la condamnation de l'âme devenue son épouse : il fait siennes toutes ses misères, il prend sa place, il combat, il meurt, il descend aux enfers. Ni le péché, ni la mort, ni l'enfer ne peuvent l'écraser. C'est lui, au contraire, qui terrasse ces puissances de mort et les anéantit, car sa justice est plus haute que tous les péchés du monde, sa vie est plus forte que la mort, et l'enfer est vaincu par sa sainteté.
Ainsi l'âme fidèle, attachée à son divin époux par le lien indestructible de sa foi, est libérée de ses péchés, délivrée de la mort, protégée contre l'enfer. Christ la revêt de sa justice éternelle et de sa vie ; il fait d'elle une épouse glorieuse, sans tache ni ride (Éphésiens 5,27) ; il la lave dans l'eau pure de sa parole (Éphésiens 5,26), il l'épouse, comme dit Osée, « dans la justice, le droit, la bonté et la compassion » (Osée 2,21).
Comment se faire une idée assez haute de ces noces divines ? Christ, l'époux céleste, s'unit à une épouse pauvre, à une créature souillée ; il la relève de sa misère, il la pare de ses biens. Comment ses péchés pourraient-ils la perdre, puisque c'est sur lui qu'ils reposent maintenant et qu'ils disparaissent en lui ? Elle possède la justice de son époux, et elle oppose avec confiance cette justice à la mort et à l'enfer.
Je suis coupable, s'écrie-t-elle, mais Christ est juste, et c'est à lui que j'appartiens : « Mon bien-aimé est à moi, et je suis à lui » (Cantique 2,16). Grâces soient rendues à Dieu, dit saint Paul, qui nous a donné la victoire par notre Seigneur Jésus-Christ (1 Corinthiens 15,57). L'apôtre parle d'une victoire sur le péché et sur la mort ; car, dit-il, le péché est l'aiguillon de la mort, et la loi est la puissance du péché (1 Corinthiens 15,56).
Vous comprenez maintenant que la foi a cette grande vertu : accomplir la loi et justifier sans les œuvres l'âme pécheresse. Prenons par exemple le premier commandement, qui nous dit : Tu honoreras le Seigneur ton Dieu. Même si votre vie n'était qu'une suite ininterrompue de bonnes œuvres, elles ne vous rendraient ni plus justes, ni plus pieux, ni plus obéissants à ce commandement suprême. Car Dieu ne peut être vraiment honoré que par une âme qui confesse sa vérité et sa miséricorde.
Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).