De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme extérieur
Chapitre V
L’homme extérieur et les œuvres
Parlons maintenant de l'homme extérieur. Certains seront choqués par ce qu'ils viennent de lire et diront : « Si la foi a une telle puissance, si elle seule fait notre justice, pourquoi nous oblige-t-on encore à faire de bonnes œuvres ? Reposons-nous sur elle et cessons d'agir ! » Je leur répondrai : non, ce langage est impie. Ah ! si nous étions entièrement spirituels et arrivés à la perfection ! Mais tant que nous sommes dans cette chair, nous ne faisons qu'ébaucher ce que la vie future achèvera.
L'Apôtre le dit : nous n'avons ici-bas que les prémices de l'Esprit (Romains 8,23), et sa plénitude appartient à la vie à venir. C'est pour cela que le chrétien est un serviteur et qu'il se soumet à tout. En tant qu'il est libre, il n'a aucune œuvre à accomplir ; en tant qu'il est esclave, il est lié aux œuvres.
Certes, l'homme intérieur est pleinement justifié par la foi, et son seul souci est de faire grandir le trésor qu'il possède jusqu'à la vie éternelle. Mais il vit ici dans un monde mortel. Dans ce monde, il a un corps qu'il doit gouverner, et il lui faut vivre au milieu d'autres hommes. Ce corps, il faut le discipliner par les jeûnes, les veilles et des travaux adaptés, le soumettre à la puissance de l'Esprit, le rendre conforme à l'homme intérieur, le contraindre, car il est rebelle par nature. L'homme intérieur, lui, se plie à la volonté de Dieu, dont il est l'image. Il trouve sa joie en Christ, il savoure ces biens célestes, et son bonheur est de servir Dieu dans un amour entièrement libre.
Mais en même temps, il trouve dans sa propre chair une volonté hostile, qui aime le monde et ne voudrait servir que lui. L'esprit ne peut supporter cette volonté misérable ; il s'applique à la soumettre et à la dompter. « Je prends plaisir à la loi de Dieu selon l'homme intérieur ; mais je vois dans mes membres une autre loi, qui combat contre la loi de l'esprit et qui me rend captif sous la loi du péché » (Romains 7,22-23). « Je traite durement mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu'après avoir prêché aux autres je ne sois moi-même rejeté » (1 Corinthiens 9,27). « Ceux qui sont à Christ ont crucifié la chair avec ses convoitises » (Galates 5,24).
Si nous faisons des œuvres, ce n'est certes pas en pensant qu'elles nous justifient devant Dieu, puisqu'il n'y a pas d'autre justice que celle de la foi. En les accomplissant, nous n'avons pas d'autre but que de soumettre le corps et de le purifier de ses mauvais désirs. L'âme sanctifiée par la foi et remplie de l'amour de Dieu veut aussi sanctifier son corps et amener tout ce qui lui appartient à bénir et à aimer Dieu. Loin de rester inactive, elle agit : dans cette intention, elle accomplit toutes sortes de bonnes œuvres. Mais l'amour de Dieu est le seul moteur de son activité : elle fait tout pour lui plaire et pour le servir.
Chacun peut apprendre par là dans quelle mesure il doit pratiquer les jeûnes et les veilles. Ces œuvres sont nécessaires dans la mesure où elles servent à éteindre les mauvais désirs. D'autres en attendent autre chose : ils s'y fient pour obtenir le salut et espèrent que plus elles seront éclatantes, plus leur justice sera grande. Souvent, ils ne parviennent qu'à se troubler l'esprit et à ruiner inutilement leur santé. C'est vraiment une folie manifeste, et une grande ignorance de la vie chrétienne, que d'espérer le salut des œuvres sans la foi.
Rendons ces vérités plus frappantes encore par quelques exemples. Les œuvres du chrétien qui se sait justifié par l'infinie miséricorde de Dieu peuvent se comparer à celles qu'Adam et Ève accomplissaient dans le Paradis, et qu'auraient accomplies tous leurs enfants si le péché n'était pas survenu. La Genèse dit : « Dieu plaça l'homme dans le jardin du Paradis pour le cultiver et le garder » (Genèse 2,15). Or Adam avait été créé juste et sans péché. Ce travail et ces soins n'étaient en rien nécessaires à son salut, mais Dieu les lui imposa pour qu'il ne reste pas oisif. Il travaillait donc librement. Il ne cherchait pas à obtenir une justice : il la possédait pleinement et devait la transmettre à ses enfants. Il travaillait uniquement pour plaire à Dieu.
De même, le croyant est un homme né de nouveau, et, comme Adam, il est placé dans le Paradis. Sa justice n'a besoin d'aucune œuvre, mais il s'y consacre librement : il travaille, il dompte les passions de son corps, sans chercher autre chose que la bonne volonté de Dieu. En un mot, il s'efforce d'arriver à cette foi parfaite, à cet amour pur qu'il n'a pas encore atteints, mais qui grandissent en lui à mesure qu'il s'y exerce.
Prenons encore une autre comparaison. L'évêque qui consacre une église, qui confirme les enfants ou qui exerce n'importe quelle autre charge de son ministère ne devient pas évêque du fait qu'il remplit ces fonctions. Au contraire, ses actes n'auraient aucune valeur et ne seraient que des cérémonies vaines et puériles, s'il n'avait pas d'abord été lui-même consacré à son ministère. De même, le chrétien consacré à Dieu par sa foi s'applique aux bonnes œuvres ; mais ce ne sont pas ces bonnes œuvres qui l'ont fait ce qu'il est. Elles n'auraient aucune force, elles ne seraient qu'œuvres impies et péchés mortels, s'il n'était pas déjà lui-même un homme croyant. Ce ne sont pas les bonnes œuvres qui rendent l'homme bon : c'est l'homme bon qui fait les bonnes œuvres. Ce ne sont pas les mauvaises œuvres qui rendent l'homme mauvais : c'est l'homme mauvais qui fait les mauvaises œuvres. Telle est la personne, telles sont ses œuvres. Jésus-Christ le dit : un mauvais arbre ne porte pas de bons fruits, et un bon arbre n'en donne pas de mauvais (Matthieu 7,18). Il est évident que ce n'est pas le fruit qui porte l'arbre, mais au contraire l'arbre qui produit le fruit.
Si les fruits sont bons ou mauvais selon la nature de l'arbre, les œuvres aussi seront bonnes ou mauvaises selon la nature de l'homme. S'il est bon, ses œuvres seront bonnes ; s'il est mauvais, ses œuvres seront mauvaises.
Il en va de même dans tous les métiers : ce n'est pas l'édifice qui fait l'architecte habile ou maladroit ; c'est l'architecte qui, selon son savoir, fait un bon ou un mauvais édifice. Tel est le maître, telle est l'œuvre. Aucune œuvre ne rend donc un homme juste ou injuste ; mais l'homme juste fait le bien, et l'injuste fait le mal. C'est ainsi que la foi, en rendant l'âme fidèle, est la source d'où découlent toutes les bonnes œuvres.
Puisque les œuvres ne donnent pas le salut, et que l'homme doit déjà être juste avant de les accomplir, il ne fait aucun doute que la foi seule, ce pur don de la miséricorde de Dieu, nous justifie et nous sauve sans qu'aucune œuvre nous soit nécessaire. Le chrétien, élevé au-dessus de toute loi dans une liberté parfaite, ne cherche dans les œuvres qu'il accomplit que la bonne volonté de Dieu. Il n'y cherche jamais le bonheur ni le salut, que Dieu, dans sa grâce, a déjà accordés à sa foi.
Aucune bonne œuvre ne peut donc donner le salut à l'incrédule, et ce ne sont pas les mauvaises œuvres qui le perdent : c'est l'incrédulité seule qui corrompt le cœur de l'homme et le jette sur le chemin du mal. La foi seule rend l'homme bon ; l'incrédulité seule le rend méchant. La Sagesse le dit : « Le commencement de l'iniquité, c'est de se détourner de Dieu » (Siracide 10). Et saint Paul : « Il faut que celui qui s'approche de Dieu croie en lui » (Hébreux 11,6). Jésus-Christ ajoute : « Ou faites l'arbre bon, ou faites l'arbre mauvais, et ses fruits seront mauvais » (Matthieu 12,33). Qui veut de bons fruits doit commencer par planter un bon arbre ; de même, tout homme qui veut faire le bien doit croire, afin de devenir bon.
Il est vrai que ce sont nos œuvres qui nous font paraître bons ou mauvais aux yeux des hommes, et que c'est par elles que le monde nous connaît et nous juge, comme le dit Jésus-Christ : « Vous les connaîtrez à leurs fruits » (Matthieu 7,16). Trompés par ces dehors et ces apparences, nos docteurs en sont venus à enseigner que les bonnes œuvres justifient, et à passer la foi sous silence. Engagés sur une route où ils s'égarent, tour à tour trompés et trompeurs, aveugles qui conduisent d'autres aveugles, ils s'écroulent sous la masse d'œuvres qu'ils s'imposent et n'arrivent jamais à la véritable justice. C'est d'eux que parle saint Paul quand il dit : « Ils ont bien l'apparence de la piété, mais non sa réalité ; ils apprennent sans cesse et n'arrivent jamais à la connaissance de la vérité » (2 Timothée 3,5-7).
Celui qui ne veut pas s'égarer avec ces aveugles doit regarder plus loin que leurs enseignements sur la loi et les œuvres. Qu'il rentre en lui-même, jusqu'au fond de son âme, et qu'il apprenne que seule la Parole de Dieu, reçue par la foi, a le pouvoir de le justifier et de le sauver. Qu'il rende alors gloire à Dieu, dont la miséricorde est notre seule justice et qui sauve l'âme croyante par la Parole de sa grâce.
Il devient maintenant facile de comprendre quand une bonne œuvre est utile et quand elle est nuisible, et de juger dans l'ensemble toutes ces doctrines des œuvres. Si on les fait avec l'intention d'acquérir la justice, dans le dessein trompeur d'obtenir le salut, elles sont mauvaises et condamnables, pour cette seule raison qu'elles s'imposent et qu'elles enlèvent à l'âme sa liberté et sa foi. Cette prétention impie, cet orgueil insensé qui veut gagner un salut que Dieu seul peut accorder, est un outrage à sa sainteté, une atteinte violente à ses droits divins.
Nous ne rejetons donc pas les bonnes œuvres ; au contraire, nous les enseignons et nous les glorifions. Ce n'est pas elles que nous repoussons, mais l'idée impie d'y chercher le salut. C'est cette idée qui, sous l'apparence du bien, en fait un mal : elles trompent alors les âmes, comme le loup ravisseur caché sous la peau d'une brebis.
Là où la foi manque, cette opinion perverse ne peut être vaincue. Elle s'enracine dans le cœur de ceux qui se livrent aux œuvres de sainteté, et seule la foi peut l'en chasser. La nature, à elle seule, est impuissante à la détruire, impuissante même à voir qu'elle est dangereuse. Et si une longue habitude s'y ajoute, si des docteurs aveugles l'appuient par leurs enseignements, le mal devient incurable. Immense est le nombre de ceux qu'elle trompe et qu'elle perd. Certes, il est bon de prêcher la pénitence et la confession. Mais si l'on s'en tient là, si l'on ne va pas jusqu'à la foi, on ne donne aux hommes qu'un enseignement trompeur et diabolique. Christ ne disait pas seulement avec Jean-Baptiste : « Faites pénitence » ; il ajoutait cette parole de foi : « Et le règne de Dieu s'approchera de vous » (Matthieu 4,17). Il faut donc prêcher aux âmes la Parole de Dieu tout entière, l'Ancien et le Nouveau Testament, la loi et la grâce. La loi, pour effrayer le pécheur, lui faire connaître son péché, l'amener à la pénitence et à changer de vie. Mais s'en tenir là, c'est blesser sans panser la blessure, frapper sans guérir, tuer sans rendre la vie, conduire en enfer sans en faire sortir, abaisser sans relever. C'est ici que doit intervenir la prédication de la grâce et des promesses de Dieu. Sans elle, on enseigne en vain la loi, la contrition, la pénitence et les œuvres de satisfaction.
Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).