A la vue de cette désertion croissante (οὖν), Jésus s'adresse aux Douze eux-mêmes. Mais qui sont ces Douze, dont Jean parle comme de personnages connus des lecteurs ? Il n'a rapporté jusqu'ici que la vocation de cinq disciples, au ch. 1 ; il a mentionné en outre l'existence d'un cercle indéterminé et assez nombreux d'adhérents. On touche au doigt, par cet exemple, l'erreur de ceux qui prétendent que Jean ignore ou nie tacitement tous les faits qu'il ne raconte pas lui-même. Cette expression, répétée v. 70-71 : les Douze, suppose et confirme le récit Luc 6.12 et suiv. ; Marc 3.13 et suiv., que Jean a omis comme connu ; comparez le ἐξελεξάμην (v. 70) avec le ἐξελεξάμενος de Luc. - La question de Jésus attend une réponse négative (μή). Aussi de Wette, Meyer, Weiss lui donnent-ils ce sens mélancolique : « Vous ne voulez pourtant pas aussi me quitter ? » C'est là, me paraît-il, et quoi qu'en disent Weiss et Düsterdieck, un exemple des erreurs où peut conduire la pédanterie grammaticale. Bien loin d'avoir l'accent plaintif, cette question respire la plus mâle énergie Jésus vient de voir partir la plupart de ses anciens disciples ; il semble donc devoir tenir d'autant plus à ces Douze, les derniers soutiens humains de son œuvre ; et néanmoins, il leur ouvre lui-même la porte. Seulement, comme il ne veut certes pas les engager à partir et que c'est uniquement une permission qu'il prétend leur donner, il ne peut employer la tournure οὐκ ὑμεῖς θέλετε, ne voulez-vous pas, qui serait une invitation positive au départ. Il se borne donc à dire : « Vous ne voulez pas sans doute… ? » forme qui implique cette idée : « Mais, si vous voulez aller, vous êtes libres. » Il ne faut pas oublier que, dans l'emploi des particules, il y a des nuances de sentiment qui empêchent d'en assujettir le sens à des règles aussi strictes que celles que prétend parfois fixer la philologie. - Le καί devant ὑμεῖς, vous aussi, distingue fortement les apôtres de tous les autres disciples. - Auquel d'entre eux visait Jésus en décochant ce trait ? La fin de l'entretien le fera comprendre. - Pierre se hâte de prendre la parole, et, sans peut-être s'inquiéter assez de savoir si son sentiment est partagé par tous ses collègues, il se fait leur organe ; c'est exactement le Pierre des synoptiques et des Actes, le hardi confesseur. Sa réponse (v. 68) exprime ces deux faits : le vide profond que lui a laissé dans l'âme tout autre enseignement, la vivifiante richesse qu'il a trouvée dans celui de Jésus. Cette confession de Pierre est comme un écho de la déclaration v. 63 : « Mes paroles sont esprit et vie ; » mais elle n'en est point une répétition machinale, c'est le résultat d'une expérience personnelle déjà faite (v. 69). - En substituant « les paroles » à « des paroles, » nos traductions ont transformé en une formule dogmatique le cri du sentiment immédiat.
Verset 69. Le pronom ἡμεῖς, nous, oppose fortement les apôtres aux disciples qui viennent de déserter. Les verbes au parfait avons cru, connu, indiquent des faits désormais acquis et sur lesquels il n'y a plus à revenir. Jésus peut prononcer devant eux les choses les plus étranges : n'importe : la foi qu'ils ont en lui et la connaissance qu'ils ont de lui leur font d'avance tout accepter. - Il est une certaine connaissance qui précède la foi (1 Jean 4.16) ; mais il en est une aussi qui la suit et qui a un caractère plus intime et plus profond (Philippiens 3.10) : c'est de cette dernière que parle ici Pierre. Ils avaient, Jean, André et lui, sous l'empire d'une impression immédiate, proclamé Jésus le Christ (1.42,50), et dès lors une expérience journalière leur avait confirmé la vérité de cette impression première. - Le contenu de la profession de Pierre est formulé assez différemment dans les deux leçons alexandrine et byzantine. L'expression : Fils du Dieu vivant, dans la seconde, se rattache à l'ensemble du chapitre ; comparez au v. 57 : « Le Père qui est vivant. » Mais ce qui la rend suspecte, c'est sa ressemblance avec la confession de Pierre, Matthieu 16.16. Au premier coup d'œil la dénomination le Saint de Dieu des alexandrins se justifie moins aisément dans le contexte. Mais elle se rattache pourtant à l'idée exprimée au v. 27 : « Celui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau. » Le sceau divin irrécusable, auquel les apôtres avaient reconnu Jésus comme le Messie, ce n'étaient pas surtout ses actes de puissance ; c'était sa sainteté. Le terme : Saint de Dieu, « mis à part du reste des hommes par sa consécration, » n'est ni dans l'Ancien ni dans le Nouveau Testament une dénomination messianique. Ce sont les démons qui l'ont employée la première fois (Marc 1.24 et Luc 4.34). Ils y ont été amenés par le sentiment du contraste entre Christ et eux, esprits impurs ; Pierre et les apôtres, par celui de la sympathie. Comparez Jean 10.36 ; Luc 1.35 ; Actes 4.27 ; Apocalypse 3.7.