L'aoriste moyen ἀπεκίνατο ne se trouve qu'ici et v. 19 ; peut-être aussi 12.23. Son emploi peut être motivé par le caractère personnel, apologétique, du discours suivant. - Cette parole, comme celle de 2.19 (comparez Luc 2.19), ressemble à un éclair jaillissant des profondeurs les plus intimes de la conscience de Jésus, de ce point de jonction mystérieux où il reçoit intérieurement l'impulsion du Père. Ces jets subits et incommensurablement profonds distinguent le langage de Jésus de tout autre.
On explique ordinairement cette parole dans ce sens : « Mon Père agit continuellement (c'est-à-dire sans se laisser arrêter par le sabbat), et moi je travaille de même sans être lié par le statut légal ; » soit que l'on applique cette déclaration à l'œuvre de Dieu dans la conservation de l'univers, une fois la création achevée (Reuss), soit qu'on la rapporte à l'œuvre du salut de l'humanité, qui ne comporte aucune interruption (Meyer). Dans les deux cas, Jésus affirmerait qu'il n'est pas plus assujetti comme homme à l'obligation du repos sabbatique que Dieu même. Mais si c'était bien là sa pensée, il n'eût pas dit : jusqu'à cette heure même (ἕως ἄρτι), mais : toujours, continuellement (ἀεί). Cette objection est d'autant plus grave que, d'après la position des mots, c'est cet adverbe de temps qui a l'accent, et non pas le verbe. Puis dans le second membre de phrase, Jésus n'aurait pu s'abstenir soit de répéter cet adverbe, soit de le remplacer par le mot ὁμοίως, de même : « Et moi aussi je travaille continuellement, ou comme lui. » Il eût été d'ailleurs bien aisé de répondre à cet argument que la position d'un homme vis-à-vis du commandement sabbatique n'est pas la même que celle de Dieu. Enfin la déclaration de Jésus ainsi comprise serait contraire, à la position de soumission à la loi qu'il a constamment observée durant sa vie. Né Juif, il a vécu en Juif fidèle. Il s'est émancipé sans doute du joug des commandements humains et des traditions pharisaïques, mais jamais de celui de la loi elle-même. Il est impossible de démontrer dans la vie de Jésus une seule contravention à une prescription vraiment légale. La mort seule l'a affranchi de ce joug. C'est tellement l'impression qu'il avait laissée, que saint Paul dit de lui (Galates 4.4) : « né sous la loi, » et qu'il caractérise sa vie tout entière par cette expression (Romains 15.8) : « serviteur de la circoncision. » - Luthardt a bien compris le sens tout spécial que devait avoir l'adverbe ἕως ἄρτι, jusqu'à cette heure. Il a eu l'idée de l'opposer, non à l'institution sabbatique, mais au sabbat final encore à venir : « Puisque jusqu'à ce moment l'œuvre du salut n'est pas encore consommée, comme elle le sera dans le sabbat futur, et que par conséquent mon Père travaille encore, moi aussi je travaille. » Ce sens est certainement beaucoup plus rapproché de la pensée de Jésus ; seulement l'antithèse entre le sabbat futur et le sabbat actuel n'est indiquée par rien dans le texte.
Pour bien saisir le sens de cette parole, faisons un moment abstraction des mots ἕως ἄρτι, jusqu'à cette heure. Jésus dit : « Mon Père travaille, et moi aussi je travaille. » La relation entre ces deux propositions saute aux yeux. On comprend sans peine qu'il faut combiner logiquement ce qui est grammaticalement juxtaposé, et que c'est comme s'il y avait : « Puisque mon Père travaille, moi aussi je travaille. » Le Fils ne peut se croiser les bras quand le Père agit. Nous retrouvons ici cette construction paratactique, conforme au génie de la langue hébraïque, qui exprime par la copule élémentaire : et, l'une des nombreuses relations logiques que la langue grecque précise par quelque autre conjonction ; comparez 1.10 ; 2.9, etc. Rien n'est changé à cette relation par l'adjonction de l'adverbe ἕως ἄρτι, jusqu'à cette heure. Le sens devient celui-ci : « Mon Père travaillant jusqu'à ce moment même moi aussi je travaille. » Passow, dans le Dictionnaire fait observer qu'en grec, chez les écrivains postérieurs surtout le ἄρτι suivi de καί, comme il l'est ici, sert à indiquer la succession immédiate et rapide de deux états ; ainsi dans cette phrase ἄρτι ἀπείγαστο τὸ ἆσμα καὶ ἀπηλθεν (le chant ne fut pas plus tôt achevé qu'il partit). Voilà précisément la relation de succession immédiate que Jésus affirme ici comme la loi de son activité, comme le vrai rapport entre l'œuvre de son Père et la sienne, d'où il tire la justification du miracle incriminé. Westcott, Weiss, Keil se refusent à voir ici une idée de subordination ; ils prétendent que l'œuvre du Fils est bien plutôt coordonnée à celle du Père. Mais cette coordination affirmée ne justifierait pas Jésus ; car, comme nous l'avons déjà dit, la position d'un homme ne peut être assimilée à celle de Dieu. C'est jusqu'à la dépendance qu'il faut aller pour que l'argument soit valable. Et c'est bien cette relation de dépendance qui ressort du rapport entre les deux propositions : « Puisque mon Père agit jusqu'à ce moment même, moi j'agis aussi. » Pour saisir le sens de ce mot à la fois simple et profond, il suffit de se représenter Jésus travaillant avec Joseph dans l'atelier de Nazareth. Ne comprendrait-on pas aisément cette réponse qu'il adresserait à celui qui voudrait le détourner du travail : « Mon père travaille jusqu'à ce moment, et moi par conséquent je ne puis cesser de travailler ? » Jésus se trouve maintenant avec son Père céleste dans un plus vaste atelier ; il voit Dieu à l'œuvre dans la théocratie et dans le monde entier, occupé à travailler au salut de l'humanité, et il adapte sa propre œuvre locale et personnelle à cette œuvre immense. C'est là ce qu'il vient de faire en guérissant l'impotent ; cette modeste guérison est un anneau dans la grande chaîne suspendue à la main du Père, un réel facteur dans l'œuvre que Dieu accomplit ici-bas. Le développement de cette pensée suivra dans les versets 19 et 20.
Le sens n'est donc pas : « J'ai aussi bien que Dieu le droit de travailler le jour du sabbat ; » mais : « Je n'ai fait qu'obéir au signal que Dieu me donnait au moment même… » Jésus fait ressortir, non la continuité de son travail, mais son adaptation fidèle et dévouée au travail du Père. Et si l'on objecte que cela revient au même, puisque Dieu pourrait lui ordonner d'agir aussi le jour du sabbat, la réponse est facile. Dieu ne lui ordonnera rien qui soit contraire à la position de Juif qu'il lui a imposée pour le temps de sa vie terrestre. Et c'est ce qu'il n'a pas fait non plus dans ce cas-ci, puisque ni la manière dont Jésus avait guéri l'impotent, ni le retour de celui-ci dans sa demeure, avec son grabat sur le dos, ne tombaient réellement sous l'interdiction du commandement mosaïque bien compris. - Hilgenfeld a été jusqu'à voir dans cette parole de l'évangile un démenti intentionnel donné à l'idée du repos de Dieu dans la Genèse, Mais le repos génésiaque s'applique au travail de Dieu dans la nature, tandis qu'il s'agit ici de l'œuvre divine pour le salut du genre humain. - Serait-ce là, comme on l'affirme, de la métaphysique prétentieuse ? Non, c'est le fond le plus intime de la propre vie filiale de Jésus, qui perce tout à coup dans cette parole si merveilleusement concise. La vie de Socrate offre un phénomène qui a quelque analogie avec celui que nous venons d'entrevoir. Son génie l'arrêtait lorsqu'il était sur le point d'agir contre la volonté des dieux. Mais quelle distance entre cette action purement négative et l'impulsion divine positive à laquelle Jésus rattache son œuvre entière ! Et quel à propos dans cette parole, quelle imposante apologie ! C'était dire à ses adversaires : En m'accusant, c'est le Père que vous accusez ; c'est le législateur lui-même auquel vous reprochez de transgresser la loi ; car je n'ai agi que sur un signal reçu de lui. On comprend cependant que cette parole, au lieu d'apaiser les adversaires, n'ait été que comme la goutte d'huile jetée sur le feu, et qu'elle ait fait déborder leur colère.