Le μέν prépare le contraste suivant. L'apôtre tient à faire bien ressortir que son objet n'a point été de retracer le tableau complet de tout ce qu'il a vu et entendu, car la supposition contraire aboutirait à rendre suspects les faits racontés dans d'autres écrits et non mentionnés par lui ce qui est loin de sa pensée. Parmi la multitude des faits compris dans l'histoire de Jésus, il a fait un choix approprié au but qu'il s'est proposé. Comment, en face de cette déclaration de l'auteur, des critiques sérieux peuvent-ils raisonner ainsi : Jean omet, donc il nie ou ignore, par exemple, l'histoire de la naissance miraculeuse, la tentation, les guérisons de lépreux ou de démoniaques, la transfiguration, l'institution de la sainte Cène, Gethsémané, l'ascension, etc. ! - D'après plusieurs interprètes, depuis Chrysostome jusqu'à Baur, les mots : les signes que Jésus a faits, désignent uniquement les apparitions racontées dans notre chapitre, comme signes ou preuves de la résurrection ; d'où il résulterait que ces v. 30 et 31 sont la conclusion, non de l'évangile, mais seulement du récit de la résurrection. Cette opinion est incompatible :
- avec le terme ποιεῖν, faire : on ne fait pas des apparitions ;
- avec les deux expressions beaucoup et d'autres : les apparitions n'ont été ni si nombreuses, ni si diverses ;
- l'expression dans ce livre montre qu'il s'agit du contenu de l'ouvrage entier, et non pas seulement d'une de ses parties.
Les signes dont veut parler Jean sont essentiellement les miracles, mais non séparés des enseignements « qui en sont presque toujours le commentaire » (Weiss). - Par les termes : en présence de ses disciples, Jean fait ressortir le rôle destiné aux Douze dans la fondation de l'Eglise. Ils étaient les témoins attitrés des œuvres de Jésus, choisis pour l'accompagner, non seulement pour le développement de leur foi personnelle, mais encore en vue de l'établissement de la foi dans tout le monde ; comparez 15.27 et Actes 1.21-22. Quoi qu'en disent Luthardt, Weiss, Keil, Wahle, il me paraît difficile de ne pas voir dans la position du pronom τούτῳ, après le substantif βιβλίῳ : « ce livre-ci, » une opposition tacite à d'autres écrits renfermant les choses omises dans celui-ci. Cette expression, ainsi comprise, concorde avec toutes les preuves que nous avons rencontrées de la connaissance que Jean avait déjà de nos synoptiques. L'apôtre confirme donc par ces mots le contenu de ces évangiles antérieurs au sien et fait entendre qu'il a travaillé à les compléter.
Et quel but s'est-il proposé en écrivant une histoire de Jésus dans ces conditions ? Le v. 31 répond à cette question. Il a voulu amener ses lecteurs à la même foi qui le remplit lui-même. Il a par conséquent choisi dans la vie de son Maître les faits et les témoignages qui avaient le plus efficacement contribué à former et à affermir sa propre foi. C'est de ce choix qu'est né l'évangile de Jean. - En disant : vous, l'apôtre s'adresse à des chrétiens déterminés, mais qui, comme dit Luthardt, représentent pour lui l'Eglise entière. Ils croient déjà, sans doute ; mais la foi doit toujours progresser, et à chaque progrès, nous l'avons vu, la foi précédente apparaît comme ne méritant pas encore le nom de foi (voir 2.11 et ailleurs). - Jean caractérise Jésus, l'objet de la foi, de manière à signaler les deux phases qui avaient constitué le développement de la sienne propre : d'abord le Christ ; puis le Fils de Dieu. Le premier de ces termes rappelle l'accomplissement des prophéties et de l'espérance théocratique. C'est en cette qualité que l'avait d'abord accueilli la foi des disciples (1.42,46). La solennité avec laquelle cette notion de Messie est rappelée dans ce verset, sommaire de la foi, écarte absolument l'idée d'une tendance opposée au judaïsme chez l'auteur du quatrième évangile. Mais la reconnaissance du Messie en Jésus n'avait été que le premier degré de la foi apostolique. De là Jean et ses collègues s'étaient élevés bientôt à une conception supérieure de la dignité de celui en qui ils avaient cru. Dans ce Messie ils avaient reconnu le Fils de Dieu. Le premier titre se rapportait à sa charge ; celui-ci se rapporte à sa personne elle-même. C'est surtout depuis le ch. 5 de notre évangile que cette nouvelle lumière s'est fait jour dans l'âme des disciples sous l'empire des déclarations de Jésus. Elle est arrivée à sa perfection dans la parole de Thomas : Mon Seigneur et mon Dieu, qui vient de clore l'évangile. - Si ces deux termes avaient le même sens, le second ne serait ici qu'une pure tautologie. Le premier se rapporte à la relation de Jésus avec Israël et avec les hommes, le second à sa relation personnelle avec Dieu. - Si Jean s'est proposé d'associer ses lecteurs à sa foi, c'est parce qu'il a appris par sa propre expérience que cette foi produit la vie : afin que, croyant, vous ayez la vie. Recevoir Jésus comme le Fils de Dieu, c'est ouvrir son cœur à la plénitude de vie divine dont il est lui-même rempli ; l'existence humaine se trouve ainsi saturée, dans la communion avec Dieu, de béatitude et de force. Les mots en son nom dépendent, non de en croyant, mais de l'expression avoir la vie. Ce nom est la révélation parfaite que Jésus a donnée de lui-même, en se manifestant comme Christ et comme Fils de Dieu.
Ou bien donc l'auteur qui parle ainsi du but de son livre nous trompe, ou bien il n'a nullement écrit au service de la spéculation. Il vise non à la connaissance, mais à la foi et, par la foi, à la vie. Il n'est pas un philosophe, mais un témoin ; son œuvre d'historien fait partie de son ministère apostolique. Dans tous les temps, ceux qui n'auront pas vu, pourront, par son témoignage, parvenir à la même foi et à la même vie que lui. Nous sommes ainsi éclairés sur la méthode et sur l'esprit de son livre.
APPENDICE
Après la conclusion 20.30-31, ce morceau est une surprise pour le lecteur. Il renferme deux scènes, l'une d'un intérêt général pour tout le cercle des disciples (v. 1-14) l'autre d'un intérêt plus spécial, ayant trait aux deux principaux apôtres (v. 15-23). Il se termine par une nouvelle conclusion, v. 24-25. - La composition de ce morceau doit être postérieure à celle de l'évangile ; cela résulte 1o de la formule de clôture, à la fin du chapitre précédent, et 2o de la relation que nous avons constatée entre l'entretien de Jésus avec Thomas et le plan général du livre. Plusieurs, Hengstenberg, Lange, Hœleman, Hilgenfeld, etc., récemment encore Jülicher[1], ont cherché à effacer le point final, apposé par l'auteur lui-même dans le passage 20.30-31. Lange voudrait faire envisager le chapitre 21 comme un épilogue servant de pendant au prologue 1.1-18. « De même, dit-il[2], que l'évangéliste a représenté au ch. 1 le règne anté-historique du Christ…, de même il trace maintenant le tableau de son règne post-historique, jusqu'à la fin du monde. » Mais ce rapprochement est plus ingénieux que solide. Ce sont les apôtres qui sont en scène dans le récit suivant, bien plus que le Seigneur lui-même ; et c'est leur sort à venir qui s'y trouve annoncé plutôt que n'y est décrit le règne du Christ glorifié. Le pendant du prologue, au point de vue signalé par Lange, ce n'est pas le ch. 21 ; c'est l'Apocalypse. Weitzel a fait une remarque qui ne me paraît guère mieux fondée[3]. « Les trois autres évangiles, dit-il, se terminent chacun par un morceau relatif à l'activité future des apôtres ; comparez Mattthieu 28.19-20 ; Marc 16.20 ; Luc 24.53. Le chapitre 21 a le même rôle dans notre évangile. » Il est évident que dans chaque évangile Jésus ressuscité parle aux apôtres de leur tâche prochaine. Mais de telles paroles diffèrent trop du ch. 21 de Jean pour qu'on puisse tirer une conclusion de ce fait. - Cet appendice a été composé après l'évangile ; mais il doit l'avoir été assez tôt pour qu'on ait pu l'ajouter à l'écrit principal avant que lui-ci fût mis en circulation dans l'Eglise. Autrement il se serait sans doute formé, comme pour l'évangile de Marc, deux familles d'exemplaires, l'une ne possédant point l'appendice, l'autre dérivant du manuscrit où il aurait d'abord été inséré. C'est donc entre le moment de la composition de l'évangile et celui de sa publication que nous devons placer la rédaction et l'addition de ce chapitre. Renan en juge à peu près de la même manière : « Je finis, dit-il, la rédaction première à la fin du ch. 20. Le ch. 21 est une addition presque contemporaine, ou de l'auteur lui-même ou de ses disciples » (p. 534). Cette date est confirmée par le passage relatif à la parole sur l'avenir de Jean (v. 21-23). Nous l'avons vu (⇒ et suivantes) : c'est au moment où la mort de Jean, toute récente ou prévue comme imminente, semblait donner un démenti à la promesse connue de Jésus, que la rectification renfermée dans ce passage a dû paraître nécessaire. Ce fait fixe la date de notre chapitre. Seulement il ne faut pas conclure de là, avec Weiss, Reuss et d'autres, que cette rectification ait été l'unique but de la rédaction et de l'addition du chapitre entier. Deux raisons s'y opposent : 1o les v. 1-20 constitueraient un préambule beaucoup trop considérable ; 2o le v. 14 sépare très nettement les deux parties du récit. Sur l'auteur de cet appendice, voir au v. 23.
Dans l'apparition 20.19-23, Jésus avait conféré aux disciples leur mission. Dans la première scène du ch. 21, celle qui concerne les sept disciples (v. 1-14), il leur donne un signe à jamais ineffaçable du succès magnifique assuré à cette mission, tant qu'ils y travailleront sous sa conduite.
I. Jésus et les disciples :
versets 1 à 14
Cette première scène renferme deux tableaux celui de la pêche et celui du repas.
La pêche : versets 1 à 8.
Le théâtre de cette scène est remarquable : ce sont les bords de la mer de Tibériade, en Galilée. Par là la tradition johannique, de laquelle émane en tous cas ce récit, établit le lien entre la narration de Matthieu, qui (sauf l'apparition aux femmes à Jérusalem) ne raconte qu'une apparition galiléenne, et celle de Luc, qui ne renferme que des apparitions en Judée (comparez cependant les quarante jours dont parle Luc Actes 1.3). Notre récit fournit la conciliation positive entre ces deux formes de narration, en prouvant qu'il y a réellement eu des apparitions sur ces deux théâtres. Les disciples revinrent donc en Galilée après la fête et y reprirent momentanément leur genre de vie précédent. Puis, vers la fin des quarante jours, sur l'ordre de Jésus sans doute, ils se rendirent à Jérusalem, où ils devaient commencer l'œuvre de la prédication publique ; et c'est dans ce nouveau séjour à Jérusalem qu'il faut placer l'ordre que le Seigneur leur donna, le jour de l'ascension, de ne pas quitter cette ville jusqu'à la venue du Saint-Esprit (Luc 24.49, comparez avec Actes 1.3-4). Expédients harmonistiques, s'écrie Meyer ; parti pris anti-harmonistique, répondrons-nous.
D'après Matthieu 26.31-32 et 28.7-10, tous les croyants (le troupeau), même les femmes, - vous s'adresse aussi à elles, - devaient après la mort de Jésus se rassembler de nouveau en Galilée et là le revoir. Les apparitions en Judée, en groupant les apôtres, ne furent que le commencement de cette réunion complète du troupeau. Par l'obstination de Thomas, une semaine entière s'écoula avant que ce but préalable pût être atteint. C'est après avoir recueilli cette brebis qui s'égarait, que les disciples purent retourner en Galilée, où Jésus leur apparut d'abord sur le rivage de la mer, puis sur la montage désignée par lui (comparez Matthieu 28.16). Lors même que Matthieu, dans le récit de cette apparition, la plus importante de toutes par les révélations qu'elle renferme sur Christ et la fondation de son règne messianique, ne mentionne que les chefs du troupeau, les Onze, comme agents responsables de cette œuvre, nous comprenons, par 1 Corinthiens 15.6, que ce fut bien là la grande assemblée de tous les croyants galiléens de plus de cinq cents personnes, que Jésus avait eue en vue dès avant sa mort et dans laquelle il prit congé de son Eglise.
Notes
[1] Einl in das N. T., p. 312. [Jülicher insiste sur la relation intime entre le contenu du ch. 21 et le reste de l'évangile ; il soutient, contre l'évidence, semble-t-il, que 20.30-31 n'était pas, dans l'intention de l'auteur, une clôture, mais une simple exhortation aux lecteurs à bien user de son livre.]
[2] Leben Jesu, IV, p. 752.
[3] Das Selbstzeugniss des vierten Evangelisten über seine Person, dans Stud. u. Kritiken, 1849, p. 578 et suiv.