A mesure que Marie étend ses bras vers lui, Jésus semble se mettre en garde ; quelle est sa pensée ? Craindrait-il cet attouchement qui pourrait avoir pour lui quelque chose de douloureux, soit à cause de ses plaies à peine cicatrisées (Paulus), soit en raison de la nature délicate de son corps en quelque sorte fraîchement éclos (Schleiermacher, Olshausen) ? Comme le dit Reuss, on ne cite de telles explications que pour mémoire. Ou cet attouchement lui semblerait-il contraire à la dignité de son corps désormais divinisé (Chrysostome, Erasme) ? Cette explication est incompatible avec l'invitation qu'il fait à Thomas de le toucher ; comparez aussi Luc 24.39. Lücke a pensé à l'emploi du verbe ἅπεσθαι dans la locution toucher les genoux, pour dire : adorer, supplier, chez Homère. On a même essayé de lier dans ce sens ces paroles à ce qui suit « Je ne suis pas encore glorifié ; ce n'est donc pas encore le moment de m'adorer. » Mais ἅπεσθαι seul n'a jamais cette signification, et Jésus accepte peu de jours après l'adoration de Thomas. On a supposé (Meyer, Bæumlein) que Jésus veut éloigner un sentiment d'inquiétude du cœur de Marie, qui cherche à s'assurer de la réalité de celui qu'elle voit. Mais dans ce cas ψηλαφᾶν serait plutôt le vrai mot que ἅπεσθαι. Ou bien on a donné au mot toucher le sens de retenir. « Ne t'arrête pas à me retenir, comme si j'étais prêt à t'échapper, mais va vers mes frères » (Néander). Mais dans ce sens il y aurait κρατεῖν (saisir). Cette raison exclut aussi l'explication de Baur : « Ne me retiens pas ; car il faut que je monte vers mon Père auprès duquel je ne me suis pas encore rendu. » - Le ἅπεσθαι, le toucher, qu'interdit Jésus n'est pas celui de l'inquiétude, mais celui de la jouissance (2 Corinthiens 6.17 ; Colossiens 2.21) : « N'embrasse pas mes pieds ; je ne suis point venu pour renouveler les anciennes relations terrestres. Le vrai revoir que je vous ai promis n'est pas celui-ci. Pour revenir d'une manière réelle et permanente, il faut auparavant que je sois monté. Ce moment n'est pas encore venu. » Ou, comme dit Steinmeyer, « c'est bien plutôt pour prendre congé que je suis venu. » Les disciples se figuraient que la mort de Jésus avait été le retour au Père dont il leur avait parlé, et sa réapparition leur paraissait le commencement de son habitation durable avec eux. Ils confondaient la mort avec l'ascension, et le retour promis avec la Parousie. Mais Jésus leur déclare par ce message de Marie qu'il n'est point encore monté, et que c'est maintenant seulement qu'il va monter. Au lieu donc de savourer ce moment de possession, comme si Jésus lui était tout de bon rendu, Marie doit se lever et aller annoncer aux disciples ce qui se passe. Jésus ne dit pas ἀνέβην (l'aoriste), mais ἀναβέβηκα (le parfait) ; il nie qu'il soit déjà dans l'état de quelqu'un qui a fait l'acte de monter et qui peut contracter avec les siens la relation supérieure dans laquelle ils le posséderont de nouveau. - « Mais va » est opposé à l'acte de s'arrêter à jouir. Le message dont Jésus la charge pour les siens signifie par conséquent : « Je ne suis pas encore dans mon état de gloire ; mais dès que j'y serai, je vous y associerai, et alors rien ne s'interposera plus entre vous et moi. » De là les expressions : « mes frères, » et : « mon Père et votre Père… » Il y a là comme un avant-goût de la communion future. Ces termes font ressortir l'indissoluble solidarité qui les unira à lui dans l'état glorieux où il entre présentement. Il ne les avait point jusqu'ici appelés ses frères ; la même expression se retrouve Matthieu 28.10. Elle renferme plus que ne pense Weiss, quand il y voit uniquement cette idée que son élévation n'altérera point sa relation fraternelle avec eux. Je ne pense pas non plus que Jésus veuille faire ressortir par là la communauté d'activité qui les unira (Steinmeyer, Keil, Wahle). Il les appelle ses frères en tant que participant à l'adoption divine qu'il leur a acquise ; ils jouiront avec lui de la communion filiale avec Dieu lui-même. Les mots : « mon Père et votre Père, » en sont l'explication. Sur ce mot : mes frères, comparez Romains 8.29. - Dans le nom de Père, il y a l'intimité filiale : dans celui de Dieu, la complète dépendance, et cela pour les disciples comme pour Jésus lui-même. - Mais, en dedans de cette égalité si glorieuse pour les croyants, il reste une différence ineffaçable. Jésus ne dit pas et ne peut pas dire : notre Père, notre Dieu, parce que Dieu n'est pas leur Père, leur Dieu, dans le même sens où il est son Père et son Dieu. - Le présent ἀναβαίνω, je monte, a été diversement expliqué : il désigne, selon les uns, le fait certain et prochain, comme les présents : je m'en vais au Père (ὑπάγω, πορεύομαι), dans les discours précédents ; selon d'autres, l'auteur entend identifier le jour de la résurrection avec celui de l'ascension (Baur, Keim) ; d'où une contradiction entre Jean et les synoptiques. Le premier sens n'est pas possible ; car l'opposition : « Je ne suis pas encore monté… mais je monte, » force à donner au présent son sens rigoureux. Le second n'est pas admissible non plus, puisque cette apparition n'a aucun caractère qui la distingue des suivantes, ce qui devrait être si l'ascension, la glorification complète, les séparait. Le : je monte, doit ainsi désigner une élévation de position actuelle qui n'est pas encore l'ascension. L'on ne peut échapper, quoi qu'en dise Weiss, à l'idée d'une élévation progressive, pendant les jours qui séparent la résurrection de l'ascension, élévation à laquelle correspond la transformation graduelle du corps de Jésus qui ressort clairement de tout ce qui suit. D'un côté, il n'est plus avec les disciples vivant avec eux de l'existence terrestre (Luc 24.44) ; de l'autre, il n'est pas encore non plus dans l'état de glorification auprès du Père. C'est un état de transition corporelle et spirituelle, exactement désigné par le mot : je monte.
Par ce message qu'il lui confie, Jésus veut élever les regards de Marie et ceux de ses disciples de la joie imparfaite de ce revoir passager, qui n'est qu'un moyen, à l'attente de la communion spirituelle permanente, qui est le but, mais que son retour au Père doit précéder (14.12,19 ; 16.7,16). Cet avertissement s'applique à toutes les visites qui suivront et doit consoler les siens des disparitions subites qui y mettront fin. - Le présent elle arrive (v. 18) exprime dans toute sa vivacité la surprise produite chez les disciples par cette arrivée et ce message.
Nous avons dit que l'apparition aux femmes racontée par Matthieu 28.9-10 nous paraît identique avec celle que Jean vient de décrire plus en détail. Et en effet il suffit pour s'en convaincre de comparer les mots : « Ne me touche point, » et : « Va, et dis à mes frères, » avec ceux-ci : « Elles lui embrassèrent les pieds, » et : « Allez, et dites à mes frères. » Quelques critiques modernes, identifiant aussi les deux scènes, ont prétendu que la narration de Jean était plutôt une amplification poétique du court récit de Matthieu au moyen de ceux de Marc et de Luc[1]. Mais comment ne voit-on pas que le récit de Matthieu est un vague sommaire traditionnel, tandis que le tableau de Jean reproduit la scène réelle dans toute sa fraîcheur et sa netteté primitives ?
II. La première apparition aux disciples :
versets 18 à 23
Le seigneur ressuscité avance par degrés dans sa manifestation. L'apparition de Jésus à Marie-Madeleine, préparée par celle des anges, prépare à son tour, par le message confié à Marie pour les disciples, son apparition au milieu d'eux. Deux manifestations particulières du Ressuscité eurent lieu avant celle-ci dans le cours de cette journée, l'apparition aux deux disciples d'Emmaüs et celle qui fut accordée à Pierre (Luc 24.13-32,34 ; comparez Marc 16.12-13). Celle du soir à tous les disciples, décrite dans ce qui suit, est évidemment identique à celle que raconte Luc (Luc 24.36 et suivants ; comparez Marc 16.14). Cette apparition avait pour but essentiel de fonder chez eux la foi à la résurrection et d'affermir par là leur foi en lui ; elle devait servir aussi à préparer leur mission apostolique.
Notes
[1] Keim, par exemple (III, p. 558) : « L'évangéliste de la mystique chrétienne emprunte à Matthieu la visite de Marie-Madeleine au sépulcre et le message aux disciples. »