Cette réponse de Jésus est soudaine comme un éclair. Elle jaillit d'une incommensurable profondeur ; elle illumine des domaines alors complètement inexplorés pour toute autre conscience que la sienne. Les mots : Détruisez ce temple, caractérisent la conduite actuelle et future des Juifs dans sa signification la plus intime, et la parole : Dans trois jours je le relèverai, dévoile toute la grandeur de la personne et de l'œuvre future de Jésus. Cette mystérieuse parole renferme la difficulté suivante : d'un côté, la liaison à ce qui précède conduit à rapporter les mots : ce temple, au temple proprement dit que Jésus venait de purifier : de l'autre, l'interprétation de l'évangéliste (v. 21 force à les appliquer au corps de Jésus. Plusieurs, tels que Lücke, Reuss, tranchent le nœud gordien en déclarant qu'il s'élève un insoluble conflit entre l'exégèse scientifique et l'explication de l'apôtre et en statuant un progrès de la première sur la seconde. Baur administre une sévère leçon à Lücke pour son irrévérence envers l'exégèse apostolique. Cette parole étant, selon Baur, en partie la création de l'évangéliste lui-même, celui-ci doit savoir mieux que personne, mieux que Lücke, quel en est le vrai sens !
La vérité historique, de cette parole de Jésus est garantie : 1o Par la déclaration des faux témoins (Matthieu 26.61 ; Marc 14.57-58), qui prouve que, quoique le souvenir de la circonstance dans laquelle elle avait été prononcée se fût effacé, le mot lui-même était resté profondément gravé dans la mémoire, non seulement des disciples, mais des Juifs. 2o Par Actes 6.14, où les accusateurs d'Etienne disent : « Nous l'avons entendu dire que Jésus de Nazareth détruira ce lieu-ci et changera les coutumes que Moïse nous a données. » Etienne n'avait pu parler ainsi que sur le fondement d'une déclaration positive de Jésus. 3o Par l'originalité, la concision, l'obscurité même de cette parole.
La première proposition ne peut renfermer une invitation aux Juifs de détruire directement le temple, non pas même dans le sens hypothétique de de Wette : « Si vous détruisiez. » Cette supposition serait absurde ; nul Israélite ne pensait à porter la main sur l'édifice sacré. Le mot abattez doit donc être pris dans le sens indirect : amener, en persévérant sur le chemin suivi, la destruction de la théocratie et celle du temple. - Mais quel est le forfait par lequel Israël pourra provoquer un jugement si terrible ? L'interprétation moderne, « l'exégèse scientifique, » comme dit Lücke, répond : par des profanations morales toujours croissantes, telles que celles contre lesquelles Jésus vient de protester. Cette réponse est insuffisante. De simples péchés de ce genre pouvaient préparer, mais non décider la catastrophe. L'A. T. assigne une cause plus positive à la ruine suprême d'Israël ; c'est le rejet et le meurtre du Messie. Zacharie annonce ce crime en décrivant (12.10) le deuil de l'Israël des derniers jours se lamentant sur le meurtre de Jéhova qu'ils ont percé. Daniel, 9.26, dit : « Le Christ sera retranché…, et le peuple d'un prince qui viendra, détruira la ville et le sanctuaire, » passage que Matthieu, 24.15 applique aux circonstances de son temps. Le moyen pour Israël de détruire son temple, c'est, aux yeux de Jésus, de tuer le Messie. L'apparition du Messie est le but de l'institution théocratique. Une fois le Messie retranché, c'en est fait d'Israël et par conséquent du temple. Le peuple et le sacerdoce peuvent bien après ce meurtre exister encore momentanément ; mais tout cela n'est plus que le cadavre sur lequel s'assemblent les aigles du jugement divin (Matthieu 24.28). Pourquoi, au moment où Jésus expire, le voile du temple se déchire-t-il ? C'est qu'en réalité il n'y a plus de Lieu très-saint, partant plus de Lieu saint, plus de parvis, plus de sacrifice, plus de sacerdoce : le temple, comme temple de Jéhova, a cessé d'être.
En disant : « Détruisez ce temple, » c'est donc bien du temple proprement dit que Jésus parle ; mais ce qu'il sait, c'est que ce sera en sa propre personne que cette destruction, pour autant qu'elle dépend des Juifs, se consommera. C'est sur son propre corps qu'ils feront tomber le coup qui abattra leur sanctuaire. L'impératif λύσατε n'est donc pas simplement concessif : « S'il arrive que vous détruisiez. » Il est du même genre que cet autre impératif : « Fais aussitôt ce que tu as à faire » (13.27). Quand le fruit de la perversité, collective ou individuelle, est mûr, il doit tomber. Comparez aussi le πληρώσατε. Matthieu 23.32.
Le sens de la seconde proposition, résulte de celui de la première. Si la mort de Jésus est la destruction réelle du temple, la restauration de celui-ci ne peut consister que dans la résurrection de Jésus lui-même. Jésus disait un jour : « Il y a ici plus que le temple » (Matthieu 12.6). Son corps était la résidence vivante et vraiment sainte de Jéhova ; le sanctuaire visible était l'emblème anticipé de ce temple véritable. C'est donc réellement en lui, en son corps, que s'opérera cette crise suprême. Le Messie périt : c'est le temple qui croule ; le Messie revit : c'est le temple qui se relève : sous une forme nouvelle, sans doute. Car, dans le règne de Dieu, il n'y a jamais simple restauration du passé. Qui dit relèvement, dit progrès, réapparition sous une forme supérieure. - Le terme ἐγείρειν, réveiller, relever, convient parfaitement ici. Car il peut s'appliquer à la fois à une résurrection et à une construction (voir Meyer). L'expression : dans trois jours, dont l'authenticité est tout spécialement garantie par le rapport des faux témoins (διὰ τριῶν ἡμερῶν, Matthieu 26.61 ; Marc 14.58), reçoit dans notre explication son sens naturel ; car, dans une situation historique aussi solennelle que celle-ci, il n'est pas possible de n'y voir qu'une forme poétique ou proverbiale, pour dire : « dans un temps fort court, » comme Osée 6.2 ou Luc 13.32. - On a demandé à Jésus un miracle démonstratif, comme signe de sa compétence. Nous savons par les synoptiques que Jésus a toujours repoussé de pareilles demandes qui renouvelaient pour lui la troisième tentation du désert. Mais il était un miracle, un seul, qu'il pouvait promettre, sans se condamner au rôle de thaumaturge, parce que ce miracle-là rentrait, comme élément nécessaire, dans l'œuvre même du salut : c'était sa résurrection. Aussi est-ce à ce signe qu'il en appelle également, en cas semblables, dans les synoptiques (Matthieu 12.38-40 ; 16.4). Nous surprenons ici encore l'une de ces profondes analogies qui, sous la différence des formes, fondent en un seul le tableau des synoptiques et celui de Jean. C'est par la puissance réparatrice qu'il déploiera, quand le règne de Dieu sera descendu en quelque sorte jusqu'au néant, que Jésus prouvera la compétence réformatrice qu'il vient de s'attribuer à cette heure. - Cette explication répond ainsi au sens naturel des expressions du texte, aux exigences du contexte et enfin à l'interprétation de l'évangéliste.
Voici le sens auquel est arrivée l'exégèse moderne, en suivant, comme dit Lücke, « les lois de l'art philologique. » Il est exposé au mieux, nous paraît-il, par Ewald (Gesch. Christi, p. 250) : « Toute votre religion, reposant sur ce temple, est gâtée et pervertie ; mais il est déjà là celui qui, quand elle aura péri, comme elle le mérite, la restaurera facilement sous une forme plus glorieuse et opérera ainsi non pas un de ces miracles communs que vous demandez, mais le plus grand des miracles. » Dans cette explication le temple abattu, c'est le judaïsme ; le temple relevé, c'est le christianisme ; l'acte de relèvement, c'est la Pentecôte, non la résurrection. Nous ne dirons pas que ce sens soit absolument faux ; il ne l'est qu'autant qu'on le donne comme l'expression exacte de la pensée de Jésus en ce moment. Ce qui le condamne, c'est 1o que la transformation de l'économie de la lettre en celle de l'Esprit n'est point un signe, mais l'œuvre elle-même. Il faut que le fait indiqué par Jésus ait un caractère extérieur pour s'adapter à la demande qui lui a été adressée. 2o Il est impossible d'interpréter naturellement à ce point de vue les mots : en trois jours. Les passages Osée 6.2 et Luc 13.32 ne justifient pas suffisamment le sens figuré qu'il faudrait en ce cas leur donner ici. 3o Le temple relevé serait absolument différent du temple abattu ; mais le pronom αὐτόν, le, exige qu'il y ait du moins une relation entre l'un et l'autre (le corps de Jésus abattu et ressuscité). On objecte au sens que nous avons proposé, que les Juifs n'auraient pu comprendre une réponse aussi mystérieuse. Assurément ils n'ont vu dans le temple, dont parlait Jésus, que l'édifice matériel, et se sont représenté le signe promis par lui comme l'apparition magique d'un temple nouveau et surnaturel (Marc 14.38). Mais nous verrons qu'avec des gens mal disposés la méthode de Jésus est de jeter des énigmes et de ne révéler la vérité qu'en la voilant ; comparez l'explication de Jésus sur l'emploi de la parabole, Matthieu 13.11-17. C'est là un secret de la plus profonde pédagogie.
On objecte encore que Jésus ne pouvait pas connaître si longtemps à l'avance sa mort et sa résurrection. Mais dans les synoptiques aussi il annonce de fort bonne heure la fin tragique de son ministère messianique. C'est dans les premiers jours de son activité en Galilée qu'il parle du moment « où l'époux sera ôté et où les disciples jeûneront » (Marc 2.19-20). Jésus n'avait-il donc jamais lu Esaïe ch. 53, Daniel ch. 9, Zacharie ch. 12, etc ? Or, s'il prévoyait sa mort, il devait être assuré aussi de sa résurrection. Il ne pouvait admettre que l'époux fût enlevé pour n'être pas rendu.
On objecte enfin que, d'après l'Ecriture, ce n'est pas Jésus qui s'est ressuscité lui-même. Mais la réceptivité de Jésus dans l'acte de sa résurrection, n'a pas été de la passivité. Il dit lui-même 10.17-18 : « Je donne ma vie pour la reprendre… ; j'ai le pouvoir de la donner, et j'ai le pouvoir de la reprendre. » Il saisit, comme dans tous ses miracles, la toute-puissance divine, et par là celle-ci devient agissante en lui.
Renan n'a vu dans cette parole, si originale et si profonde, qu'une boutade : « Un jour, dit-il, sa mauvaise humeur contre le temple lui arracha un mot imprudent. » Il ajoute : « On ne sait pas bien quel sens Jésus attachait à ce mot, où ses disciples cherchèrent des allégories forcées (Vie de Jésus, p. 367). Là où Renan voit une preuve de la mauvaise humeur de Jésus contre le temple, les témoins immédiats en trouvèrent une du zèle pour la maison de Dieu, qui dévorait leur Maître. Qui a le mieux compris Jésus ? Quant à l'explication donnée par Jean (v. 21), nous espérons que tout lecteur sérieux y trouvera autre chose qu'une « allégorie forcée. »
Weiss ne pense pas qu'il soit possible de défendre l'authenticité complète de la parole de Jésus, telle que nous l'a conservée Jean. Si Jésus se fût exprimé ainsi, il eût dû en même temps montrer du doigt son corps, et ce geste aurait suffi pour rendre le malentendu des Juifs (v. 20) impossible. D'ailleurs l'interprétation que donne Marc (14.58) de la parole de Jésus, conduit à penser que sa teneur réelle fut un peu différente de celle que nous trouvons chez Jean. A la demande des Juifs relative à sa compétence pour purifier le temple (v. 18), Jésus doit avoir répondu qu'au temple extérieur il substituerait l'habitation de Dieu en esprit. Ce serait Jean qui, selon Weiss, aurait introduit plus tard dans la réponse toute simple de Jésus les deux idées de sa mort et de sa résurrection. - Cette hypothèse ne pourrait être prise en considération que si la difficulté présentée par la parole de Jésus, telle que nous la possédons, était insurmontable. Mais nous croyons avoir montré qu'il n'en est rien. Au fond le vrai motif de de cette supposition, c'est que, selon Weiss, Jésus ne peut avoir prédit à ce moment sa mort et sa résurrection.
Comment Jésus a-t-il discerné dans cette question en apparence si innocente : « Quel signe nous montres-tu ? » le prélude de la catastrophe qui devait mettre fin à sa vie et à la théocratie elle-même ? Nous savons par 2.3-4 avec quelle profondeur Jésus saisissait la portée morale des paroles qui lui étaient adressées. Nous avons cité aussi Luc 4.22, où il suffit à Jésus d'entendre cette réflexion critique de la part des habitants de Nazareth : « Celui-ci n'est-il pas le fils de Joseph ? » pour leur annoncer son prochain rejet, non seulement de leur part (v. 23), mais de la part du peuple entier (v. 24-27). Dans l'impression la plus fugitive de ses interlocuteurs, l'œil perspicace de Jésus discernait le principe de la grande décision finale. Par ce trait caractéristique aussi, nous constatons dans le Jésus des synoptiques et dans celui de Jean un seul et même Jésus.