Jean retrace ici une série de faits providentiels, omis par ses devanciers, qui se sont passés coup sur coup et qui ont concouru à imprimer à la personne de Jésus dans l'état de son plus profond abaissement le sceau messianique. Les Romains laissaient ordinairement les corps des condamnés sur la croix ; ils devenaient la proie des bêtes sauvages ou de la dissolution. Mais la loi juive voulait que les corps des suppliciés disparussent avant le coucher du soleil, afin que, dans la journée suivante, la Terre-Sainte ne fût pas souillée par la malédiction attachée à ce corps inanimé, monument d'une condamnation divine (Deutéronome 21.23 ; Josué 8.29 ; 10.26 ; Josèphe, Bell. jud. IV, 5, 2). A l'ordinaire, les Romains ne s'inquiétaient pas de cette loi, sans doute. Mais, dans ce cas particulier, les Juifs n'eussent absolument pas pu en tolérer la violation parce que, comme le fait observer Jean, le jour suivant n'était pas un jour ni même un sabbat ordinaire ; c'était un sabbat d'une solennité tout exceptionnelle. Ceux qui pensent que, d'après Jean lui-même, le peuple juif avait déjà célébré la Pâque le soir précédent et qu'à ce moment se terminait le grand jour sabbatique du 15 nisan, donnent ici au mot παρασκευή, préparation, le sens technique de vendredi, et expliquent la solennité particulière du samedi qui allait, suivre, par le fait que ce sabbat appartenait à la semaine pascale. Ils rappellent aussi que le 16 nisan se célébrait l'offrande de la gerbe sacrée, acte de culte bien connu par lequel s'ouvrait chaque année la moisson. Mais ni l'une ni l'autre de ces raisons ne peut expliquer la solennité extraordinaire que Jean attribue au sabbat du lendemain. Le 16 nisan était si peu lui-même un jour sabbatique, que, pour couper, le soir du 15 au 16, les épis destinés à former la gerbe sacrée, les envoyés du sanhédrin étaient, obligés d'attendre que le peuple leur criât : « Le soleil est couché : » alors seulement le 16 avait commencé et ils pouvaient prendre la faucille. Aussi le 16 est-il appelé Lévitique 23.11-14 « le jour après le sabbat. » Comment le sabbat hebdomadaire eût-il pu tirer une sainteté supérieure de sa coïncidence avec ce jour purement ouvrable ? Quant au sens technique de vendredi, donné à παρασκευή, il est écarté ici par le manque de l'article. Enfin le γάρ, car, met clairement l'idée de préparation en relation logique avec celle de la sainteté extraordinaire du sabbat qui allait commencer à six heures du soir, et oblige ainsi de conserver à ce mot son sens naturel de préparation. Il résulte de là que le moment de la mort de Jésus était le soir du 14, et non celui du 15, puisque le jour sabbatique était sur le point de commencer, non de finir. Les mots : « Car c'était préparation, » signifient, à la fois préparation du sabbat (comme vendredi) et préparation du grand jour pascal (comme veille du 15 nisan) : il y avait donc double préparation ce jour-là, parce qu'il y avait cumul de repos sabbatique dans le jour suivant, qui se trouvait être à la fois le sabbat hebdomadaire et le grand sabbat, premier jour de la fête. Par ces mots, l'évangéliste rappelle indirectement que l'acte essentiel de la préparation, l'immolation de l'agneau, avait lieu dans le temple en ce moment même et que le repas pascal allait suivre dans quelques heures. Voilà pourquoi il était de toute nécessité du point de vue juif que les corps disparussent sans retard, avant que le jour suivant commençât (à six heures du soir). - Pilate, respectant ce scrupule, consentit à l'opération qui lui était demandée. Le brisement des jambes ne donnait pas la mort immédiatement, mais il avait pour but de l'assurer, et ainsi de permettre l'enlèvement des corps. Car il rendait tout retour à la vie impossible, parce que la gangrène en résultait nécessairement et immédiatement. L'existence de cet usage (σκελοκοπία, crurifragium), chez les Romains, dans certains cas exceptionnels, est parfaitement constatée (voir les nombreux passages cités par Keim). Aussi Renan dit-il : « L'archéologie juive et l'archéologie romaine du v. 31 sont exactes. » Si Keim lui-même élève malgré cela des difficultés, demandant pourquoi les synoptiques ne mentionnent pas ce fait s'il est historique, il est aisé de lui répondre : Parce que Jésus lui-même n'en a point été atteint. Or sa personne seule leur importait, non celles des deux malfaiteurs. Jean n'aurait pas non plus mentionné ce détail sans sa relation avec l'accomplissement d'une prophétie, qui l'avait vivement frappé. - Faut-il entendre le ἀρθῶσι fussent enlevés, seulement de l'enlèvement de la croix ? Je ne le pense pas. Ce qui importait aux Juifs qui faisaient la demande, ce n'était pas que les corps fussent décloués, mais qu'ils disparussent. La loi Deutéronome 21.23, qui leur imposait cette demande, n'avait pas trait au supplice de la croix, inconnu à Israël.