Jean complète par quelques détails importants le récit déjà connu des derniers moments de Jésus. - Μετά τοῦτο, après cela, doit être pris dans un sens large, comme dans tout notre évangile. C'est entre le trait précédent et celui-ci que se place l'indicible angoisse du sein de laquelle Jésus s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? » - L'expression : Tout est consommé, se rapporte à sa tâche de Rédempteur, telle qu'il pouvait l'accomplir durant son existence terrestre, et en même temps au tableau prophétique dans lequel cette tâche avait été tracée à l'avance. Cependant il restait un trait de la prophétie qui n'était pas accompli encore. De nombreux interprètes (Bengel, Tholuck, Lange, Meyer, Luthardt, Bæumlein, Keil, Wahle) font dépendre ἵνα, afin que, de τετέλεσται : « Sachant que tout était consommé à cette fin que l'Ecriture fût accomplie. » Ce sens ne me paraît pas admissible. L'accomplissement des Ecritures ne saurait être envisagé comme le but de l'accomplissement de l'œuvre de Jésus. D'ailleurs il résulte précisément des v. 28 et 29 que, si l'œuvre rédemptrice était consommée, il manquait cependant encore un trait à l'accomplissement du tableau prophétique des souffrances du Messie, et que Jésus ne veut pas laisser ce trait inaccompli. Le afin que dépend donc du verbe suivant, λέγει : Jésus dit. Ainsi Chrysostome, Lücke, de Wette, Weiss, etc. Seulement il ne faut pas, comme Weiss, attribuer le but à Dieu ; c'est celui de Jésus lui-même, comme le fait sentir le εἰδώς, sachant que… En disant : J'ai soif, Jésus voulait réellement provoquer l'accomplissement littéral du dernier trait des souffrances du Messie : « Il m'ont abreuvé de vinaigre » (Psaume 69.22). Jésus était dès longtemps tourmenté par la soif - c'était l'une des plus cruelles tortures de ce supplice - et il eût pu comprimer, jusqu'au bout comme il l'avait fait jusqu'à ce moment, l'expression de cette sensation douloureuse. S'il ne l'a pas fait, c'est qu'il savait que ce dernier trait devait encore s'accomplir et qu'il voulait qu'il s'accomplit sans retard. Jean dit τελειωθῇ et non πληρωθῆ (que substituent à tort quelques documents). Il s'agit en effet non de l'accomplissement de cette prophétie spéciale, mais de l'achèvement de l'accomplissement des prophéties scripturaires, en général. Keil, Wahle pensent que ce rafraîchissement momentané lui était nécessaire pour qu'il put rendre lui-même son âme à Dieu. - La boisson offerte à Jésus n'est point le breuvage assoupissant qu'il avait refusé au moment du crucifiement et qui était un vin étourdissant, mêlé de myrrhe (Marc) ou d'absinthe (Matthieu). Jésus l'avait refusé, parce qu'il voulait conserver la parfaite lucidité de son esprit jusqu'à la fin. La boisson que le soldat lui offre maintenant n'est pas non plus le vin des soldats, comme on le dit d'ordinaire, car dans ce cas l'éponge et le bâton d'hysope eussent été là sans aucun but. C'était du vinaigre préparé pour les condamnés eux-mêmes. - Dans les deux premiers évangiles le cri de Jésus : « Eli, Eli !… Mon Dieu, mon Dieu… » avait provoqué de la part d'un soldat un acte analogue, mais trois heures s'étaient écoulées depuis lors. - L'hysope est une plante qui n'a qu'un pied et demi de hauteur. Puisqu'une tige de cette longueur suffisait pour atteindre les lèvres du condamné, il résulte de là que la croix n'était pas si haute qu'on la représente ordinairement. - Ostervald et Martin traduisent tout à fait à faux : « Ils mirent de l'hysope autour [de l'éponge]… ; » ou : « l'environnant d'hysope… » Un critique hollandais, de Koe (Conjecturaal Critik en het Evangelie naar Johannes, 1883), a proposé de substituer à ὑσσώπῳ (hysope) ὑσσῷ, une lance[1]. La conjecture est ingénieuse, mais non suffisamment motivée.
« J'ai soif » fut la cinquième parole du Sauveur, et « Tout est accompli, » la sixième. Les trois premières de ses sept paroles sur la croix ont eu trait à ses relations personnelles : c'étaient la prière pour ses bourreaux (Luc), la promesse faite au brigand son compagnon de supplice, le legs fait à sa mère et à son ami (Jean). Les trois suivantes se sont rapportées à son œuvre de salut : le cri « Mon Dieu… » (Matthieu et Marc), aux douleurs morales du sacrifice expiatoire ; le gémissement : « J'ai soif » (Jean), à ses souffrances physiques ; la parole triomphante : « Tout est accompli, », à la consommation des unes et des autres. La septième et dernière, qui n'est mentionnée expressément que par Luc : « Père, je remets mon esprit entre tes mains. » est impliquée, chez Jean dans ce mot παρέδωκε, elle se rapporte à lui-même, à l'achèvement de son existence terrestre. Le terme grec n'est pas exactement rendu par notre locution rendre l'esprit. Il exprime un acte spontané. « Personne ne prend ma vie, avait dit Jésus ; j'ai le pouvoir de la donner et j'ai le pouvoir de la reprendre » (10.18) : il faudrait pouvoir traduire par le mot transmettre (confier). Tel fut aussi le sens de ce grand cri avec lequel, selon Matthieu et Marc, Jésus expira. - Le mot κλίνας, « ayant baissé la tête, » indique que jusqu'alors il avait tenu sa tête élevée.
Le brisement des jambes : v. 31 à 37
Notes
[1] Un Ms. de la Vulgate (h) lit réellement ainsi.