On a souvent présenté cette argumentation comme une rétractation implicite des expressions dans lesquelles Jésus semblait avoir affirmé sa nature divine. Dans ce sens, on lui fait dire : « De simples créatures sont appelées dieux, en raison de ce qu'elles représentent Dieu dans une fonction quelconque, celle de juge, par exemple ; c'est là le seul sens dans lequel je me sois attribué la divinité. » Mais il récuserait ainsi les témoignages qu'il s'est rendus antérieurement et dont nous avons constaté le sens. En réalité, Jésus ne veut, dans cette première partie de sa réponse, v. 34-36, que repousser l'accusation de blasphème. Dans ce but, voici comment il raisonne : « L'Ecriture a appelé dieu de simples humains, en tant que revêtus d'une fonction dans laquelle ils étaient les représentants et les organes de Dieu sur la terre ; donc, ne fussé-je rien de plus qu'un simple homme, envoyé pour accomplir une œuvre divine, je ne mériterais pas, d'après l'Ecriture elle-même, d'être traité de blasphémateur pour m'être dit Fils de Dieu. » Comme argument ad hominem, le raisonnement est irréfutable. Cependant il donne toujours lieu à cette objection : Jésus s'est dit Dieu dans un tout autre sens que celui dans lequel l'Ecriture donnait ce titre aux juges israélites. Mais il y a un second point à considérer ; c'est la gradation renfermée dans les v. 35 et 36 : « Si l'Ecriture n'a pas blasphémé en appelant dieux les personnes à qui est adressée la révélation, comment aurais-je blasphémé en me déclarant Dieu, moi que Dieu envoie au monde comme sa révélation elle-même ? » Cette position toute différente de Jésus à l'égard de la révélation divine justifie le sens supérieur dans lequel il s'attribue le titre de Dieu. Le monothéisme biblique diffère absolument du froid et mort déisme que l'orthodoxie juive avait extrait des Livres saints et qui sépare par un abîme le Créateur et l'homme. Ce monothéisme pétrifié est le trait d'union entre le judaïsme dégénéré, le mahométisme et le rationalisme moderne ; mais il n'est qu'une grossière caricature de la conception scripturaire. Toute fonction théocratique, exercée au nom de Jéhova, qui l'a conférée, met son organe en relation vivante avec le Très-Haut, le fait participer à son souffle et le constitue son agent. Par là cet homme, roi, juge ou prophète, devient relativement une manifestation de Dieu même. « En ce temps, la maison de David sera comme Elohim, comme l'Ange de l'Éternel. » Zacharie 12.8. L'A. T., par sa tendance la plus profonde, est en marche constante vers l'incarnation, couronnement de ce rapprochement croissant entre Dieu et l'homme. Voilà le vrai fond de l'argumentation de Jésus : Si ce courant tout entier n'a rien de blasphématoire, le terme auquel il aboutit, l'apparition d'un homme qui se dit un avec Dieu, n'a rien en soi d'attentatoire à la majesté divine. La citation est tirée de Psaume 82.6 ; et le terme de loi désigne ici, comme 7.49 ; 12.34, etc., l'Ancien Testament tout entier, non comme dénomination a potiori parte, mais en tant qu'il fait loi pour la pensée et la vie israélites. Sur l'expression votre loi, voir à 8.17. - Asaph s'adresse dans ce psaume aux juges théocratiques. Le v. 1 décrit leur grandeur, comme organes de la justice divine qu'ils ont mission d'administrer. Dieu lui-même siège au milieu d'eux : c'est de lui qu'émanent leurs sentences. Puis, dans les versets 2 à 5 Asaph oppose la triste réalité, l'injustice des juges actuels, à la grandeur idéale de leur fonction. Au v. 6, il revient à l'intuition du premier verset, celle de leur dignité officielle. Le mot : « J'ai dit, » se rapporte sans doute, à la parole d'Asaph lui-même dans le v. 1 : « Dieu assiste dans l'assemblée de Dieu. » Le psalmiste prépare ainsi la transition à l'avertissement des v. 7 et 8, ou il leur rappelle qu'ils seront eux-mêmes jugés lorsqu'ils auront à rendre compte de cette fonction divine dont ils avaient été revêtus Jésus tire de la parole du psalmiste une conclusion a minori ad majus, exactement comme 7.23. Le point d'appui du raisonnement est ce principe admis : que l'Ecriture ne sautait blasphémer. Par ceux à qui la Parole de Dieu est adressée, Jésus entend évidemment ces juges auxquels l'Esprit saint s'adresse en leur disant : Vous êtes… La remarque en forme de parenthèse : Et l'Ecriture ne peut être anéantie, montre le respect sans bornes que Jésus éprouvait pour la parole scripturaire.
Supposons que ce fût l'évangéliste qui eût inventé toute cette argumentation : eût-il pu résister, lui, le soi-disant auteur de la théorie du Logos, à la tentation de mettre ici dans la bouche de Jésus cette dénomination favorite par laquelle il l'avait désigné dans le prologue ? C'était la gradation toute naturelle : La loi appelle dieux ceux à qui la Parole est adressée ; combien moins peut-on m'accuser de blasphème, moi qui suis la Parole elle-même, lorsque je m'attribue le titre de Dieu ? Jean ne succombe pas à cette tentation ; c'est qu'elle n'existait point pour lui, car il se bornait a rapporter fidèlement ce qu'avait dit son Maître. - Jésus se désigne comme celui que le Père a sanctifié et envoyé. La première expression pourrait, à la rigueur, se rapporter à un fait de la vie terrestre de Jésus, tel que celui de la naissance miraculeuse (Luthardt) ou celui du baptême (Weiss). Mais il faudrait dans ce cas appliquer l'expression qui suit : envoyé dans le monde, à un acte postérieur à l'un ou l'autre de ces deux faits : selon Weiss, par exemple, à l'ordre de commencer son ministère public. Ou bien il faudrait admettre dans la position des deux termes de sanctifier et d'envoyer un ordre rétrograde, ce qui est tout aussi forcé. Le terme envoyer dans le monde ne peut désigner naturellement que la mission qu'il a reçue quand il est venu de Dieu pour remplir sa tâche de Rédempteur ; celui de sanctifier doit par conséquent désigner l'acte céleste par lequel Dieu l'a spécialement mis à part et consacré pour cette mission. C'est à ce commandement, antérieur à l'incarnation, que nous reportait déjà l'expression de mandat, ἐντολή, employée v. 18 ; comparez 1 Pierre 1.20. Il y a tout un conseil entre le Père et le Fils qui a précédé la venue de Jésus sur la terre et dont il formule lui-même le sens profond, quand il dit : « Je suis descendu du ciel pour faire, non ma volonté, mais la volonté de celui qui m'a envoyé » (6.38). Quelle n'est pas la supériorité d'un tel être sur tous ceux à qui la révélation divine s'adresse ici-bas ! - En reproduisant le grief articulé contre lui, Jésus passe au discours direct : tu blasphèmes. C'est l'écho de l'accusation qui retentit encore à son oreille. Les mots suivants : parce que j'ai dit, dépendent, non de tu blasphèmes, mais de vous dites. Le titre de Fils de Dieu reproduit évidemment ici le sens de la déclaration du v. 30 : Moi et le Père sommes un. Cet exemple montre de nouveau combien il est faux de voir dans le titre de Fils de Dieu l'indication d'une fonction, même de la plus haute fonction théocratique. Pris dans ce sens, ce terme ne comportait absolument aucun blasphème. Les Juifs, qui venaient de lui adresser cette question : « Si tu es le Christ, dis-le nous franchement, » ne pouvaient évidemment trouver dans le titre de Christ un blasphème. Quant à Jésus, il pense ici, comme le montre le v. 30, à tout autre chose qu'à sa dignité de Messie. Celle-ci n'est qu'un corollaire découlant de son union toute spéciale avec Dieu. Il se propose donc simplement d'éveiller dans le cœur de ses auditeurs le sentiment de sa relation étroite avec Dieu, certain non seulement que la conviction de sa messianité en résultera par une conséquence naturelle, mais aussi que de toute autre manière ils s'en formeraient une idée fausse. De là la suite :
Versets 37 à 39 : La preuve de la divinité de Jésus.