Ce tableau mérite plutôt le nom d'allégorie que celui de parabole. Dans la parabole, l'image empruntée à la vie ordinaire est développée pour elle-même, de façon à mettre en pleine lumière une vérité qui trouve aussi son application dans la sphère du royaume de Dieu ; ce qui importe, c'est cette vérité, qui ressort de l'ensemble du récit, et il ne faut pas chercher l'application spéciale de chaque détail ; dans l'allégorie l'intention morale s'affirme dans tous les traits particuliers, dont chacun a un sens figuré déterminé qu'il s'agit de retrouver : l'image ne prend pas un corps indépendant de la pensée. La parabole est un tableau, l'allégorie un transparent. Les synoptiques présentent aussi des images de ce genre, par exemple celles du levain et du grain de sénevé.
On a pensé que les images employées ici par Jésus devaient être empruntées au spectacle qu'il avait sous les yeux dans ce moment même ; que c'était l'heure où les bergers ramenaient leurs troupeaux des campagnes environnantes dans la ville de Jérusalem[1] ; cette explication pourrait s'étendre au second tableau en admettant que Jésus se trouvait près de la porte des brebis lorsqu'il prononça v. 7 et suivantes[2]. De telles suppositions n'ont rien d'impossible. Mais comme Jésus, dans les discours précédents, s'est appliqué plusieurs symboles théocratiques, il est possible qu'il continue à faire de même. David invoquait l'Éternel comme son berger (Psaume 23). Jéhova, dans sa suprême apparition, comme Messie, était représenté par les prophètes comme le berger d'Israël : Esaïe 40.11 ; Ezéchiel ch. 34 ; Zacharie ch. 11. Ce dernier passage en particulier offre une analogie assez remarquable avec la situation actuelle. Comme le berger de Zacharie, Jésus, en ce moment, après avoir inutilement cherché à rassembler Israël, renonce à le sauver ; et, abandonnant aux pharisiens (le berger insensé dont parle Zacharie) la direction du gros du troupeau, il se borne à emmener hors de la bergerie qui va être saccagée les quelques pauvres brebis qui, comme cet aveugle, s'attachent à lui.
Lücke observe avec raison que la formule amen, amen ne marque jamais le commencement de quelque chose d'entièrement nouveau. Elle lie étroitement ce qui suit à ce qui précède, soit comme confirmation, soit comme antithèse - Une bergerie n'est pas, en Orient, un bâtiment couvert comme nos étables ; c'est un simple enclos, entouré d'une palissade ou d'un mur. L'on y fait rentrer, le soir, les brebis. Plusieurs troupeaux sont ordinairement réunis dans une telle enceinte Les bergers, après les avoir remis aux soins d'un gardien commun, le portier, qui est chargé de veiller à leur sûreté pendant la nuit, s'en retournent chez eux ; au matin, ils reviennent, heurtent à la porte de l'enclos solidement verrouillée ; le gardien l'ouvre. Chacun appelle alors ses propres brebis, et, après avoir formé son troupeau, le conduit au pâturage. Quant aux voleurs, c'est en escaladant le mur d'enceinte qu'ils cherchent à pénétrer dans la bergerie. Rappeler ces détails, qu'a retracés Bochart dans son Hiérozoïcon, et que confirment les voyageurs modernes, c'est presque avoir expliqué notre allégorie. - Il m'est impossible de comprendre comment Weiss peut nier que la bergerie désigne la théocratie, ou plus exactement le règne de Dieu dans sa forme préparatoire. D'après lui, cette image n'aurait en elle-même aucune valeur et serait seulement une condition pour l'exposé des deux différentes manières d'agir, du berger et des larrons, qui doivent être dépeintes. Mais le v. 16 dit assez clairement qu'Israël est l'αὐλή, l'enclos des brebis. - Entre le κλέπτης ou larron et le λῃστής ou brigand, il y a une nuance ; le second terme rappelle un degré de violence et d'audace plus marqué que le premier ; l'un dérobe, l'autre égorge. Jésus veut décrire par là l'audace pleine de ruse avec laquelle les pharisiens étaient parvenus à établir leur autorité dans l'enceinte du peuple de Dieu, en dehors de toute charge instituée par Dieu. Rien, en effet, dans la loi, ne justifiait la mission que ce parti s'était arrogée en Israël, et le pouvoir despotique qu'il y exerçait. - En opposition à ce ministère sans vocation, l'image de la porte désigne tout naturellement l'entrée légitime, par conséquent une fonction divinement instituée spécialement, dans le contexte, la charge messianique annoncée et préfigurée dans tout l'A. T. Il ne faut point se laisser détourner de ce sens tout naturel de l'image, tel qu'il résulte du contraste entre v. 1 et 2, par la déclaration de Jésus au v. 7. Ce n'est nullement là l'explication de la parabole actuelle ; c'est le commencement d'une parabole nouvelle où des images différentes, quoique analogues, sont employées librement au service d'une idée toute différente. Plusieurs interprètes. Lücke, Meyer, Reuss, Luthardt. Bonnet, etc., envisagent la porte dans cette première parabole comme représentant la personne même du Seigneur (v. 7). En conséquence ils voient dans les bergers qui entrent par cette porte les vrais conducteurs des ouailles, qui sont introduits auprès d'elles par Jésus. Mais à propos de quoi Jésus viendrait-il à parler ici des futurs pasteurs de son Eglise ? Encore si les disciples avaient joué un rôle dans le récit précédent, cela pourrait aider à comprendre une si invraisemblable anticipation ! - La porte représente la charge messianique divinement instituée et formant l'entrée légitime dans la théocratie préparée pour son chef normal, le berger, c'est-à-dire le Messie. Sans doute le mot ποιμήν, berger, est en grec sans article, par conséquent adjectif. Il désigne la qualité, non l'individu : celui qui entre comme berger (opposé à : comme brigand). Mais cette forme n'empêche en rien l'application de cette image à Jésus (v. 12). - Celui qui vient en qualité de berger, n'a pas besoin de franchir, comme un voleur, le mur de l'enclos : le portier lui ouvre. Quel est ce portier ? Tout naturellement : celui qui est chargé de la part de Dieu d'introduire le Messie dans sa divine fonction. Serait-ce, comme le pensent Bengel, Hengstenberg, Gess, le Père qui attire les âmes au Fils (6.44) ? Mais Dieu, le propriétaire du troupeau, ne peut être décemment représenté comme un serviteur d'ordre inférieur, subordonné au berger lui-même. Selon Stier. Lange, ce serait le Saint-Esprit : même objection. D'ailleurs, Jésus doit désigner par cette image une fonction historique, un ministère aussi positif que celui du Messie lui-même. D'après Chrysostome, il s'agit de Moïse, en tant que la loi conduit à Christ. C'est bien éloigné et recherché. Lampe a entendu par le portier tous ceux qui attendaient Christ en Israël, et plus spécialement Jean-Baptiste. Il me paraît que la nature des choses et le commencement de notre évangile prouvent bien clairement que Jésus a pensé, en s'exprimant ainsi, au précurseur et au précurseur seul. Dieu avait suscité expressément Jean-Baptiste pour signaler le Messie au peuple et l'introduire dans son sein : « Il parut un homme envoyé de Dieu pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui » (1.6-7). C'était lui dont le témoignage avait amené à Jésus ses premiers croyants et aurait dû lui ouvrir le cœur du peuple entier. Quant à ceux qui, comme Lücke, de Wette, Meyer., Luthardt, Weiss, ne voient dans ce trait qu'un ornement du tableau sans application, il n'y a pas de raison proprement dite à leur opposer. C'est affaire de sentiment. Mon impression est que chaque trait dans ce tableau répond à une réalité historique.
Ce n'est pas seulement la manière d'entrer qui distingue le berger du voleur ; c'est aussi la manière dont, une fois entré, il se comporte avec le troupeau. Le voleur s'empare des brebis par des procédés violents ; le berger fait simplement entendre sa voix, et ses brebis, la reconnaissant aussitôt, se dégagent spontanément du milieu de celles qui appartiennent aux autres bergers, et viennent se grouper autour de lui. Les mots : les brebis entendent sa voix, pourraient se rapporter à toutes les brebis renfermées dans l'enclos, et les suivants, ses propre brebis, s'appliquer aux seules brebis du Messie. Mais l'expression : entendre sa voix, revêt dans tout ce morceau un sens trop intime pour s'appliquer ici à l'audition purement extérieure, comme ce serait le cas dans cette interprétation. Il me paraît donc qu'il vaut mieux appliquer déjà les premiers mots du v. 3 aux brebis du Messie dans la théocratie ; si ensuite, au mot brebis, Jésus ajoute l'épithète ἴδια (ses propres), ce n'est pas pour les distinguer des autres, mais pour accentuer le prix tout nouveau qu'elles acquièrent pour son cœur, dès que l'acte de la foi les a faites siennes réellement. - Ces expressions remarquables reposent sur le fait qu'entre la voix du Messie et le cœur des croyants il existe une sorte d'harmonie préétablie, grâce à
laquelle ils le reconnaissent aussitôt qu'il leur apparaît ou qu'il leur parle. Ce fait, dont témoigne l'expérience des premiers disciples (ch. 1) aussi bien que celle de l'Eglise entière, s'explique par ce qui a été dit dans le prologue de l'effusion originaire de la vie et de la lumière du Logos dans l'âme humaine (1.4,10). C'est dans des paroles comme celles qu'il vient de rapporter, que Jean a puisé cette pensée profonde. - Le berger prononce le nom particulier de chacune des brebis - c'est le sens de la leçon φωνει - ou il les invite à le suivre en les appelant par leur nom c'est ce que signifie la leçon καλεῖ. Dans les deux cas, il s'agit de quelque chose de plus spécial que l'appel général à la foi indiqué par le mot sa voix. Une fois qu'elles sont venues à lui avec foi, il leur donne un signe de connaissance et de faveur tout personnel. Le nom est dans l'Ecriture l'expression de la personnalité. Cette dénomination spéciale donnée à chaque brebis est la preuve de la connaissance la plus individuelle et de la tendresse la plus intime. Qu'on se rappelle le nom de Pierre donné à Simon (1.43) et cette apostrophe : Marie (20.16), dans laquelle Jésus résume tout ce que Marie est pour lui, tout ce qu'il est pour elle. Qu'on se rappelle aussi le : « Toi, crois-tu ? » adressé à l'aveugle guéri (9.35).
Dans l'image générale de la parabole, ces mots : « Et il les conduit dehors, » désignent l'acte du berger conduisant son troupeau au pâturage. Mais il s'agit de savoir si ce trait se rapporte uniquement aux soins que tout berger accorde journellement à son troupeau, ou s'il n'est pas destiné à caractériser ici une situation historique déterminée : la sortie du troupeau messianique de l'enclos théocratique voué à la ruine. Ce dernier sens me paraît seul correspondre à l'idée de l'entrée du Messie dans la bergerie. C'est là un fait historique auquel doit répondre celui de la sortie du berger et de ses brebis. Reuss persifle selon sa coutume : « Si, dit-il, il était question de faire sortir les croyants de l'ancienne théocratie, il se trouverait que deux lignes plus bas ces mêmes croyants y rentreraient » (allusion à v. 9 : il entrera et sortira). Mais ce savant oublie que cette dernière parole est empruntée à une autre parabole, où les images prennent, comme nous le verrons, un sens tout différent. Jésus a reconnu le signal de la séparation inévitable dans le traitement que l'on a fait subir à l'aveugle-né, dans son expulsion violente (9.34), ainsi que dans ce décret d'excommunication qui le frappe lui-même en la personne de ses adhérents (9.22) ; et généralement dans l'hostilité violente dont il se voit l'objet (ch. 7 et 8). C'est la conséquence de cette situation qu'il décrit dans ce terme de conduire dehors, comme dans le : il les appelle, il avait décrit la formation historique de son troupeau.
Ainsi le berger a appelé les brebis, puis il a donné une marque de tendresse à celles qui sont venues se grouper ; maintenant il les fait sortir de l'enclos où elles étaient renfermées. Le terme ἐκβάλλειν, pousser, jeter dehors, v. 4, relève avec force l'idée capitale du morceau, telle que nous venons de l'indiquer. Ce mot désigne un acte énergique et presque brusque par lequel le berger aide la brebis, qui hésite encore, à se séparer des autres brebis du bercail et à se livrer aux chances de la nouvelle existence que l'appel du berger ouvre devant elle. Le reste du verset décrit la vie du troupeau messianique, ainsi formé, dans les pâturages spirituels où l'introduit son divin conducteur, puis la fidélité persévérante des brebis, dont celle de l'aveugle vient d'offrir l'exemple, et enfin l'intime relation qui existe désormais entre ces brebis et leur berger. Il y a un grande délicatesse dans ces mots : « Lorsqu'il les a mises dehors, il marche devant elles » Tant qu'elles étaient encore dans l'enclos, il restait en arrière pour les pousser dehors, afin qu'il n'en restât pas une seule (πάντα, toutes, d'après les alex.). Mais une fois la sortie achevée, il se met à leur tête pour conduire le troupeau. On voit combien le moindre trait du tableau est correct. Οἴδασι, elles connaissent, dit plus qu'ἀκούει, elles entendent (v. 3) ce dernier terme désignait l'acceptation du premier appel ; l'autre se rapporte à la connaissance personnelle plus avancée qui résulte de la relation journalière. De là sans doute le pluriel οἴδασι succédant aux singuliers précédents.
Le long du chemin que suivent les brebis se font entendre, à droite et à gauche, des voix étrangères qui cherchent à les détourner des traces du berger : ce sont celles des voleurs qui, ne pouvant tenir en plein jour le rôle de brigands, ont recours à des moyens de séduction ou d'intimidation, comme les pharisiens dans la scène précédente (9.14-40). Mais ils ne réussissent pas mieux à rompre le lien une fois contracté, qu'ils n'ont réussi par la violence à l'empêcher de se former. La brebis est désormais familiarisée avec la voix du berger, de sorte que toute autre voix produit sur elle un effet étrange et repoussant[3].
Nous avons déjà réfuté l'interprétation de ceux qui appliquent ce tableau aux pasteurs de la nouvelle alliance. Leur raison principale (v. 7 : Je suis la porte) n'a aucune valeur, les deux tableaux étant différents, comme nous le verrons. L'image change en tout cas de la seconde à la troisième parabole : comparez v. 7 : « Je suis la porte ; » et v. 11 : « Je suis le bon berger. » Pourquoi pas aussi de la première à la seconde ? L'application aux pasteurs chrétiens rompt entièrement la liaison de ce discours soit avec la scène précédente, soit avec la situation de l'œuvre de Jésus à ce moment-là, enfin avec le tableau du développement de l'incrédulité nationale qui est l'objet de toute cette partie.
Dans ce passage ressort de nouveau, de la manière la plus claire, l'idée de l'unité organique de l'ancienne et de la nouvelle alliance, idée dont Reuss et l'école de Tubingue ont prétendu ne pas trouver trace dans le quatrième évangile.
Notes
[1] Néander, dans ses leçons.
[2] F. Bovet. Voyage en Terre-Sainte, p. 183.
[3] On connaît le trait de ce voyageur écossais qui, ayant rencontré sous les murs de Jérusalem un berger ramenant son troupeau, changea de vêtements avec lui, et, ainsi déguisé, se mit à appeler à lui les brebis. Celles-ci restèrent immobiles. Le vrai berger fit alors entendre sa voix. Toutes accoururent, en dépit de son nouveau costume.