Jésus laisse tomber leur persiflage. Il continue l'avertissement commencé au v. 21. Un abîme les sépare de lui : voilà pourquoi il ne pourra leur servir de Sauveur et les élever avec lui dans le ciel, sa patrie. Le parallélisme entre les expressions « d'en-bas » et « de ce monde » (v. 23) ne permet pas de renfermer dans la première l'idée de l'Hadès. Il faut plutôt voir dans la première antithèse : d'en-bas et d'en-haut, l'opposition d'origine, et dans la seconde : de ce monde et non de ce monde, le contraste de disposition et d'activité morale. Le monde désigne la vie humaine constituée indépendamment de la volonté divine et, par conséquent, en opposition avec elle. On peut être d'en-bas (par nature), sans être du monde (par tendance), si l'âme vient à s'élever au désir des biens supérieurs. La forme négative : Moi, je ne suis pas de ce monde, exprime avec force la répulsion qu'inspire à Jésus tout ce train de la vie humaine destitué du souffle divin.
Leur perdition est en conséquence certaine, s'ils refusent de s'attacher à lui, car seul il eût pu être pour eux le pont entre en-bas et en-haut. La courte proposition par laquelle Jésus formule le contenu de la foi : « Si vous ne croyez pas que je suis… » (littéralement), est remarquable par l'absence d'attribut. Toute l'attention se porte évidemment sur le sujet ἐγώ, moi : « que c'est moi qui suis… et nul autre. » Il me paraît difficile qu'en se servant de cette expression Jésus ne pense pas à celle par laquelle Jéhova exprime souvent ce qu'il est pour Israël (par exemple Deutéronome 32.39 ; Esaïe 43.10 : ki ani hou, littéralement car je le suis). Comme on l'a dit, dans ce mot est résumée par Dieu lui-même toute la foi de l'A. T. : « Je suis votre Dieu, en dehors duquel il n'y en a point d'autre. » De même Jésus résume dans ce mot toute la foi de la nouvelle alliance : « Je suis le Sauveur en dehors de qui il n'y en a pas d'autre. » Il est remarquable que, dans le passage du Deutéronome, les LXX emploient pour traduire ces paroles précisément la même expression grecque que nous trouvons ici : ἴδετε ὅτι ἐγώ εἰμι : ce qui fait penser que Jésus a employé la même expression hébraïque que l'A. T. L'attribut sous-entendu était bien certainement le Christ. Mais Jésus évitait avec soin ce terme, à cause de l'acception politique qu'il avait prise en Israël. Les auditeurs pouvaient sous-entendre des périphrases telles que celles-ci : celui que vous attendez ; celui qui seul peut répondre aux vraies aspirations de votre âme : celui qui peut vous sauver du péché et vous conduire à Dieu. Mais ce mot de Christ qu'il évite avec soin, c'est précisément celui que ses auditeurs voudraient lui arracher : c'est là le but de leur question : Qui es-tu donc, toi ? En d'autres termes : « Aie enfin le courage de trancher le mot ! » Ses ennemis pouvaient en effet exploiter utilement contre sa vie une déclaration expresse de sa part sur ce point décisif.
La réponse de Jésus est l'un des passages les plus controversés de l'évangile. Il y a deux classes principales d'interprétations, d'après les deux sens principaux du mot ἀρχή : commencement (temporel) et principe (substantiel ou logique). Dans la première il faut ranger celle de Cyrille, Fritzsche, Hengstenberg : « Dès l'éternité (ἀρχή 1.1), je suis ce que je vous déclare. » Mais pourquoi, au lieu de la locution inusitée τὴν ἀρχήν, ne pas dire simplement ἀπ’ ἀρχῆς, comme 1 Jean 1.1 ? Puis, dans ce sens, le parfait λελάληκα n'eût-il pas convenu mieux que le présent λαλῶ. D'ailleurs la pensée de Jésus eût été en tous cas tout à fait impénétrable pour ses auditeurs. - Les Pères latins, Augustin, par exemple, ont traduit comme s'il y avait le nominatif ἡ ἀρχή, « le commencement (l'origine des choses). » Il n'y aurait qu'un moyen de justifier grammaticalement ce sens ; ce serait de faire de l'accusatif τὴν ἀρχήν une attraction du ὅ τι suivant : « Le commencement, ce qu'aussi je vous dis. » Mais la construction n'en reste pas moins très forcée, aussi bien que l'idée. - Tholuck, abandonnant le sens transcendant de ἀρχή applique ce mot au commencement du ministère de Jésus : « Je suis ce que je ne cesse de vous dire depuis que j'ai commencé à vous parler. » Mais pourquoi ne pas dire simplement ἀπ’ ἀρχῆς, comme 15.27 ? Et il faut avouer que l'inversion de τὴν ἀρχῆν ne s'explique pas très bien, non plus que le καί, aussi, devant λαλῶ. - Reste, dans le sens temporel de ἀρχή, l'explication de Meyer. Il admet à la fois une interrogation et une ellipse : « Ce que je vous dis de moi dès le commencement (c'est là ce que vous me demandez) ? » L'ellipse est aussi forcée que la pensée oiseuse. Et comment expliquer le καί, le choix du terme inusité τὴν ἀρχήν et l'emploi du présent λαλῶ, au lieu du parfait qui aurait certainement mieux convenu dans ce cas ? - Les interprètes qui donnent à ἀρχή un sens logique et font de τὴν ἀρχήν une locution adverbiale : avant tout, en général, absolument, peuvent citer de nombreux exemples tirés du grec classique. Ainsi Luthardt et Reuss : « Tout d'abord je suis ce que je vous dis. » Ce qui signifie : « C'est la première et seule réponse que j'aie à vous donner. Voulez-vous savoir qui je suis, vous n'avez qu'à peser en premier lieu mes témoignages sur ma personne. » Le sens est bon : mais à quel moyen subséquent de s'éclairer ferait allusion ce en premier lieu (voir cependant plus bas) ? Et pourquoi dans ce sens ne pas dire tout simplement πρῶτον (Romains 3.2) ? - Chrysostome. Lücke, Weiss, Westcott expliquent ainsi : « En général, pourquoi je parle encore avec vous… ? » Sous-entendez : « Je ne le sais pas moi-même » (Lücke), ou : « Voilà ce que vous devriez me demander. » J'avoue ne pas comprendre comment il est possible de mettre dans la bouche de Jésus quelque chose d'aussi insignifiant. Puis, si l'on pouvait passer sur ces ellipses pourtant si peu naturelles, que faire du ὅ τι ? Le prendre dans le sens de τί ou de διατί, pourquoi, ou en raison de quoi ? Weiss reconnaît que les exemples du N. T. que l'on cite pour l'un de ces sens (Marc 9.11, par exemple) ne doivent point s'expliquer ainsi. Le seul emploi analogue de ce mot me paraît se trouver dans les LXX, 1 Chroniques 17.6 ; comparez avec 2 Samuel 7.7. Cela suffit-il pour le légitimer dans notre passage ? De plus, la locution si rare τὴν ἀρχήν n'est point suffisamment motivée dans cette interprétation. - Le seul sens logique de cette expression qui me paraisse vraisemblable est celui que Winer a défendu dans sa Grammaire du N. T. (§ 54, 1) et auquel se sont rattachés de Wette, Brückner. Keil, etc.. et au fond aussi Reuss : « Absolument ce qu'aussi je vous déclare, » c'est-à-dire : « ni plus ni moins que ce que renferme ma parole. » Jésus en appelle ainsi à ses témoignages sur sa personne comme à l'expression adéquate de son être. « Sondez mon parler, et vous discernerez mon être. » Ce sens rend parfaitement compte des moindres détails du texte :
- de la position saillante du mot τὴν ἀρχήν, absolument ;
- du choix du pronom ὅ τι, tout ce que : « quoi que ce soit que j'aie pu vous dire ; » ils n'ont qu'à compter ses affirmations sur lui-même, la lumière du monde, le rocher d'où jaillit l'eau vive, le pain descendu du ciel, etc., et ils sauront ce qu'il est ;
- de la particule καί, aussi, qui fait expressément ressortir l'identité entre son être et son parler ;
- de l'emploi du verbe λαλεῖν, énoncer, au lieu de λέγειν, dire, enseigner ; comme l'observe très bien Keil, en réponse à Weiss : « Son λαλεῖν ne désigne pas ce qu'il a dit de lui-même dans telle ou telle occasion ; c'est son parler en général, présenté comme expression adéquate de son être ;
- enfin du présent du verbe, qui fait comprendre que ses témoignages ne sont pas à leur terme.
On objecte, il est vrai, que τὴν ἀρχήν n'a ce sens d'absolument que dans des propositions négatives. Mais d'abord le sens de la proposition est essentiellement négatif : « Absolument pas autre chose que ce que j'énonce. » et peut-on exiger du N. T. toute la rigueur des formes classiques ? D'ailleurs Bæumlein cite l'exemple suivant dans Hérodote : ἀρχὴν γὰρ ἐγὼ μηχανήσομαι (I. 9, 1), exemple dont la valeur ne paraît un peu affaiblie que parce que la phrase est suivie d'une proposition négative. Cette explication me paraît incontestablement préférable à toutes. les autres. - Je me demande cependant encore si l'on ne pourrait pas revenir au sens temporel de ἀρχή, commencement, et expliquer dans ce cas : « Pour commencer, c'est-à-dire pour le moment ; » on trouverait au v. 28 le : plus tard ou à la fin, qui doit correspondre à ce commencement : « Lorsque vous aurez élevé le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez… » Aujourd'hui Jésus se révèle dans son parler seulement ; mais quand les grands faits du salut s'accompliront, alors ils recevront une nouvelle révélation plus lumineuse encore. Si cette relation entre les v. 23 et 28 paraît forcée, il faut, je crois, s'en tenir à l'explication précédente. Nous omettons une foule d'explications qui ne sont que des variétés des sens déjà proposés ou qui s'en écartent trop complètement pour pouvoir être prises en considération.
L'application de cette réponse de Jésus, c'est qu'il suffisait d'approfondir le témoignage qu'il se rendait chaque jour à lui-même, pour y découvrir la vraie nature de son être et de son rôle envers Israël et envers le monde. Sur cette voie on apprendra successivement à le connaître comme le vrai temple (ch. 2), comme l'eau vive (ch. 4), comme le vrai Fils (ch. 5), comme le pain du ciel (ch. 6), etc. Et c'est de cette manière que son nom de Christ s'épellera en quelque sorte lettre après lettre dans le cœur du croyant et s'y formulera comme une découverte spontanée, ce qui vaudra infiniment mieux que s'il l'avait appris sous forme de leçon par un enseignement extérieur. Pour être salutaire en effet, cette profession : « Tu es le Christ, » doit être, comme chez Pierre (6.66-69), le fruit des expériences de la foi. Comparez Matthieu 16.17 : « Ce n'est pas la chair et le sang qui t'ont révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux. » Telle a été la manière dont s'est produit l'hommage du jour des Rameaux. Jésus n'a jamais cherché ni accepté une adhésion procédant d'un autre principe que celui de la conviction morale. Cette réponse est l'un des traits les plus merveilleux de la sagesse de Jésus. Elle explique parfaitement pourquoi, dans les synoptiques, il interdit aux Douze de dire qu'il est le Christ.