Jean ne dit pas combien dura l'entretien intime de Jésus avec ses disciples, mentionné au v. 3. Le terme ἐκάθητο, il était assis là, v. 3, que le Sinaïticus change à tort en ἐκαθέζετο, prouve qu'il resta un certain temps seul avec eux pendant que les troupes arrivaient successivement. Car il est impossible de se représenter 5 à 6000 personnes arrivant tout d'une fois dans la localité où s'était retiré Jésus (ceci en réponse à Weiss). Pendant que Jésus et les disciples venaient directement par eau de Capernaüm ou des environs, les foules, qui avaient observé du rivage occidental le point vers lequel la barque se dirigeait, faisaient à pied (πεζῇ, Marc 6.33 ; Matthieu 14.13) le tour du bord septentrional du lac et arrivaient ainsi successivement pendant le cours de la journée sur le lieu de la scène. D'après les synoptiques, Jésus sortit de sa retraite (Matthieu et Marc) et les accueillit avec bonté (Luc). Ainsi une partie de la journée fut consacrée à enseigner et à guérir. Alors, en voyant cette foule si empressée et qui allait toujours grossissant (Marc 6.33 : « Ils accouraient à pied de toutes les villes), Jésus éprouve ce mouvement de compassion profonde que décrivent Matthieu et Marc. Mais un autre sentiment, dont Jean seul a surpris le secret, domine dans son cœur, celui de la joie. Sans doute il avait voulu être seul, et cette arrivée contrariait ses intentions. Mais un tel empressement, une telle persévérance sont pour lui un irrésistible appel. Il accepte sans hésiter la situation nouvelle qui lui est faite ; car il discerne ici une pensée du Père, et il se prépare à donner à ce peuple la fête dont l'occasion lui est ainsi accordée. En effet, chez Jean, c'est Jésus qui prend l'initiative : il s'adresse à Philippe : « Voilà nos hôtes ; il faut leur donner à souper. Y as-tu déjà songé ? » Chez les synoptiques, ce sont les disciples qui s'inquiètent pour cette foule et engagent Jésus à la congédier. Le besoin de vivres peut avoir préoccupé simultanément Jésus et les disciples, à mesure qu'ils voyaient le soir approcher. Mais Jésus avait déjà pris par devers lui sa résolution, est-il dit au v. 6. La pensée de ce qu'il allait faire s'était formée dans son cœur pendant le travail de cette journée. Le récit des synoptiques est écrit au point de vue des disciples, qui devait tout naturellement dominer dans les narrations émanant des Douze, particulièrement dans celles de Pierre et de Matthieu, tandis que Jean, qui avait lu dans le cœur du Maître, fait ressortir l'autre point de départ : le mouvement intérieur du Seigneur. Ainsi, les disciples s'adressent à Jésus et lui communiquent leur inquiétude. Jésus, ayant son plan déjà formé, leur dit : « Donnez-leur vous-mêmes à manger, » et, en parlant ainsi, il s'adresse spécialement comme nous venons de le voir, à Philippe. Pourquoi plutôt qu'à tel autre ? Bengel pense qu'il était chargé de la res alimenteria. Mais il paraît plutôt par 13.29, que c'était Judas qui faisait les achats. Selon Luthardt, Jésus voulait travailler à l'éducation de Philippe, qui avait un caractère hésitant et méticuleux. C'est possible ; mais le ton enjoué de la question de Jésus : « Où achèterons-nous ? », peut faire supposer chez ce disciple une certaine naïveté. Jésus lui propose un problème insoluble par les ressources naturelles ; et Philippe répond avec une simplicité bonhomique. Ce petit trait donne une idée de l'aménité qui régnait dans la relation de Jésus avec les siens il appartient au tableau de la gloire « pleine de grâce », de la Parole faite chair.
L'expression : pour l'éprouver, n'a pas le sens grave que comporte ordinairement ce terme. Elle signifie simplement que Jésus voulait voir si, dans cette situation. Philippe saurait trouver le vrai mot de la foi. Celui-ci fait sagement son calcul. C'est le bon sens, non la foi, qui répond par sa bouche. - Le denier était une monnaie romaine qui valait environ 85 centimes ; 200 deniers équivalaient donc à 170[1] francs de notre monnaie : une forte somme, et bien insuffisante encore dans la circonstance. Marc a conservé également ce détail des deux cents deniers ; mais c'est aux disciples en général qu'il attribue ce calcul. Si la relation entre la question de Jésus et la réponse de Philippe dans Jean n'était pas si étroite, on pourrait essayer d'intercaler ici, entre les versets 6 et 7, le petit entretien de Jésus avec les disciples rapporté Marc 6.37. Mais il est bien plus probable que la réflexion prêtée par Marc aux disciples en général n'est autre chose que la reproduction de la parole de Philippe, conservée par Jean sous sa forme historique la plus exacte.
Notes
[1] Soit environ 500 euros, en comptant 3 euros pour 1 franc de l'époque de Godet (C. R.).