Le fanatisme charnel de la foule avait contraint Jésus à séparer d'elle ses disciples et à se séparer lui-même d'avec ceux-ci très brusquement. Il les avait maintenant rejoints, et la foule se mit à le chercher, toujours dans le même esprit. La longue et difficile période, v. 22-24, a pour but de faire ressortir cette idée : que la pensée unique qui préoccupait cette troupe était la recherche de Jésus (fin du v. 24 : cherchant Jésus). En examinant attentivement cette phrase compliquée, on se rend bientôt compte de la construction réelle. Tout part de l'état de la foule au matin suivant (le lendemain la foule qui se tenait là, v. 22) et vise à la résolution prise par elle de partir pour Capernaüm (s'embarquèrent, v. 24). Cette résolution est motivée par les deux déterminatifs : ἰδών, ayant vu (v. 22), et ὅτε οὖν εἶδεν, lors donc qu'elle vit (v. 24) ; puis indirectement par la parenthèse, v. 23, destinée à expliquer la possibilité de cette résolution prise par la foule. Nous trouvons dans ce v. 23 une forme analogue à celle que nous avons rencontrée 1.10 et 2.9. Il semble que les circonlocutions qui caractérisent ce passage soient une image de l'embarras qu'éprouve cette multitude, jusqu'au moment où l'arrivée des barques lui inspire une subite résolution. Le premier mot : le lendemain, porte déjà sur le dernier verbe de la période : s'embarquèrent (v. 24). Le sens du participe parfait ὁ ἑστηκώς, qui se tenait là, est celui-ci : « qui était restée là depuis la veille et se trouvait encore sur le rivage à ce moment. » Il me paraît que l'article ὁ devant le partie, doit servir à limiter l'idée du substantif : « la portion de la foule qui… » C'étaient les plus tenaces. Il est bien évident que la foule tout entière du jour précédent, les 3000, ne passèrent pas la mer dans ces quelques barques. - La leçon εἶδον ou εἶδεν (virent ou vit), admise par Tischendorf (8e éd.) et par les derniers commentateurs (Weiss, Keil), a pour elle les plus anciens Mss. La leçon ἰδών, ayant vu, est appuyée par 12 Mjj. plus récents (Γ Δ Λ) ; c'est à mes yeux la vraie leçon. Il faut donner à ἰδών le sens du plus-que-parfait, rendu indispensable par les deux ὅτι qui suivent : « Le lendemain, la foule qui avait vu qu'il n'y avait là qu'un bateau et que les disciples étaient partis sur ce bateau sans Jésus… » - Cette détermination : qui avait vu, aussi bien que l'adverbe de temps le lendemain sont en rapport logique avec l'acte final : ils s'embarquèrent (v. 24). L'aoriste εἶδεν ou εἶδον (vit ou virent) ne saurait avoir ce sens de plus-que-parfait, parce que, comme verbe fini il est forcément déterminé par le τῇ ἐπαύριον, le lendemain ; or l'expression : « le lendemain la foule vit (ou virent), » ne donne pas un sens raisonnable ; car ce ne fut pas le lendemain du miracle, mais le soir même que les troupes virent qu'il n'y avait là qu'un bateau et que les disciples s'y embarquèrent sans Jésus. Il faudrait donc traduire : avait vu, ce que la détermination, le lendemain, rend impossible. Cette leçon est donc insoutenable, à moins de prendre le ἦν, était, dans le sens de avait été, ce qui est bien plus inadmissible que notre sens de ἰδών. La leçon alex., vit ou virent, a tout simplement été amenée par l'idée fausse que le ὅτε οὖν εἶδεν, lors donc qu'elle vit, du v. 24, était la reprise de celui du v. 22, après la parenthèse v. 23 (erreur qui est encore celle de Keil). - Voici donc le sens : La foule qui se tenait là, avait constaté la veille deux choses : 1o qu'il n'y avait là qu'un bateau ; 2o que les disciples étaient partis avec ce bateau et que Jésus n'était pas parti avec ses disciples (les deux ὅτι du v. 22). Ces deux faits dûment constatés la retenaient ; car il semblait en résulter que Jésus, qu'elle cherchait, devait être encore sur cette rive du lac. En conséquence (οὖν, donc, v. 24), c'est à dire en raison du départ de Jésus durant la nuit, lorsqu'il n'aperçurent le lendemain matin ni Jésus, ni ses disciples (qui auraient pu revenir pour le chercher), ils prirent la résolution de traverser la mer en profitant des bateaux qui étaient arrivés dans l'intervalle, afin de tâcher de retrouver Jésus de l'autre côté. Le ὅτε οὖν εἶδεν, lors donc qu'elle vit, du v. 24, n'est donc nullement la reprise du ἰδών, ayant vu, du v. 22[1]. Il sert à le compléter en indiquant une aperception nouvelle et même opposée. D'après le v. 22, en effet, il semblait que Jésus dut être encore là ; d'après le v. 24, ils constatent qu'il n'y est plus. De là la résolution de s'embarquer. Quant à la parenthèse (v. 23), elle explique comment ils purent songer à le faire. - L'arrivée de ces barques a soulevé des objections. Peut-être arrivaient-elles parce qu'on savait sur l'autre rive que ce rassemblement s'était formé en ce lieu désert et aurait besoin de bateaux pour le retour ? Westcott fait une supposition peu vraisemblable, quand il admet que c'était l'ouragan de la nuit qui les avait forcées à se réfugier sur la rive orientale. - Les mots : celui dans lequel ses disciples étaient entrés, pourraient être une glose ; cependant ils ont pour eux le Sinaïticus et conviennent fort bien. - Ce détail si expressément relevé : après que le Seigneur eut rendu grâces, que le contexte n'exige point, rappelle la vive impression que ce moment solennel avait produite sur les spectateurs et la valeur décisive attachée par eux à cet acte.
Le ἀλλά, v. 23, ne signifie pas d'autres ; c'est la particule adversative mais ; à moins pourtant que le δέ du T. R. ne soit authentique, dans lequel cas ce ἄλλα devrait plutôt être pris comme adjectif (d'autres). - La particule καί, aussi (v. 24), devant αὐτοί, signifierait : « eux, aussi bien que les disciples et Jésus lui-même. » Cependant ce mot est insuffisamment appuyé par U Γ. Le αὐτοί accentue leurs personnes en opposition à ceux qui étaient partis avant[2]. Ils se décidèrent enfin eux-mêmes à faire ce que tous les autres avaient fait. Le verbe si longtemps attendu ἐνέβησαν, s'embarquèrent, fait bien ressortir l'acte final, terme de cette longue indécision. - Ainsi sont décrites dans cette longue période, avec une étonnante précision, toutes les impressions, les fluctuations, les observations diverses de cette multitude, jusqu'à la décision qui l'amène à Capernaüm et donne lieu aux entretiens du lendemain. Qu'on se représente un écrivain grec d'Alexandrie ou de Rome au IIe siècle, racontant de la sorte ! - Nulle part peut-être ne se trahit comme dans ce passage la nature défectueuse et arbitraire du texte du Sinaïticus (comparez ⇒).
Quoique l'idée qui domine dans les discours versets 26 à 65 paraisse être la même que celle du chapitre 5, celle de vie, il y a entre les enseignements rapportés dans ces deux chapitres une différence qui correspond à celle des deux miracles dont ils renferment l'application. Dans la guérison de l'impotent, c'est Jésus qui agit ; le malade est réceptif. Dans le repas du chapitre 6, l'aliment est simplement offert ; si la nutrition doit s'opérer, il faut que l'homme agisse pour se l'assimiler. Voilà pourquoi, tandis que dans le discours du ch. 5 c'est la personne de Jésus qui ressort, dans les entretiens du ch. 6 c'est plutôt l'idée de la foi qui domine. Sans qu'il soit nécessaire d'expliquer, comme le fait Baur, la composition de notre évangile par un procédé systématique, on peut admettre que Jean, en recueillant ses souvenirs, a été frappé de la corrélation entre ces deux témoignages, qui fait de l'un le complément de l'autre, et qu'il les a rapprochés à dessein comme présentant le tableau complet de la relation entre l'action divine et l'action humaine dans le salut.
On peut distinguer, dans cet entretien, quatre phases, déterminées chaque fois par une manifestation d'une partie des auditeurs. La première, v. 25-40, est amenée par une question des Juifs (εἶπον αὐτῷ, ils lui dirent). La seconde, v. 41-51, résulte d'un mécontentement sérieux qui se manifeste (ἐγόγγυζον, ils murmuraient). La troisième, v. 52-59, a pour signal une altercation qui s'élève entre les auditeurs eux-mêmes (ἐμάχοντο, ils débattaient. La dernière est provoquée par une part des anciens croyants galiléens, qui dénoncent à Jésus leur rupture avec lui. - Tous ces entretiens ont-ils eu lieu dans la synagogue ? C'est peu vraisemblable. Le v. 25 ne le ferait pas supposer. L'on peut rapporter la remarque du v. 59 aux dernières phases seulement.
1. Versets 25 à 40.
Cette première phase est composée de quatre petits dialogues, renfermant chacun une question des Juifs et une réponse de Jésus. La dernière de ces réponses est plus développée : Jésus y exprime, avec une émotion contenue, les impressions dont l'état de ses auditeurs remplit son cœur.
1o v. 25 à 27. L'opposition entre l'aliment qui périt et celui qui demeure.
Notes
[1] On pourrait être tenté de rattacher étroitement ἰδών à ἑστηκώς : « qui restait là parce qu'elle avait vu que… et qu'ainsi Jésus n'avait pas pu partir. »
[2] Nous avons dû le rendre par aussi.