Le mot δεύτερον ne peut être adverbe : pour la seconde fois ; ce serait un synonyme oiseux de πάλιν, de nouveau. Il est donc adjectif, et, vu le manque d'article, adjectif prédicatif. « Il fit de nouveau (πάλιν) ce miracle, et cela comme second. » Il y a évidemment quelque chose d'étrange dans cette manière un peu surabondante de s'exprimer : de nouveau et comme second. C'est là un indice qui trahit l'une de ces intentions déguisées si fréquentes dans le quatrième évangile. La locution employée, ici ne s'explique qu'en liant étroitement le verbe fit, au participe arrivant qui suit. D'autres miracles en grand nombre avaient eu lieu entre le premier fait à Cana (2.11) et celui-ci ; ce ne fut donc pas le second absolument parlant. Deux idées sont réunies dans cette proposition : il fit un second miracle à Cana et il le fit de nouveau en arrivant de Judée en Galilée. En d'autres termes : Encore cette seconde fois Jésus signala son retour en Galilée, comme la première fois, par un miracle fait à Cana. On aura beau se refuser à reconnaître cette intention de l'évangéliste : c'est un fait, que Jean se montre préoccupé de distinguer ces deux premiers retours, que la tradition avait confondus. Il fait ressortir le miracle du ch. 2 et celui-ci comme les deux monuments durables de cette distinction.
Irénée, Semler, de Wette, Baur, Ewald, Weiss identifient sans hésiter ce miracle avec la guérison du serviteur du centenier païen, Matthieu 8.5 et Luc 7.3. Quant aux différences de détail, ils donnent la préférence, les uns au récit synoptique les autres à celui de Jean. - Dans les deux cas, la guérison est opérée à distance ; voilà tout ce que ces deux faits ont de commun. Le reproche d'incrédulité, qui, aux yeux de Weiss, est un autre trait commun, les distingue au contraire profondément. Car chez Jean il s'adresse au peuple y compris le père, tandis que dans les synoptiques il s'applique uniquement à la nation, dont le centenier se distingue comme l'exemple de foi le plus extraordinaire dont Jésus ait encore été témoin. Et ce serait le même récit ! De plus, tous les détails sont différents, opposés même. Ici un père et son fils, là un maître et sun serviteur. Ici un Juif, là un païen. Ici c'est à Cana, là c'est à Capernaüm. Ici le père veut faire voyager Jésus à sept lieues de distance ; là le centenier se défend absolument de prétendre le faire venir chez lui, et cela dans la même ville. Enfin, comme nous l'avons dit : ici un échantillon de la foi maladive des Galiléens ; là un incomparable exemple de foi donné par un païen à tout le peuple d'Israël. Si ces deux récits se rapportent au même fait, l'histoire évangélique est bien malade. Weiss sent tellement cette identité prétendue se dissoudre entre ses mains, qu'il est obligé de faire intervenir un troisième récit, celui de la guérison de l'enfant épileptique (Matthieu ch. 17), avec lequel Jean aurait mêlé celui qui nous occupe.
Le v. 54 clôt le cycle commencé 2.12, comme son pendant 2.11 fermait le cycle ouvert 1.19. De ces deux cycles, le premier retrace la manière dont Jésus a passé de la vie privée à son ministère public ; le second raconte les débuts de son œuvre. Le premier renferme trois groupes de récits :
- les témoignages de Jean-Baptiste ;
- la venue à Jésus de ses premiers disciples :
- les noces de Cana.
Le second nous montre Jésus :
- en Judée ;
- en Samarie ;
- en Galilée.
Chaque récit particulier est précédé d'un court préambule dans lequel est esquissée la situation générale : 2.12-13 ; 2.23-25 ; 3.22-24 ; 4.1-3 ; 4.43-45. La révélation de Jésus progresse d'une manière continue : au Jourdain, à Cana, dans le temple, avec Nicodème, en Samarie, en Galilée. Mais l'incrédulité nationale se manifeste : devant elle il doit se retirer du temple dans la ville, de la ville dans la campagne, de Judée en Galilée. En même temps la foi aussi éclôt et se développe : dans toute son intégrité, chez les disciples : comme une faible lueur, chez Nicodème ; troublée par un mélange d'éléments charnels, en Galilée.
DEUXIÈME PARTIE
Jusqu'ici, la foi et l'incrédulité décidées n'ont été que des phénomènes exceptionnels : les masses sont demeurées dans un état d'indifférence passive ou d'admiration purement extérieure. Dès ce moment, la situation prend un caractère plus déterminé. Jésus continue à faire connaître le Père, à se manifester lui-même comme ce qu'il est pour l'humanité. Cette révélation rencontre une hostilité croissante ; le développement de l'incrédulité devient le trait dominant de l'histoire. La foi se montre bien toujours partiellement. Mais, en regard du puissant courant qui entraîne les chefs et l'ensemble de la nation, elle est semblable à un faible et presque imperceptible remous.
C'est en Judée surtout que s'accomplit ce développement prépondérant de l'incrédulité. En Galilée, l'opposition se manifeste aussi sans doute ; mais le centre de la résistance est à Jérusalem. La raison de ce fait est aisée à comprendre. Dans la capitale, aussi bien que dans la province de Judée qui en dépend, se trouve une population bien disciplinée, dont le fanatisme est prêt à soutenir ses chefs dans tout ce que leur haine entreprendra de plus violent. Jésus lui-même dépeint cette situation dans les synoptiques par cette parole poignante : « Il ne convient point qu'un prophète meure hors de Jérusalem » (Luc 13.33).
Cette observation explique la place relativement considérable qu'occupent les voyages à Jérusalem dans notre évangile. La tradition générale, qui forme le fond des trois évangiles synoptiques, s'était formulée en vue de la prédication populaire et au service de la mission : elle mettait donc en relief les faits qui se rapportaient à la fondation de la foi. Ce qui n'avait pas abouti, importait peu dans une narration de ce genre. Or, c'était en Galilée, cette province relativement indépendante du centre, que le ministère de Jésus avait surtout déployé sa puissance créatrice et produit des résultats positifs. Dans ce milieu, généralement simple et bienveillant, où Jésus ne se trouvait plus en face d'une résistance systématique et puissamment organisée, il pouvait prêcher comme missionnaire et donner libre essor à ces prédications inspirées par quelque scène de la nature, à ces mots heureux et pleins d'à-propos, à ces gracieuses paraboles, à ces enseignements en rapport avec les besoins immédiats de la conscience humaine, à toutes ces formes de discours, enfin, qui deviennent aisément l'objet d'une tradition populaire. La discussion proprement dite ne s'engageait guère dans cette contrée qu'avec des émissaires venus de Judée (Matthieu 15.1-12 ; Marc 3.22 ; 7.1 ; Luc 5.17).
A Jérusalem, au contraire, l'élément hostile dont Jésus se trouvait entouré, l'obligeait à une incessante controverse. Dans cette situation tendue, le témoignage qu'il devait se rendre à lui-même prenait des formes plus énergiques, un accent plus sévère ; il devenait aussi plus théologique, si l'on peut ainsi dire, partant moins populaire. Ce caractère de l'enseignement judéen, joint à la nullité presque complète de ses résultats, fit que l'activité déployée à Jérusalem ne laissa à peu près aucune trace dans la tradition orale primitive. C'est par cette raison, sans doute que les séjours dans la capitale ont presque entièrement disparu des écrits qui la renferment, nos synoptiques. L'apôtre Jean qui a raconté plus tard l'histoire évangélique et qui avait en vue, non l'œuvre pratique de l'évangélisation, mais la conservation des principaux témoignages que Jésus s'était rendus à lui-même, ainsi que le tableau de l'incrédulité et de la foi que ces témoignages avaient rencontrées, fut nécessairement amené à tirer les voyages à Jérusalem de l'arrière-plan où ils avaient été laissés. C'étaient ces séjours dans la capitale qui avaient préparé la catastrophe finale, ce fait suprême duquel seul la narration traditionnelle avait conservé le souvenir. Chacun de ces séjours avait marqué un degré nouveau dans l'endurcissement d'Israël. Destinés à former le lien entre l'Epoux et l'Epouse messianiques, ils n'avaient servi par le fait qu'à hâter ce long et complet divorce entre Jéhova et son peuple, qui dure encore à cette heure. On comprend qu'au point de vue du quatrième évangéliste les voyages à Jérusalem aient dû occuper une place prépondérante dans le récit.
Jetons un coup d'œil sur la marche générale de la narration dans cette partie. Elle comprend trois cycles, ayant chacun pour centre et point de départ un grand miracle accompli en Judée :
- la guérison de l'impotent de Béthesda, ch. 5 ;
- celle de l'aveugle-né, ch. 9 ;
- la résurrection de Lazare, ch. 11.
Chacun de ces faits, au lieu de concilier à Jésus la foi de ceux qui en sont les témoins, devient pour eux l'occasion d'une recrudescence de haine et d'incrédulité. Jésus a caractérisé ce résultat tragique dans ce reproche plein de tristesse et d'amertume (10.32) : « Je vous ai montré de la part de mon Père plusieurs bonnes œuvres ; pour laquelle me lapidez-vous ? » Ce sont là les nœuds du récit. Chacun de ces faits miraculeux est immédiatement suivi d'une série d'entretiens et de discours en rapport avec le signe qui y a donné lieu ; puis la discussion est subitement interrompue par l'éloignement volontaire de Jésus, pour recommencer dans le séjour suivant. Ainsi la lutte engagée au ch. 5, à l'occasion de la guérison de l'impotent, est reprise dans le séjour de Jésus à la fête des Tabernacles (ch. 7 et 8) ; ainsi encore, les discours qui se rapportent à la guérison de l'aveugle-né sont en partie répétés et développés à la fête de la Dédicace, dans la seconde partie du ch. 10. Cela provient de ce que Jésus a soin, chaque fois, de quitter Jérusalem avant que les choses en soient venues aux dernières extrémités. Voilà pourquoi le conflit qui a éclaté dans un séjour retentit encore dans le suivant.
Voici donc la disposition du récit. Premier cycle : Au ch. 5, la lutte, qu'avaient vaguement fait pressentir les premiers versets du ch. 4, s'engage en Judée à l'occasion de la guérison de l'impotent ; après cela, Jésus se retire en Galilée et laisse à la haine des Juifs le temps de se calmer. Mais en Galilée aussi il retrouve l'incrédulité, seulement sous une forme différente. En Judée, on hait, on veut faire mourir ; en Galilée, ses adhérents mécontents se bornent à s'en aller (ch. 6) : il n'y a pas là le stimulant d'une haine active, la jalousie ; l'incrédulité ne provient que de l'esprit charnel du peuple, dont Jésus ne satisfait pas les aspirations. Avec le voyage à la fête des Tabernacles (ch. 7), la lutte engagée au ch. 5 reprend en Judée et atteint au ch. 8 son plus haut degré d'intensité. Telle est la première phase (ch. 5 à 8). - Le ch. 9 ouvre le second cycle. La guérison de l'aveugle-né fournit un nouvel aliment à la haine des adversaires. Néanmoins, malgré leur fureur croissante, la lutte perd déjà de sa violence, parce que Jésus s'éloigne volontairement du champ de bataille. Jusqu'alors il cherchait à agir sur l'élément hostile ; dès ce moment, il le livre à lui-même. Seulement, à mesure qu'il rompt avec l'ancien troupeau, il travaille à recruter le nouveau. Les discours qui se rapportent à cette seconde phase vont jusqu'à la fin du ch. 10. Le troisième cycle s'ouvre par la résurrection de Lazare ; cet événement met le comble à la fureur des Juifs et les pousse à une mesure extrême : ils décrètent en principe la mort de Jésus ; et, bientôt après, son entrée royale à Jérusalem, à la tête de ses adhérents (ch. 12), hâte l'exécution de cette sentence. Cette dernière phase comprend ch. 11 à 12.36. Ici Jésus abandonne complètement Israël à son aveuglement et met fin à son ministère public : « Et s'en allant, il se cacha d'eux. » L'évangéliste s'arrête à ce moment tragique, et, avant de continuer son récit, jette un regard rétrospectif sur ce fait mystérieux du développement de l'incrédulité juive maintenant consommé. Il montre que ce résultat n'avait rien d'inattendu, et il en dévoile les causes profondes : 12.37-50.
Ainsi se dessinent nettement l'idée dominante et la marche de cette partie.
- ch. 5 à 8 : l'explosion de la lutte ;
- ch. 9 et 10 : l'exaspération croissante des Juifs ;
- ch. 11 et 12 : le fruit mûr de cette haine : la sentence de mort de Jésus.
Le progrès de cette narration est purement historique. La tentative, souvent renouvelée, même par Luthardt, de disposer systématiquement cette partie d'après certaines idées telles que celles de vie, de lumière et d'amour, est incompatible avec une marche si nettement déterminée par les faits. Elle n'est pas moins exclue par les observations suivantes : L'idée de vie, qui, d'après ce système, doit être celle des ch. 5 et 6, forme de nouveau le fond des ch. 10 et 11. Dans l'intervalle (ch. 8 et 9), c'est celle de lumière qui domine. Celle d'amour ne ressort que depuis le ch. 13, dans une partie de l'évangile toute différente. De semblables divisions sortent du laboratoire des théologiens, mais jurent avec la nature du témoignage apostolique, simple reflet de l'histoire. L'enseignement de Jésus n'avait rien de systématique ; le Seigneur se bornait à répondre au besoin donné, qui était pour lui à chaque moment le signal de la volonté du Père. Si, au ch. 5, il se représente comme celui qui a la puissance de ressusciter spirituellement et physiquement, c'est qu'il vient de vivifier les membres d'un impotent. Si, au ch. 6, il se déclare le pain de vie, c'est qu'il vient de multiplier les pains. Si, dans les ch. 7 et 8, il se proclame l'eau vive et la lumière du monde, c'est que la fête des Tabernacles vient de rappeler à tous les esprits les scènes du désert, l'eau du rocher et la colonne de feu. Il faut aller jusqu'à prétendre, avec Baur, que les faits sont inventés pour illustrer des idées, ou renoncer à trouver un arrangement rationnel dans ces enseignements dont les faits fournissent à chaque fois l'occasion et le texte.
Premier cycle
Ce cycle comprend trois sections :
- Ch. 5 : le commencement de la lutte en Judée ;
- Ch. 6 : la crise de la foi en Galilée ;
- Ch. 7 et 8 : la reprise et la continuation de la lutte en Judée.
Entre le ch. 5 et le ch. 8, nous devons compter un espace de sept à huit mois. En effet, si nous ne faisons erreur, le fait raconté au ch. 5 a eu lieu à la fête de Purim, par conséquent au mois de mars. Le récit de la multiplication des pains, ch. 6, nous transporte à l'époque de la Pâque, donc en avril (6.4), et le ch. 7 à la fête des Tabernacles, donc en octobre. Que si, à cette période déjà considérable, nous ajoutons les quelques mois antérieurs, écoulés depuis le mois de décembre de l'année précédente où Jésus était revenu en Galilée (4.35), nous arrivons à un séjour continu dans cette contrée de près de dix mois (décembre à octobre), interrompu seulement par le court voyage à Jérusalem du ch. 5. Il est étrange que, de toute cette activité galiléenne de dix mois, Jean ne mentionne qu'un seul trait : la multiplication des pains (ch. 6). De ce silence n'est-il pas naturel de conclure que c'est dans cet espace de temps, laissé par Jean comme en blanc, qu'il faut placer la majeure partie des faits du ministère galiléen rapportés par les synoptiques ? La multiplication des pains est là comme le trait d'union des deux narrations.
Première section
- Le miracle, occasion de la lutte : versets 1 à 16 ;
- Le discours de Jésus, commentaire et apologie du miracle : versets 17 à 47.
I. Le miracle : versets 1 à 16.