D'après Tholuck, Jésus serait affligé à la pensée qu'il n'assistera pas lui-même à la conversion des païens, après l'avoir préparée, et c'est à cela que se rapporterait ce proverbe. Astié paraît être du même avis. Westcott pense que Jésus prépare les apôtres aux désappointements futurs de l'apostolat. Ce seraient donc eux qui seraient les semeurs qui ne moissonnent pas, tandis que tout le contexte prouve que ce ne peut être que Jésus. Weiss : Dans ce domaine de la moisson spirituelle il n'en est pas comme dans les moissons ordinaires, où le semeur est souvent le même que le moissonneur. Mais alors l'origine de la maxime vulgaire que cite Jésus ne s'explique pas, car elle exprime justement le contraire de ce qui serait le cas le plus fréquent dans la vie. Puis ce sens de ἐν τούτῳ, « dans le domaine spirituel. » est peu naturel. - « En cela, » c'est-à-dire : « en ce que, comme le dit ce qui suit, vous moissonnez aujourd'hui ce qu'un autre a semé en votre absence et à votre insu » (v. 36). Ainsi se vérifie à cette heure d'une manière normale le dicton populaire qui, dans le sens où on l'emploie ordinairement, accuse le sort d'attribuer le fruit du travail à un autre que celui qui a peiné pour le produire : sic vos non vobis…. Que si, dans le cas actuel, semeur et moissonneur sont réunis dans une communauté de joie, il y a sans doute aussi dualité de personnes et d'offices entre celui qui a travaillé en l'absence des autres et ceux-ci, qui moissonnent mais non pas sans lui. Quand Jésus s'exprime de la sorte sur la différence entre semeur et moissonneur, il faut bien se garder de perdre de vue, comme on le fait généralement, l'application de cette parole à la situation actuelle. Elle a, bien comprise, un à-propos plein de grâce ; c'est pour n'avoir pas saisi cet à-propos qu'on a suspecté la fidélité du récit. Jésus pense avant tout au travail qu'il vient d'accomplir avec l'aide de la Samaritaine, lui par sa parole, elle par sa course empressée : double travail, qui a préparé la moisson que ses disciples vont recueillir avec lui. Mais la suite prouve qu'en même temps le regard de Jésus s'élargit et que dans ce fait particulier il voit l'emblème d'un fait plus vaste, sur lequel repose le ministère apostolique tout entier. C'est ce que montre le verset 38 :
Dans tout leur ministère, en effet, que feront les apôtres, si ce n'est de récolter, comme en ce moment, ce qui a été douloureusement semé par d'autres ? Les mots : je vous ai envoyés, montrent bien que Jésus pense maintenant, non pas seulement au cas actuel, mais à leur apostolat en général. En prêchant le salut au monde, les apôtres ne feront que recueillir la moisson semée par leurs devanciers, qui ont péniblement creusé le sillon, et, après avoir annoncé la Parole, l'ont même arrosée de leur sang. Jésus pense sans doute à Jean-Baptiste et à lui-même, peut-être aussi à tous les prophètes qui les ont précédés. Dans cette relation entre le ministère des apôtres et l'œuvre de ceux qui ont préparé leur travail pour le salut du monde, il voit se reproduire en grand ce qui se passera en cette heure même dans la fête de moisson que les apôtres vont célébrer avec lui. Il y a dans ces mots : D'autres ont travaillé, comme une teinte d'ironie. Quel étrange mystère, en effet, pour les disciples, que cette population de Sychar accourant vers Jésus pour se livrer à sa divine influence ! et cela, des Samaritains ! Que s'est-il donc passé en leur absence, qui a préparé ce succès inattendu ? Jésus semble jouir de leur surprise ; et ce n'est pas sans un aimable sourire qu'il leur jette ce mot, ou, si l'on veut, cette énigme ; D'autres ont travaillé. Qu'ils voient là un échantillon de ce qu'ils expérimenteront plus tard en grand ! Dans tout leur ministère, il ne se passera réellement pas autre chose. - Selon Baur, par le terme d'autres, Jésus désignerait l'évangéliste Philippe (Actes ch. 8), et par les moissonneurs, les apôtres Pierre et Jean dans le récit Actes 8.15. Selon Hilgenfeld, le terme d'autres désignerait saint Paul, et les moissonneurs seraient les Douze, qui cherchaient à s'approprier le fruit de son travail chez les païens. A ces conditions-là, on peut faire le pari de tout trouver dans un texte quelconque. - Constatons ici, avec Gess, le contraste entre la manière dont Jésus envisageait son œuvre et l'idée que s'en était faite à l'avance le précurseur. « Pour celui-ci le temps du Messie devait être la moisson ; Jésus au contraire envisage ici les jours de sa chair comme un simple temps de semailles. » On comprend combien il était difficile à Jean de mettre sa pensée d'accord avec le mode d'agir de Jésus.
La joie céleste qui remplit le cœur du Seigneur dans ce morceau, n'a son analogue que dans le passage Luc 10.17-24. Elle prend même ici comme un caractère de gaieté. Est-ce la faute de Jean, si Renan ne trouve dans le Jésus du quatrième évangile qu'un lourd métaphysicien ?
III. Jésus et les Samaritains : v. 39-42