Jésus prend le rôle de l'hôte. Il s'était tenu un peu à l'écart ; maintenant il s'avance. Un sentiment de crainte respectueuse empêche les disciples de s'approcher de ce personnage mystérieux. Jésus les invite à manger ; mais alors même, ils n'osent lui adresser la parole. Ce ne sont plus les relations familières de jadis. Rien de plus naturel que cette contradiction apparente entre savoir (pressentir) et ne pas oser interroger. Les termes τολμᾶν et ἐξετάζειν ne sont pas employés ailleurs chez Jean.
L'indication donnée au v. 14 coupe en deux ce récit. Cependant le commencement du v. 15 : Lors donc qu'ils eurent déjeuné, relie l'entretien suivant à la scène du repas, v. 13. L'auteur a voulu séparer ce qui, dans cette apparition, avait un caractère général et se rapportait à l'œuvre de l'évangélisation représentée par tous les disciples présents, de ce qui concernait spécialement le rôle et le sort à venir des deux principaux apôtres, Pierre et Jean. - L'expression τοῦτο ἤδη τρίτον, ce fut déjà là la troisième fois, renferme une de ces finesses comme nous en avons remarqué plusieurs dans le cours de cet évangile. Elle rappelle les formes déjà expliquées 2.11 : ταύτην ἐποίησε τὴν ἀρχήν, et 4.54 : τοῦτο πάλιν δεύτερον σημεῖον ἐποίνσεν. Comme celles-ci, elle a pour but de rectifier tacitement le récit synoptique. D'après Matthieu (et Marc ?) la première apparition de Jésus aux disciples semblait avoir eu lieu en Galilée, non en Judée. Nullement, dit notre auteur : quand il leur apparut en Galilée, c'était déjà la troisième fois qu'il se montrait à eux comme ressuscité. Les deux apparitions précédentes auxquelles il fait allusion sont évidemment les deux dernières du chapitre 20 (v. 19 et suiv., et v. 26 et suiv.). Il ne compte pas celle de Marie-Madeleine, parce que, comme il le dit expressément, c'est des apparitions aux disciples qu'il veut parler. Reuss objecte que les disciples présents n'étaient qu'au nombre de sept. Qu'importe ? C'était un groupe considérable d'entre eux et il était conduit par Pierre. Dans l'apparition 20.19 et suiv., ils n'étaient pas non plus au complet. - Quant aux apparitions aux deux d'Emmaüs et à Pierre (Luc, Paul), elles appartiennent à une autre catégorie : ce sont des apparitions à certains individus, non aux disciples. Le mot déjà laisse supposer d'autres apparitions subséquentes ; ce sont celles de Matthieu ch. 18 et de 1 Corinthiens 15.7 et Actes ch. 1.
[Loofs, partant de l'idée que la scène Jean 21.15-19 doit être identifiée avec l'apparition à Pierre 1 Corinthiens 13.5 (voir plus haut), en conclut que le récit v. 15-23 a été combiné à tort avec une (troisième) apparition aux disciples au bord du lac de Tibériade (v. 1-14), avec laquelle il n'a rien à faire. L'apparition à Pierre racontée par Jean a donc parfaitement pu avoir lieu, non en Galilée, mais en Judée (comparez Luc, Paul). Du reste, l'énumération 1 Corinthiens ch. 15 exclut une troisième apparition aux apôtres ; d'où il suit que l'apparition Jean 21.1-13 ne saurait être historique, et que ce récit n'est qu'une autre version de la pêche miraculeuse (Luc 5.8) combinée avec une apparition du Ressuscité aux disciples et à Pierre (combinaison que Luc 5.8 pouvait facilement suggérer). - Mais la séparation que l'on établit ainsi entre nos v. 1 à 14 et 15 à 23, comme entre deux scènes entièrement étrangères l'une à l'autre, va directement contre l'intention de l'auteur (voir v. 1 et 14), et l'exégèse montre le lien qui unit les deux parties de notre chapitre. Quant à Paul, l'énumération qu'il fait des apparitions ne peut avoir la prétention d'être complète ; elle omet plusieurs apparitions mentionnées dans les évangiles, dont il n'y a pas de raisons de contester l'historicité.]
II. Pierre et Jean :
versets 1 à 14
Pierre : versets 13 à 19a.
L'entretien suivant complète la scène précédente par la réinstallation expresse de saint Pierre non seulement dans l'apostolat, mais dans la direction du collège et de l'œuvre apostoliques. Sans doute Jésus lui avait annoncé le pardon de sa faute dans l'apparition particulière qu'il lui avait accordée (Luc 24.34 ; 1 Corinthiens 15.5). Dans l'apparition générale 20.21-23, il l'avait déjà traité comme apôtre. Mais il ne lui avait pas encore rendu toute son ancienne position, dont son reniement l'avait privé, celle de chef de l'apostolat. C'est ce qu'il fait dans la première partie de l'entretien suivant (v. 15-17).