Si cette pêche est pour les disciples le symbole et le gage des succès de leur prédication, le repas est sans doute l'emblème de l'assistance spirituelle et temporelle sur laquelle ils peuvent compter de la part de leur Seigneur glorifié, aussi longtemps que durera ce travail. Grotius, Olshausen et d'autres ont pensé qu'en opposition à la mer qui représente le champ de travail, la terre ferme et le repas représentent le ciel, d'où Jésus assiste les fidèles et où ils les reçoit après la mort. On est plus naturellement conduit au premier sens par la question précédente : « Vous n'avez donc rien à manger ? » - Le mot ἀνθρακιά, brasier, ne se trouve qu'ici et dans le récit du reniement de saint Pierre, et cela chez Jean seul (18.18 ; Marc et Luc ont πῦρ et φῶς). - Le singulier ὀψάριον, poisson rôti, est pris par Luthardt, Meyer, Weiss, Wahle, dans le sens collectif : du poisson, comme s'il y en avait eu plusieurs. On s'appuie sur v. 13. Mais là il y a l'article, qui peut avoir le sens générique. S'il y en avait eu plusieurs, pourquoi Jésus les inviterait-il à apporter des leurs ? Le v. 10 et 6.9, où le pluriel est employé, parlent plutôt en faveur du sens singulier d'ὀψάριον. Seulement le récit n'insiste pas là-dessus ; car dans ce cas il eût fallu ἕν. - D'où provenaient ce pain et ce poisson ? Luthardt pense au ministère des anges ; Bæumlein et Weiss attribuent le tout à l'activité de Pierre. Ce disciple a pu en effet allumer le feu ; mais d'où aurait-il procuré le pain et le poisson ? Lampe pense que Jésus s'était procuré ces aliments auprès de quelque pêcheur du voisinage : en tous cas il ne les a pas créés ; ce procédé serait contraire à tous les antécédents (2.7 ; 6.9 ; comparez ⇒ et ⇒). Le mot : C'est le Seigneur, nous dispense sans doute de nous inquiéter de cette question (Luc 19.31). - Les aliments offerts par Jésus doivent être complétés par le produit de leur propre pêche. Ce détail serait absolument incompréhensible, si toute cette scène n'avait pas un sens symbolique. Jésus veut leur apprendre qu'il s'occupera de leurs besoins, mais qu'avec sa bénédiction et son assistance devra concourir leur fidèle travail ; comparez Psaume 128.2 : « Le fruit de ton travail, tu le mangeras. » - Il tira : naturellement avec l'aide de ses compagnons ; mais c'était Pierre qui dirigeait. - Le nombre de cent cinquante-trois est devenu le texte des plus étranges commentaires. Cyrille d'Alexandrie y voit l'emblème de Dieu et de l'Eglise (100 figurant les païens ; 50, les Juifs ; 3, la Trinité). Augustin se livre à des subtilités inouïes (voir Westcott, qui énumère une foule d'autres explications étranges de Grégoire le Grand, Robert de Deutz, etc.). Hengstenberg voit dans ce chiffre une allusion aux 153 600 prosélytes cananéens qui furent reçus dans la théocratie au temps de Salomon (2 Chroniques 2.17). D'après une explication assez répandue aujourd'hui chez nos critiques, ce chiffre proviendrait de l'idée reçue dans ce temps chez les naturalistes que le nombre total des espèces de poissons est de 153. Kœstlin a cité en effet un passage de Jérôme qui paraît prouver l'existence de cette idée chez les savants de l'époque par une parole d'un poète de Cilicie, Oppien, contemporain de Marc-Aurèle : « Ceux qui ont écrit sur les espèces d'animaux… et parmi eux le très savant Oppien, Cilicien, disent qu'il y a 153 espèces de poissons, qui ont toutes été prises par les apôtres et dont aucune n'est restée sans être prise[1]. » Ce chiffre serait donc le symbole de la totalité des nations païennes. Hilgenfeld, pour compléter cette interprétation, admet que le poisson et le pain qu'avait auparavant préparés Jésus représentent le peuple juif. Mais Strauss fait observer (Leben Jesu, 1864, p. 414) qu'Oppien n'indique point lui-même le total 153, mais qu'il donne seulement une énumération assez peu claire, dont la somme peut tout aussi bien être un nombre ou plus grand ou plus petit. D'ailleurs l'ouvrage d'Oppien est postérieur à celui de Jean, et de la phrase de Jérôme lui-même on doit conclure que c'est le chiffre de Jean qui a été exploité au profit de cette fable scientifique. Quant à l'idée de Hilgenfeld (Einl., p. 718), comment supposer qu'un écrivain raisonnable ait voulu représenter le peuple juif sous l'image d'un poisson et d'un pain rôtis ?
Nous n'indiquerons qu'en passant, les explications plus bizarres encore de quelques modernes, qui trouvent la clef de ce nombre dans le calcul des lettres du nom de Pierre ; ainsi Egli, d'après la forme hébraïque : Schimeon Jonah (Simon, fils de Jona) ; - Volkmar (Himmelf. Mose, p. 62), d'après la forme : Schimeon (71) bar (22) Jonah (31) Kepha (29) ; total 153 ; - Keim lui-même (Gesch. Jesu, III, p. 564), sous cette autre forme : Schimeon (71) Jochanna (53) Kepha (29). Mais le nom de Pierre n'a pas la moindre importance dans cette partie du récit. - [M. G. Linder (dans un article de la Revue de théol. et de philos., 1898, p. 168-179, où il trouve dans l'évangile trois parties, rattachées aux trois idées de prophète, de roi et de sacrificateur) découvre dans ce nombre le mot hébreu happésach, l'agneau pascal (ה, 5 ; ף, 80 ; ס, 60 ; ח, 8 ; total 153). Jésus est le vrai agneau pascal, que les disciples doivent manger spirituellement ; les poissons désignent donc Jésus. Comparez l'antique symbole du poisson et du pain pour représenter la Cène et le mot ιχθυς (poisson) employé comme anagramme du nom de Jésus ( ! !). - Dans un travail ultérieur (ibid. 1899, p. 190-194), M. Linder, sans abandonner le sens précédent, en découvre un nouveau : Cohen Jehuda haggadol, « le grand-prêtre de Juda, » notion qui joue un rôle spécial dans les ch. 20 et 21, et qui donne aussi comme valeur numérique 153 (et de même l'addition de nabi, prophète, et mélech, roi : $63 + 90 =153$). ( ! !) - Ces tentatives qui se contredisent sont, comme le dit Weiss, la meilleure preuve que le chiffre n'est pas inventé.]
La mention de ce nombre n'a rien de plus étonnant que celle du nombre des hommes rassasiés et des corbeilles remplies de restes, après la multiplication des pains, au ch. 6. Le fait est simplement rappelé pour constater deux choses : 1o la richesse de cette pêche ; 2o le vif intérêt avec lequel les apôtres firent le compte de leur prise. - L'intégrité du filet est peut-être mentionnée comme symbole de la protection spéciale du Seigneur sur l'Eglise et sur tous ceux qu'elle renferme.
Notes
[1] Jérôme, sur Ezéchiel 47.9 : « Aïunt qui de animantium scripsere naturis et proprietate, qui ἁλιευτικά tam latino quam græco didicere sermone, de quibus Oppianus Cilix est poeta doctissimus : CLIII esse genera piscium, quæ omnia capta sunt ab apostolis et nihil remansit inceptum. »