De Cana, Jésus se rendit sans doute à Nazareth. Car c'était ce dernier endroit qu'il avait en vue en revenant de Judée, plutôt que Cana où il ne fut appelé qu'accidentellement. Weiss trouve cette hypothèse arbitraire. Il aime mieux admettre que toute la famille de Marie avait déjà auparavant quitté Nazareth pour s'établir à Cana. Il me paraît que c'est cette supposition qui mérite précisément le nom d'arbitraire (voir à v. l). De Nazareth Jésus et sa famille émigrèrent à ce moment à Capernaüm, comme le raconte aussi Matthieu 4.13 : « Ayant quitté Nazareth, il vint s'établir à Capernaüm. » Il faut seulement reconnaître que Matthieu réunit en un seul les deux premiers retours en Galilée (Jean 1.44 et 4.1-3), que Jean distingue si nettement. A son point de vue, Weiss est réduit à ne voir dans notre v. 12 que le récit d'une simple visite que fit de Cana la famille de Jésus à des amis de Capernaüm. Mais à quoi bon mentionner un détail si insignifiant et qui n'aurait eu aucune conséquence ? - La mère et les frères de Jésus l'accompagnaient. Sans doute, sous l'impression produite par le miracle de Cana et par les récits des disciples, sa famille ne voulait pas l'abandonner en ce moment-là. Tous désiraient voir comment se déroulerait le drame qui venait de commencer. Ce détail du récit de Jean est confirmé par Marc 6.3, d'où il paraît ressortir que les sœurs de Jésus, probablement déjà mariées, étaient seules restées à Nazareth, et par Marc 3.21,31, qui s'explique plus naturellement si les frères de Jésus étaient établis avec Marie à Capernaüm. Quand à Jésus, il n'avait pas, pour le moment, l'intention de faire un séjour prolongé dans cette ville. Ce ne fut que plus tard, lorsqu'il fut obligé d'abandonner la Judée, qu'il fixa son domicile ordinaire à Canernaüm et que cet endroit devint sa ville (Matthieu 9.1). On pourrait trouver dans la parole Luc 4.23 un indice de ce court séjour à Capernaüm antérieur à son établissement dans cette ville ; ainsi se résoudrait une difficulté considérable du récit de Luc et se vérifierait sur l'un des points les plus attaqués de son récit l'exactitude de ses sources. - Capernaüm était une ville de commerce considérable. Elle était située sur le chemin des caravanes qui se rendaient de Damas et de l'intérieur de l'Asie, à la Méditerranée. Il s'y trouvait un bureau de péage (Luc 5.27 et suiv.). C'était, en quelque sorte, la capitale juive de la Galilée, comme Tibériade en était la capitale païenne ou romaine. Jésus devait y rencontrer moins d'étroits préjugés qu'à Nazareth et beaucoup plus d'occasions de propager l'Evangile - Le terme κατέβη, descendit, vient de ce que Cana et Nazareth sont situées sur le plateau et Capernaüm au bord de la mer.
Il ne paraît pas qu'on soit près de tomber d'accord sur la question de l'emplacement de Capernaüm. L'opinion antique désignait Tell-Hum à l'extrémité septentrionale du lac. Il y a là des ruines sans doute, mais nullement une riche source d'eau telle que celle que mentionne Josèphe et à laquelle il donne même le nom de Capernaüm, Κεφαρνώμη (Bell. Jud. III, 10, 8). Keim, d'après Robinson, plaide énergiquement en faveur de Khan-Minyeh, à une lieue environ au sud-ouest de Tell-Hum. Mais il n'y a pas là de source abondante, car la petite source voisine, Ain-et-Tin, qui sort du pied du rocher à quelques pas de la mer, ne peut répondre à la description de Josèphe et avoir servi à irriguer la contrée. Caspari et Quandt sont donc fondés à proposer l'emplacement du Ain-Mudawara, magnifique bassin d'eau au centre de la plaine de Génézareth, à une demi-lieue à l'ouest de Khan-Minyeh. Renan objecte que Capernaüm devait être située au bord de la mer (παραθαλασσία, Matthieu 4.13). Mais Ain-Mudawara n'est qu'à un quart de lieue de distance du rivage du lac. Seulement on ne trouve pas de ruines dans ce district. Faudrait-il donc penser à Ain-Tabiga, entre Tell-Hum et Khan-Minyeh ? C'est l'opinion exprimée dans la Vierteljahrschrift de Heydenheim, 1871, p. 533-544. Là se trouve une puissante source qui a pu servir à l'irrigation de la contrée au moyen d'aqueducs, tels que celui qui alimente aujourd'hui le moulin établi en cet endroit. Mais encore ici, pas de ruines découvertes jusqu'à cette heure. - Quant à Bethsaïda, même incertitude. Les uns pensent à Ain-Tabiga, les autres à Et-Tin. Quandt opine même pour El-Megdil (la Tour) que l'on envisage ordinairement comme le Magdala de l'Evangile. Il faudrait, dans ce cas, placer, avec cet écrivain, Magdala et le district de Dalmanuta au sud de Tibériade. - Comparez mon Commentaire sur l'évangile de Luc, 3e éd., I, p. 329 et 330.
[Mgr Le Camus nous paraît avoir rendu très probable que l'emplacement de Capernaüm doit être cherché entre Ain-et-Tin et Ain-Tabiga, sur le promontoire qui domine Khan-Minyeh et où il a constaté les restes d'un aqueduc conduisant l'eau de la source d'Ain-Tabiga jusqu'à la plaine de Génézareth ; il affirme également y avoir trouvé, au milieu de débris de poterie, la trace d'escaliers et de maisons. Cette hypothèse semble satisfaire à toutes les données qu s'agit de concilier. Voir E. Le Camus, Vie de N. S. Jésus-Christ, 6e éd., 1901, I, p. 383, et l'article Capharnaüm dans le Dictionnaire biblique de Vigouroux, fasc. VIII, p. 201-210. G. G.]
Le silence gardé sur Joseph fait supposer qu'il était mort avant cette époque. - Avant d'appeler ses disciples à le suivre définitivement, Jésus leur accorda sans doute la satisfaction de se retrouver encore une fois comme lui-même, dans le cercle de la famille. Ce fut de là qu'il les rappela (voir ⇒).
Quel est le vrai sens de cette expression : les frères de Jésus. Cette question est, comme l'on sait, l'une des plus compliquées de l'histoire évangélique. Faut-il entendre par là des frères, dans le sens propre du mot, issus de Joseph et de Marie et plus jeunes que Jésus ? Ou bien des fils de Joseph, issus d'un mariage antérieur à son union avec Marie ? Ou bien enfin faut-il admettre qu'ils ne sont les fils ni de Joseph ni de Marie et que le mot frères doit être pris dans le sens large de cousins ? Au point de vue exégétique, deux raisons nous paraissent appuyer la première de ces trois opinions :
- Les deux passages Matthieu 1.23 : « Il ne la connut pas jusqu'à ce qu'elle eut enfanté son fils premier-né (ou selon la leçon alexandrine « son fils »), et Luc 2.7 : « Elle mit au monde son fils premier-né. »
- Le sens propre du mot frères est le seul naturel dans la locution : sa mère et ses frères.
L'appendice suivant donnera un exposé général de la question.
Les frères de Jésus
Les traditions les plus antiques attribuent unanimement, si nous ne faisons erreur, des frères à Jésus, et non point seulement des cousins. Elles diffèrent uniquement en ce point que ces frères sont, selon les unes, des fils de Joseph et de Marie, des frères cadets de Jésus ; d'après les autres, des enfants de Joseph, issus d'un premier mariage. L'idée de faire des frères de Jésus dans le N. T. des cousins, ne paraît pas remonter plus haut que Jérôme (dans son écrit Adv. Helvidium, en 383) et Augustin, quoique Keim (I, p. 423) prétende la trouver déjà chez Hégésippe et Clément d'Alexandrie. Comparez sur cette question l'excellente dissertation de Phil. Schaff : Das Verhæltniss des Jacobus, Bruders des Herrn, zu Jacobus Alphaï, 1843[1]. Commençons par étudier les principaux témoignages :
Hégésippe, qu'Eusèbe (II, 23) place « en première ligne dans la succession apostolique, » écrit vers 160[2] : « Jacques, le frère du Seigneur, appelé le Juste dès les temps de Christ jusqu'à nos jours, prend alors en mains l'administration de l'Eglise avec les apôtres (μετὰ τῶν ἀποστ.). Il résulte clairement de ces mots : avec les apôtres, qu'Hégésippe ne rangeait pas Jacques, le frère du Seigneur, parmi les apôtres et le distinguait par conséquent des deux apôtres de ce nom, le fils de Zébédée et le petit (mineur), fils d'Alphée. Que si Alphée est la forme grecque du nom araméen Clopas (חלפי, Κλωπᾶς), nom qui, d'après Hégésippe. était celui du frère de Joseph, il résulterait de là que, ce dernier Jacques étant le cousin de Jésus, le premier ne pouvait être que son frère, au sens propre.
La distinction qu'Hégésippe établissait entre ces trois Jacques est confirmée par une parole de lui, citée dans le même chapitre d'Eusèbe : Car il y avait plusieurs personnages nommés Jacques (πολλοὶ Ἰάξωβοι). Ce terme πολλοὶ, plusieurs, implique qu'il admettait plus de deux Jacques.
Eusèbe rapporte (III, 11) qu'après le martyre de Jacques le Juste, premier évêque de Jérusalem, « on élut pour son successeur Siméon, le fils de Clopas, qui était le cousin (ἀνεψιός) du Seigneur ». Car, ajoute Eusèbe, « Hégésippe rapporte que Clopas était le frère de Joseph. Par cette expression : le fils de Clopas, la parenté de Siméon avec Jésus est évidemment distinguée de celle de Jacques ; autrement Eusèbe eût dit : qui était aussi fils de Clopas, ou bien encore : qui était le frère de Jacques. Hégésippe n'envisageait donc pas Jacques comme le fils de Clopas, ni par conséquent comme le cousin du Seigneur ; il le regardait comme son frère dans le sens propre du mot.
Eusèbe (III, 32) cite encore les paroles suivantes d'Hégésippe : Quelques-uns de ces hérétiques dénoncèrent Siméon, le fils de Clopas… Au temps de Trajan, celui-ci, fils de l'oncle du Seigneur (ὁ ἐκ θείου τοῦ κυρίου), fut condamné à la croix. Pourquoi désigner Siméon par cette expression : fils de l'oncle du Seigneur, tandis que Jacques a toujours été appelé simplement frère du Seigneur, s'ils étaient frères l'un de l'autre et parents du Seigneur au même degré ?
Le passage capital d'Hégésippe est celui que cite Eusèbe, IV, 22 : Après que Jacques eut subi le martyre, de même que le Seigneur, Siméon, né de son oncle (θείου αὐτοῦ, fils de Clopas, est établi évêque, ayant été choisi par tous comme second cousin du Seigneur (ὄντα ἀνεψιὸν τοῦ κυρίου δεύτερον). Si l'on rapporte le pronom αὐτοῦ (son oncle) à Jacques, la question est décidée : Siméon était le fils de l'oncle de Jacques, par conséquent son cousin, et non son frère, et Jacques n'était donc pas le cousin, mais le frère de Jésus. Si l'on rapporte αὐτοῦ au Seigneur lui-même il résulte de là ce que nous savons déjà : c'est que Siméon était fils de l'oncle de Jésus, c'est-à-dire son cousin. Les derniers mots d'Hégésippe
nous conduisent plus loin encore. Siméon y est appelé second cousin
de Jésus[3] ; qui était le premier ? Ce ne saurait être Jacques le Juste, comme le pense Keim. Tout ce qui précède empêche de l'admettre. Aussi constamment Siméon et appelé cousin de Jésus, aussi constamment Jacques le Juste est désigné comme son frère. Comment cela serait-il possible s'ils étaient frères l'un de l'autre ? Il me paraît que le premier cousin de Jésus, le fils aîné de Clopas, ne peut avoir été que l'apôtre Jacques le petit, fils d'Alphée. En tant qu'apôtre, celui-ci ne pouvait être chef d'un troupeau particulier, ni par conséquent évêque de Jérusalem. Ce fut donc au second cousin de Jésus Siméon, que l'on s'adressa après la mort de Jacques le Juste. Ainsi tout s'accorde et s'explique dans la tradition d'Hégésippe, et l'identification des noms Alphée et Clopas, que l'on conteste aujourd'hui, se trouve confirmée par cet antique témoignage[4].
Ce résultat est encore confirmé par ces mots d'Hégésippe sur Jude, frère de Jacques (Jude v. 1) : « Il existait encore dans ce temps des petits-fils de Jude, appelé son frère (frère du Seigneur) selon la chair » (Eus. III, 20). - Cette expression frère du Seigneur selon la chair, appliquée à Jude, distingue nettement sa position de celle de Siméon[5].
L'opinion de Clément d'Alexandrie peut paraître douteuse. Ce Père semble (Eus. II, 1) ne connaître que deux Jacques : 1. le fils de Zébédée, le frère de l'apôtre Jean ; 2. le frère du Seigneur, Jacques le Juste, qui serait en même temps le fils d'Alphée et le cousin de Jésus. Car il y a eu, dit-il, deux Jacques l'un le Juste, qui fut précipité des créneaux du temple…, l'autre qui fut décapité (Actes 12.2). Cependant Clément pourrait fort bien avoir passé sous silence Jacques, fils d'Alphée, dont il n'est pas parlé une seule fois dans les Actes, et qui n'a joué aucun rôle dans l'histoire de l'Eglise dont s'occupe ici ce Père. Clément d'ailleurs paraît tirer ses renseignements sur Jacques d'Hégésippe lui-même (Schaff, p. 69). Or nous venons de constater l'opinion de ce dernier[6].
La tradition reconnaît donc l'existence de frères de Jésus, et nommément de ces deux : Jacques et Jude. Mais sont-ce les enfants de Joseph, issus d'un premier mariage, ou les fils de Joseph et de Marie ?
La première opinion est celle de l'auteur d'un écrit apocryphe, appartenant à la première partie du IIe s., le Protévangile de Jacques. Au ch. 9, Joseph dit au sacrificateur qui lui confie Marie : J'ai des fils, et je suis vieux. » Au ch. 17 : « Je suis venu à Bethléem faire inscrire mes fils, » etc. Origène accueillit cette manière de voir. Dans son homélie sur Luc ch. 7, traduite par Jérôme, il dit : « Car ces fils, appelés fils de Joseph n'étaient pas nés de Marie. » (Voir les autres passages chez Schaff, p. 81 et suiv.). Cependant il résulte de ses propres explications que cette opinion reposait non sur une tradition historique, mais sur un double préjugé dogmatique : celui de la supériorité morale du célibat sur le mariage et celui de la sainteté exceptionnelle de la mère de Jésus (Comparez surtout le passage ad Matthieu XIII, 55). - Plusieurs évangiles apocryphes ceux de Pierre, de Thomas, etc., ainsi que quelques Pères, Grégoire de Nysse, Epiphane, etc., répandirent cette opinion[7]. Mais Jérôme la taxe de deliramentum apocryphorum.
L'autre manière de voir se trouve chez les autorités suivantes : Tertullien admet évidemment des frères de Jésus dans le sens propre et complet du mot. Car il dit de Monog., ch. 8 : La vierge ne s'est mariée qu'après avoir mis au monde le Christ. - Selon Jérôme (Adv. Helvid.), de très anciens écrivains parlaient des fils de Joseph et de Marie et ils avaient déjà été combattus par Justin. Ce qui prouve à quelle haute antiquité remonte cette opinion[8].
Quoi qu'il en soit de la préférence à donner à l'un ou à l'autre de ces deux modes de parenté, la différence entre les frères et les cousins de Jésus demeure établie au point de vue de l'histoire.
Voici maintenant la difficulté qu'elle soulève : Les noms des frères de Jésus, indiqués Matthieu 13.55 ; Marc 6.3, sont Jacques, José (d'après les variantes, Joseph ou Jean), Simon et Jude. Or, d'après Jean 19.25, comparez avec Matthieu 27. 56 et Marc 15.40, Marie, femme de Clopas, tante de Jésus, avait deux fils, l'un nommé Jacques (dans Marc, Jacques le petit), l'autre José, qui étaient, par conséquent, deux cousins de Jésus. De plus, Hégésippe fait de Siméon, le second évêque de Jérusalem, un fils de Clopas ; c'était donc encore un cousin de Jésus. Enfin Luc 6.14-16 parle d'un apôtre Jude (fils ou frère) de Jacques, lequel est désigné comme fils d'Alphée (ou Clopas) Ce serait donc un quatrième cousin de Jésus, et les deux listes coïncideraient sur toute la ligne ! Quatre frères et quatre cousins homonymes !… Est-ce admissible ? - Mais 1o Quant à l'apôtre Jude, l'ellipse naturelle, dans le passage de Luc, n'est pas frère mais fils de Jacques, par conséquent d'un Jacques quelconque à nous inconnu. Cette dénomination est uniquement destinée à distinguer cet apôtre de l'autre Jude, l'Iscariote, dont le nom suit. Jésus a donc bien eu un frère nommé Jude, mais non un cousin de ce nom. 2o Les rapports d'Hégésippe nous forcent certainement à admettre un cousin de Jésus du nom de Simon. 3o Si, pour le second frère de Jésus, nous admettons la leçon Joseph, l'identité de nom avec celui du troisième cousin tombe d'elle-même. 4o Quant au nom de Jacques, il se trouve indubitablement dans les deux listes. - Le résultat réel est donc celui-ci : dans ces deux listes, celle des frères et celle des cousins de Jésus, il y a deux noms communs, ceux de Jacques et de Simon. Cela suffit-il pour prouver l'identité de ces deux catégories de personnes ? Aujourd'hui encore, n'arrive-t-il pas, surtout dans les campagnes, de trouver des familles apparentées où, sur plusieurs enfants, un ou deux portent certains noms communs très usités ?
Voici, en échange, deux raisons exégétiques positives en faveur de la distinction entre les frères et les cousins de Jésus : 1o Sans doute, en supposant la mort précoce de Clopas, on comprendrait que sa veuve et ses fils eussent été recueillis par Joseph et Marie et ces derniers élevés avec Jésus, et on s'expliquerait ainsi leur nom de frères de Jésus. Mais serait-il concevable qu'en face de la mère de ces jeunes gens encore vivante (Matthieu 27.56 et parallèles), on se fût exprimé comme le font nos évangiles en disant de Marie et de ses neveux : « sa mère et ses frères » (Matthieu 12.46 ; Marc 3.31 ; Luc 8.19) ? 2o Le surnom le petit donné à Jacques, cousin de Jésus (Marc 15.40), devait servir à le distinguer de quelque autre membre de sa famille, portant le même nom. N'est-il pas probable que cet autre Jacques était précisément Jacques, le frère de Jésus ?
Nous concluons donc que Jésus avait quatre frères proprement dits : Jacques, surnommé le Juste, Joseph, Simon et Jude, et trois cousins : Jacques le petit, Simon et José[9].
Aucun de ses frères n'était apôtre ; ce qui s'accorde avec Jean 7.5 : « Ses frères mêmes ne croyaient pas en lui. » Convertis plus tard, après sa résurrection (1 Corinthiens 15.7), l'un (Jacques), le premier évêque de Jérusalem (Galates 1.19 ; Actes ch. 15 ; 21.18 et suiv. ; les autres des missionnaires zélés (1 Corinthiens 9.5). Jacques et Jude sont sans doutes les auteurs de nos deux épîtres canoniques. Quant aux cousins de Jésus, un seul a été apôtre, Jacques le petit) ; le second, Simon, a été le deuxième évêque de Jérusalem. Nous ne savons rien de Jose, le troisième[10].
Il n'est peut-être pas impossible de placer dans ce premier séjour à Capernaüm quelques-uns des traits appartenant d'après les récits synoptiques, aux premiers temps du ministère galiléen. La vocation des disciples, à la suite de la pêche miraculeuse, prend naturellement ici sa place. Au moment de partir pour Jérusalem, Jésus les appela à le suivre pour toujours. Il allait inaugurer son œuvre et il devait désirer d'être entouré dès ce moment de ceux qu'il avait dessein d'y associer. - Ce v. 12 n'est donc point seulement la clôture du récit précédent, comme le pense Weiss. C'est en même temps l'indication du moment où Jésus passa de la vie privée à son ministère public. Aussi bien que ses disciples, il se sépare de sa famille pour commencer l'œuvre messianique. Du reste ce récit est tellement sommaire que, si l'ensemble de la vie de Jésus n'était supposé connu des lecteurs, il ressemblerait à une énigme. Nous avons à considérer dans le fait suivant : 1o L'acte du Seigneur : v. 13-16 ; 2o L'effet produit : v. 17-22.
C'est à Jérusalem et dans le temple que devait s'ouvrir le ministère du Messie. « Le Seigneur que vous cherchez, avait dit Malachie (3.1-3), entrera dans son temple… ; il purifiera les fils de Lévi… » Cette prophétie disait à Israël que son Roi s'annoncerait, non par un prodige de puissance, mais par un acte de sainteté.
Le moment de cette inauguration était naturellement indiqué. La fête de Pâques rassemblait, plus qu'aucune autre, le peuple tout entier dans la ville sainte et dans les parvis du temple. C'était donc là l'heure de Jésus (v. 4). Si le peuple fût entré dans le mouvement réformateur qu'il chercha alors à lui imprimer, cette entrée de Jésus dans le temple serait devenue le signal de son avènement messianique.
Le temple avait trois parvis particulièrement saints : celui des prêtres, qui enfermait l'édifice du temple proprement dit (ναός) ; plus à l'orient, celui des hommes, et enfin, à l'orient de celui-ci, celui des femmes. A l'alentour de ces trois parvis avait été ménagé un vaste espace libre, fermé de colonnades des quatre côtés, et qui s'appelait le parvis des païens, parce que c'était la seule partie du lieu sacré (ἱερόν) dans laquelle il fût permis aux prosélytes d'entrer. Dans ce parvis le plus extérieur s'étaient établis, avec le consentement tacite des autorités du temple, un marché et une bourse. On vendait là les diverses espèces d'animaux destinées aux sacrifices : on y échangeait l'argent grec ou romain apporté de la terre étrangère, contre la monnaie sacrée avec laquelle se payait la capitation fixée par Exode 30.13 pour l'entretien du temple (l'hémi-sicle ou double drachme).
Jusqu'à ce jour, Jésus ne s'était pas élevé contre cet abus. Assistant au culte du temple comme simple Juif, il n'avait pas à juger la conduite des autorités, encore moins à se substituer à elles. Maintenant, c'est comme Fils de celui à qui cette maison est consacrée, qu'il y entre. Il y apporte non seulement de nouveaux droits, mais de nouveaux devoirs. Se taire en face de la profanation dont la religion est le prétexte et dont s'indignent sa conscience de Juif et son cœur de Fils, serait renier dès le début sa position de Messie. La parole de Malachie que nous venons de citer, lui trace sa marche. C'est méconnaître gravement la portée de l'acte qui va être raconté que de n'y voir avec Weiss qu'un simple essai de réforme, comme tout prophète aurait pu se le permettre. Ce seul mot : « la maison de mon Père » (v. 16), montre que Jésus agissait ici dans la pleine conscience de sa dignité messianique ; comparez également le v. 19. Les v. 19-21 nous font mesurer la vraie portée de cet acte ; c'est un appel à la conscience d'Israël, une mise en demeure adressée à ses chefs. Si l'appel est entendu, cet acte de purification inaugurera la réforme générale de la théocratie, condition du royaume divin. Si le peuple reste indifférent, les conséquences de cette conduite sont claires aux yeux de Jésus : c'en est fait de la théocratie. Le rejet du Messie, sa mort même, voilà le terme fatal d'une telle conduite. Comparez une épreuve analogue à Nazareth, Luc 4.23-27. Le pouvoir en vertu duquel Jésus agissait n'était donc nullement ce prétendu droit des zélotes dont l'acte de Phinées (Nombres ch. 25 ; Psaume 106.30) est censé être resté le type, mais qui n'a jamais réellement existé en Israël.
Notes
[1] Voir aussi l'importante dissertation de Zahn, « Brüder und Vettern Jesu, » dans ses Forschungenzur Gesch. des neutest. Kanons, VI, 1900, p. 225-363, qui conclut, comme l'auteur de ce Commentaire, à reconnaître dans les frères de Jésus ses vrais frères, nés de Joseph et de Marie ; et l'intéressant travail de l'évêque Lightfoot, dans St. Paul Ep. to the Galatians, 1892, p. 252-291 qui conclut à en faire des fils de Joseph, d'un premier mariage. Le travail de Zahn est l'exposé le plus complet, à notre connaissance, de tous les éléments de la question. Les textes d'Hégésippe, entre autres, y sont reproduits et discutés à fond. - Dans l'appendice qui suit nous mettrons entre crochets les notes que nous avons cru utile d'ajouter au texte de l'auteur, essentiellement d'après Zahn. G. G.
[2] [D'après Zahn (p. 280), vers 180.]
[3] [La question est de savoir si δεύτερον, qui, au premier abord, semble se rapporter à ἀνεψιόν, ne se rapporte pas plutôt à ἐπίσκοπον (il s'agit du choix du deuxième évêque de Jérusalem). Zahn (p. 237) nous paraît avoir rendu probable cette liaison, déjà admise par le traducteur syriaque d'Eusèbe.]
[4] L'identification des deux noms Alphée et Clopas est révoquée en doute pour diverses raisons. Holtzmann, par exemple, préfère dériver le second de ces noms du mot araméen culba, marteau (Jakobus der Gerechte und seine Brüder, dans Zeitschr. f. wiss. Theol., 1880). Cependant les scrupules philologiques soulevés ne me paraissent pas suffisants pour renverser ce qui résulte de la simple et nette tradition d'Hégésippe.[L'identification des noms Alphée et Clopas - que Jérôme n'avait pas proposée, bien qu'elle eût été très favorable à son système - est fortement combattue par Zahn (p. 343-344). Κλωπᾶς ne peut, selon lui, être une transcription grecque de l'hébreu Chalphaï, qui donne au contraire très régulièrement Ἀλφαῖος ; Clopas (= Cléopas), n'est qu'une forme abrégée du nom grec Cléopatros. La contraction ô pour éo se retrouve souvent dans la prononciation juive, dans des formes comme Clôpatra, Thôdoros, pour Cléopatra, Théodoros. - Si les deux noms ne doivent pas être identifiés, les deux personnages pourraient à la vérité, continuer à l'être, en supposant, avec Hofmann (Zahn, p. 327), que le Juif Chalfaï portait aussi le nom grec de Cléopas ou Clopas. Mais c'est là une pure hypothèse.]
[5] Devant ces faits tombe l'affirmation de Keim, I, p. 423 : « Hégésippe fait de Jacques et de Siméon… des ἀνεψιοί de Jésus. » Comparez les mêmes assertions, Bibellexic. de Schenkel, I, p. 482.[Voir, sur la véritable opinion d'Hégésippe, Zahn, p. 320-321, note, et pour Clément, ibid., p. 309 et suiv.]
[6] Eusèbe lui-même distinguait certainement Jacques, le frère du Seigneur, de Jacques, fils d'Alphée, puisque dans son Commentaire sur Esaïe 17.5 (Coll. nova patr. de Montfaucon, II, p. 422), il compte quatorze apôtres : les douze connus…, puis Paul…, puis Jacques, le frère du Seigneur, premier évêque de Jérusalem. Mais sur le mode de parenté de ce dernier avec le Seigneur, le passage II, 4 nous laisse dans le doute (vu la variante). La pensée d'Eusèbe sur ce sujet ne nous paraît pas claire.[Selon Zahn (p. 315), il est plus que probable qu'Eusèbe a admis le point de vue de Clément d'Alexandrie et d'Origène à cet égard, voir plus bas.]
[7] [C'est déjà celle de Clément d'Alexandrie, le maître d'Origène, et probablement de Justin ; elle est restée dominante dans l'Eglise grecque (Zahn, p. 308 et suiv. ; 314).]
[8] [Cette opinion soutenue par Helvidius et d'autres vers 380, est on l'a vu ci-dessus, beaucoup plus ancienne. C'était sans doute celle d'Hégésippe lui-même ; c'était encore la plus généralement répandue dans l'Eglise vers 200 (Zahn, p. 319-320). Nous n'alléguons point ici des témoignages d'un temps aussi avancé que celui de la lettre du pseudo-Ignace à l'apôtre Jean ou celui des Constitutions apostoliques, VIII, 25 (voir Schaff).
[9] [Cette conclusion suppose, comme le remarque Lightfoot (p. 266), 1o l'identification de Jacques, fils d'Alphée, avec Jacques le petit, fils de Marie ; 2o celle de cette Marie, mère de Jacques et de José avec Marie, femme de Clopas ; 3o celle de Marie, femme de Clopas avec la sœur (ou belle-sœur ?) de la vierge Marie (Jean 19.25) ; trois suppositions assez incertaines et dont la seconde seule a quelque probabilité aux yeux du Lightfoot.]
[10] Pourquoi, dans Marc 15.40, Marie, femme de Clopas, est-elle appelée mère de Jacques et de José, et non de Simon ? C'est un fait malaisé à expliquer.[Ce fait, s'explique facilement dans le point de vue de Zahn, qui renonce à identifier Marie, femme de Clopas (Jean 19.25, avec Marie, mère de Jacques le petit (qu'on identifie à son tour avec Jacques, fils d'Alphée) et de José (Matthieu 27.56 ; Marc 15.40). Marie, femme de Clopas, n'aurait donc eu qu'un fils à nous connu, Siméon, cousin de Jésus par son père (frère de Joseph, d'après Hégésippe) et second évêque de Jérusalem. Ce n'est pas elle qui est la sœur de la mère de Jésus mentionnée Jean 19.25. Celle-ci, non nommée, - Zahn admet dans ce passage quatre femmes, groupées en deux paires, et non trois seulement, - est probablement Salomé, la mère des fils de Zébédée, qui, d'après Matthieu et Marc, était au pied de la croix. Les apôtres Jacques et Jean auraient donc été cousins germains de Jésus. - Marie, mère de Jacques et de José, n'a, dans ce point de vue, plus aucune parenté avec la mère de Jésus, ce qui fait tomber la difficulté de frères et de cousins de Jésus portant les mêmes noms. Zahn incline à identifier cette Marie avec la Marie saluée par Paul Romains 16.6. De ses deux fils, Jacques le petit (ainsi nomme non pour le distinguer de quelque autre parent de Jésus, ou apôtre du même nom, mais simplement connu dans l'Eglise sous ce surnom à cause de sa petite taille) et Jose (ou Joseph, nom dont Jose est un diminutif), le second pourrait être identifié avec Joseph Barsabas, surnommé Juste (Actes 1.23), le même sans doute que nous connaissons par une très antique tradition (Actes de Paul), à Rome, sous le nom de Barsabas Justus. - Jacques le petit et Jacques, fils d'Alphée, d'une part, ce dernier et l'apôtre Jude frère de Jacques, de l'autre, n'auraient d'après cela plus rien à faire ensemble. - Enfin Zahn pense qu'on doit identifier Clopas (Jean 19.25) avec Cléopas (Luc 24.18), et, selon une ancienne tradition qu'on trouve chez Origène et qui donne au second pèlerin d'Emmaüs le nom de Simon, reconnaître dans ce pèlerin le fils de Clopas, Siméon, second évêque de Jérusalem d'après Hégésippe.]