Le mot : ils vinrent, s'explique plus naturellement si l'on admet avec Storr, Olshausen, Weiss, Wahle, que c'étaient d'autres soldats que ceux qui avaient accompli le crucifiement. Ils avaient été envoyés spécialement dans ce but avec les instruments nécessaires. - Si le but pour lequel on rompait les membres des condamnés était celui que nous avons dit, cette opération devenait inutile à l'égard de Jésus par le fait de sa mort. Le coup de lance du soldat ne fut donc que comme une compensation de l'opération omise : il signifiait : Si tu n'es pas déjà mort, voici de quoi t'achever. Il serait absurde de réclamer des exemples pour un fait pareil qui n'avait rien de juridique. - Le verbe νύσσειν indique un coup de pointe plus ou moins profond, en opposition à un coup de taille. Ce terme est employé parfois chez Homère pour désigner des blessures mortelles. - Le fait de l'effusion du sang et de l'eau doit-il être envisagé comme un phénomène naturel ? Sans doute, en général, lorsqu'on perce un cadavre, il n'en sort aucun liquide : cependant, si l'on vient à atteindre l'un des gros vaisseaux, il peut arriver qu'il s'écoule de la blessure un sang noirâtre couvert d'une couche de sérum. Serait-ce là ce que Jean appellerait du sang et de l'eau ? C'est peu probable. Ebrard suppose donc que la lance avait atteint des dépôts de sang extravasé. Gruner (Commentatio de morte Jesu Christi vera, Halle, 1805) le pense également. Il croit que la lance avait percé des dépôts aqueux qui, pendant ce long supplice, s'étaient formés autour du cœur, puis le cœur lui-même[1]. William Stroud (Londres, 1847) allègue des phénomènes observés dans des cas de mort subite par crampe du cœur. Ces explications restent toutes assez improbables. L'expression : du sang et de l'eau, désigne naturellement deux substances coulant simultanément, mais distinctes pour les yeux du spectateur ce qui n'a lieu dans aucune de ces suppositions. Baur, Strauss, etc., concluent à la nécessité d'une interprétation symbolique et retrouvent ici la nature purement idéale du récit. L'auteur aura voulu exprimer, par ce fait de son invention, l'abondance de vie spirituelle qui dès ce moment émanera de la personne du Christ (Baur) ; l'eau représente plus spécialement le Saint-Esprit, le sang la sainte Cène, avec allusion à l'usage de couper d'eau le vin de ce sacrement (Strauss, dans sa nouvelle Vie de Jésus ; voir aussi Holtzmann. Hand-Comm.). Mais quelle idée faudrait-il se faire de la moralité d'un homme qui affirmerait solennellement avoir vu (v. 35) ce qu'il avait la conscience de n'avoir contemplé qu'en idée ? On a invoqué en faveur de cette explication allégorique la parole 1 Jean 5.6 : « il est venu non seulement avec l'eau, mais arec l'eau et le sang. » Mais cette parole n'a pas le moindre rapport avec le fait qui nous occupe. L'eau, dont parle Jean dans son épître désigne, comme 3.5, le baptême : Jésus n'est pas venu seulement, comme le précurseur, avec le baptême d'eau, symbole de purification, mais avec le sang qui apporte l'expiation elle-même. Il ne reste à nos yeux qu'une explication : c'est d'admettre que ce fait mystérieux s'est passé en dehors des lois de la physiologie commune et qu'il est en relation avec la nature exceptionnelle d'un corps que le péché n'avait jamais altéré et qui marchait à la résurrection, sans avoir à passer par la dissolution. Avec l'instant de la mort, commence en général la dissolution. Le corps de Jésus a dû prendre dès ce moment une voie différente : il est entré dans celle de la glorification. La restauration de la vie a commencé pour lui à l'instant même où commence chez tout pécheur le travail de dissolution qui va détruire le corps. Le saint de Dieu, dans le sens absolu du mot, a ausi été absolument exempt de la corruption (Paume 16.10). C'est là le sens que l'évangéliste me paraît avoir attribué à ce phénomène sans précédent, dont il a été témoin. Ainsi s'explique l'affirmation en quelque sorte sacramentelle par laquelle il en certifie la réalité dans le verset suivant : non que l'affirmation du v. 35 ne se rapporte qu'à ce fait : car elle a certainement trait à tout l'ensemble des faits mentionnés v. 33 et 34 (voir plus bas). Weiss admet ici un phénomène naturel qui ne peut s'expliquer sûrement : mais il pense que Jean a vu dans le sang le moyen de notre rédemption et dans l'eau le symbole de sa force purificatrice Dans ce cas il doit imputer à l'apôtre une idée grossièrement superstitieuse : de quel droit ? Le texte ne dit mot d'un pareil sens symbolique. D'après Reuss, également, le sang désignerait la mort rédemptrice et l'eau le baptême, et nous aurions ici une explication mystique d'un fait qui avait frappé l'auteur. Tout cela n'est pas mieux fondé que l'opinion de ceux qui pensent que l'évangéliste a voulu combattre l'idée que Jésus n'était pas réellement mort (Lücke, Néander) ou celle qu'il n'avait qu'un corps apparent (Olshausen). La première de ces idées est entièrement moderne ; la seconde prête à l'auteur un argument qui n'a aucune force, puisque les docètes ne niaient pas le moins du monde les apparences sensibles dans la vie terrestre de Jésus.
Notes
[1] On me communique et je crois devoir résumer ici l'opinion analogue d'un médecin d'aujourd'hui, qui déclare qu'il n'est pas rare qu'après une longue agonie il s'écoule de la plèvre (si elle est percée, comme c'est certainement le cas ici) un mélange de sang et de sérum, c'est-à-dire un liquide aqueux, incolore, mêlé de filets rouges ; donc pour le laïque, « sang et eau. » G. G.