Le récit de Jean présente évidemment ici une lacune. Rien dans ce qui précède ne motive la question de Pilate à Jésus : Es-tu le roi des Juifs ? Une telle interpellation implique donc une parole des accusateurs qui y a donné lieu. Cette supposition se change en certitude quand nous comparons le récit des synoptiques, particulièrement celui de Luc. « Nous l'avons trouvé, disent les Juifs en abordant Pilate, troublant la nation, défendant de payer le tribut à César, se disant le Christ, le roi » (23.2). Luc, aussi bien que Marc et Matthieu, a donc omis toute la première phase de l'accusation que vient de raconter Jean. Les synoptiques commencent leur récit au moment où les Juifs redescendent à leur rôle plus humble d'accusateurs et concèdent à Pilate sa position de juge. Il résulte de là que Jean, après avoir suppléé, dans ce qui précède, ce que les synoptiques avaient omis, suppose maintenant connue de ses lecteurs l'accusation politique mentionnée par eux. On voit combien est intime et constante la relation entre son récit et le leur. Keil conclut du : il appela Jésus, que jusqu'à ce moment celui-ci était resté dehors. Mais voir plus haut. Il l'appela à part dans le prétoire même, dans un endroit où il pouvait parler seul avec lui. A sa question, Pilate attendait certainement une réponse franchement négative. Mais la position n'était pas aussi simple qu'il se la représentait. Il y avait ici une distinction à établir, non pour la pensée de Pilate, mais pour celle de Jésus. Dans le sens politique, le seul connu de Pilate, du terme roi des Juifs, Jésus pouvait repousser ce titre : mais dans le sens religieux que lui donnait tout Juif croyant et où il équivalait à celui de Messie, Jésus devait l'accepter, quelles que pussent être les conséquences de cet aveu. Jésus devait donc savoir si ce titre au sujet duquel Pilate l'interrogeait était mis en avant par Pilate lui-même, ou s'il l'avait été par les Juifs dans l'entretien qu'il venait d'avoir avec eux. Les objections de Meyer et de Weiss contre cette explication ne me paraissent pas suffisantes pour l'ébranler. D'après Meyer, Jésus demanderait simplement à Pilate un éclaircissement qu'il avait le droit de demander. Mais il le fait pourtant dans un but quelconque. D'après Tholuck, Luthardt, Keil, Schanz, etc., il rendrait par là Pilate attentif à l'origine suspecte de cette dénonciation (d'autres, les Juifs). Il eût été plus simple dans ce cas de répondre par un Non tout court ; mais, après cela, la réponse réellement affirmative de Jésus, v. 36 et 37, deviendrait un contre-sens. Ces deux versets ne sont compatibles avec la question de Jésus que dans notre explication, qui est celle d'Olshausen, Néander, Ewald, Bonnet, et dont se rapproche beaucoup celle de Weiss lui-même : d'après ce dernier, Jésus demande si c'est de son propre mouvement que Pilate formule cette accusation politique, - auquel cas il pourrait répondre simplement : non, - ou s'il s'agit d'un grief produit contre lui par les Juifs, - ce qui le forcerait à expliquer dans quel sens il revendique le titre de Messie ou de roi théocratique[1]. - On doit conclure de cette parole que Jésus n'avait pas entendu lui-même l'accusation des chefs, et que par conséquent, comme nous l'avons dit v. 28, il était déjà dans le prétoire, au moment où elle avait été proférée par eux.
Pilate, ne comprenant pas bien à quoi tend cette distinction, répond brusquement : « Qu'ai-je à faire de vos subtilités judaïques ! » Il y a un mépris profond dans cette antithèse : ἐγώ… Ἰουδαῖος (moi… Juif ?). Puis, abandonnant le jargon juif qu'il s'était un moment laissé imposer par les accusateurs, il interroge comme un franc et simple Romain : « Voyons, au fait ! Par quelle faute t'es-tu attiré tout ce qui se passe en ce moment ? »
Notes
[1] Comparez Weiss, Leben Jesu, 3e éd., II, p. 524.