Le prétoire était à Rome le local où siégeait le préteur quand il rendait la justice. On avait appliqué ce nom aux palais des gouverneurs romains dans les provinces. La plupart des interprètes admettent que ce terme désigne ici le palais des Hérodes qui se trouvait dans la partie occidentale de la ville haute[1]. On cite en preuve le passage de Josèphe Bell, jud. II, 14, 8, où il est dit que « Florus habitait alors (τότε) le palais royal ; » mais ce passage prouve précisément que le gouverneur romain n'habitait pas là d'ordinaire. Il est plus probable que Pilate occupait un palais attenant à la citadelle Antonia, où stationnait la garnison romaine, à l'angle nord-ouest du temple[2]. C'est là, en tout cas, que la tradition place le point de départ de la Voie douloureuse. - Πρωΐ (T. R. πρωΐα), de grand matin, comprend le temps de 3 à 6 heures (Marc 13.35). Le barreau romain ouvrait ses séances à toute heure, dès le lever du soleil (Westcott). Pilate, comme nous l'avons vu, était prévenu, dès la veille, de ce qui se passait, et il avait sans doute consenti à recevoir les Juifs d'aussi bonne heure.
Le scrupule qui empêche les Juifs d'entrer dans la maison du gouverneur, nous met de nouveau en face de la contradiction qui paraît exister entre le récit de Jean et celui des synoptiques. Si, comme semblent le dire ces derniers, les Juifs avaient déjà célébré la veille au soir le repas pascal, comment expliquer qu'ils craignent, en se souillant par le contact du levain qui devait se trouver dans une maison païenne, de se mettre hors d'état de célébrer ce repas le soir même ? Le seul moyen d'éviter la contradiction serait, paraît-il, de donner un sens plus large à l'expression manger la pâque, en la rapportant, non au repas pascal proprement dit, mais aux aliments de la fête en général, comme les pains sans levain et les viandes des sacrifices de prospérité qui se célébraient durant les sept jours de la fête. On a cru trouver dans l'A. T. quelques passages où le mot pâque est pris dans ce sens plus général : ainsi Deutéronome 16.2-3 : « Tu sacrifieras la pâque à l'Éternel, du menu et du gros bétail, et, avec cela (ces viandes), tu mangeras des pains sans levain pendant sept jours. » Comparez l'expression analogue 2 Chroniques 30.22 (littéralement) : « Et ils mangèrent la fête (les sacrifices de fête) pendant sept jours, offrant des sacrifices de prospérité et louant le Seigneur ; » 2 Chroniques 35.7-9 : « Et Josias fît présent à ceux du peuple qui se trouvèrent là, d'un troupeau d'agneaux et de chevreaux, au nombre de trente mille, le tout pour victimes pascales, et de trois mille taureaux, du propre bien du roi… » Pour confirmer ce résultat, on allègue, d'après le Talmud, que la souillure qu'auraient contractée les Juifs, en entrant au prétoire, n'aurait duré en tout cas que jusqu'à la fin du jour et par conséquent ne les aurait pas empêchés de manger le repas pascal dans la soirée. - Mais les passages cités ne prouvent point ce qu'ils devraient prouver. Quant au premier (Deutéronome 16.2-3), le terme de pâque est appliqué exclusivement, dans les v. 5 et 6 qui suivent immédiatement, à l'agneau pascal ; il résulte de là qu'au v. 2 l'expression : du gros et du menu bétail, n'est point une apposition explicative du mot pésach (pâque), mais une adjonction par laquelle sont désignés tous les sacrifices secondaires offerts durant le cours de la semaine pascale. En tous cas, si le terme de pâque renfermait réellement ici avec l'agneau pascal tous les autres sacrifices de la fête, il ne s'en suivrait pas qu'il pût désigner, comme ce serait le cas dans notre passage, ces derniers à l'exclusion de celui-là. Quant au avec cela, il se rapporte à toutes ces viandes de sacrifices qui doivent être accompagnées durant toute la semaine de pain non levé. - Au ch. 30 de 2 Chroniques, le nom de pâque est appliqué, v. 15, 17, 18, exclusivement à l'agneau pascal. Pourquoi donc le chroniste au v. 22 substituerait-il à ce terme propre : « manger la pâque, » l'expression plus générale de manger la fête, si ce n'était parce qu'il veut parler maintenant des sacrifices de fête, abstraction faite de l'agneau pascal ? Du reste la leçon : et ils mangèrent (vajokelou) la fête, est fort douteuse. Les LXX ont certainement lu : vajekallou, et ils achevèrent la fête : car ils traduisent : καὶ συνετέλεσαν. - Dans le troisième passage (2 Chroniques 35.7-9), la distinction entre les agneaux ou chevreaux destinés à servir au repas pascal (pesachim) et les taureaux consacrés aux autres sacrifices et repas de fête saute aux yeux. - Mais, à supposer même que, dans quelques passages de l'A. T., le terme de pâque eût reçu du contexte un sens plus étendu que d'ordinaire, suivrait-il de là qu'une locution aussi usuelle dans le N. T., dans Josèphe et dans le Talmud, que celle de manger la pâque, pût être appliquée sans aucune indication explicative à de tout autres repas que le repas pascal, celui-ci même étant exclu[3] ?
Quant à l'objection tirée de la durée de la souillure qu'auraient contractée les Juifs :
- Il est impossible de rien conclure de certain, pour le temps de Jésus, d'un passage du rabbin Maïmonide écrit vers l'an 1200.
- Ce passage se rapporte à une souillure provenant du contact avec les animaux morts, etc., et non à la souillure provenant du levain et en rapport spécial avec la fête pascale. Il en est de même des exemples empruntés à d'autres genres de souillure (Lévitique 15.5,19 et suiv.). D'après l'analogie de Nombres 9.6 et suiv., les Juifs auraient simplement dû renvoyer la célébration de la Pâque au 14 du mois suivant.
- S'il s'était agi uniquement des repas de fête en général, les membres du sanhédrin auraient parfaitement pu s'abstenir d'y prendre part : car ces repas étaient volontaires : le repas pascal seul ne comportait pas d'abstention[4].
- La souillure ainsi contractée eût forcé en tout cas les sacrificateurs, membres du sanhédrin, à s'abstenir de participer à l'immolation de l'agneau dans l'après-midi, abstention incompatible avec leur charge[5].
Par toutes ces raisons, il m'est impossible d'admettre l'opinion des nombreux et savants interprètes qui rapportent l'expression manger la pâque dans notre verset au sacrifice de prospérité (la Chagiga), que les Juifs offraient le 16 nisan, dans le milieu de ce jour ; nous ne nommerons parmi les modernes que Tholuck, Olshausen, Hengstenberg, Wieseler, Hofmann, Lange, Riggenbach, Bæumlein, Langen, Luthardt, Kirchner et Keil.
Le pronom αὐτοί, eux-mêmes, oppose les Juifs, avec leur pureté lévitique, à Jésus, que rien ne pouvait plus souiller, tant il était déjà souillé lui-même à leurs yeux. Celui-ci fut immédiatement livré au gouverneur et introduit dans le prétoire. Dès ce moment, Pilate ira donc du prétoire aux Juifs (18.29,38 ; 19.4,12) et des Juifs au prétoire (18.33 ; 19.1,9). Keim estime cette situation historiquement impossible et plaisante sur ce juge ambulant, ce négociateur péripatéticien, que nous présente le récit de Jean. Mais l'apôtre a bien senti lui-même ce que cette situation avait d'exceptionnel et il l'a précisément expliqué par ce v. 28. Pilate ne se sent pas libre dans sa position à l'égard des Juifs : la suite ne le montre que trop. Voilà pourquoi il condescend à leurs scrupules.
La première position prise par les Juifs :
Notes
[1] Voir Schürer, I, p. 382 ; Guthe, Realencycl.. 3e éd., VIII. p. 686.
[2] C'est aussi l'opinion de H. Holtzmann (Hand-Comm., I, 1, 3e éd., p. 179-180). Le travail de Kreyenbühl (Zeitschr. für neutest. Wissenschaft, 1902, p. 15-22) a toutefois relevé quelques raisons nouvelles et assez décisives en faveur de l'opinion contraire. - Le terme αὐλή (Marc 15.16) s'applique bien au palais d'Hérode (ἡ τοῦ βασιλέως αὐλή chez Josèphe), mais ne convient pas à l'Antonia. Il en est de même du motif, ici indiqué par Jean, pour lequel les Juifs ne veulent pas « entrer dans le prétoire. » L'accès de l'Antonia devait leur être en tout temps interdit. G. G.
[3] Schürer a démontré le contraire d'une manière décisive dans sa dissertation : Ueber φαγεῖν τὸ πάσχα, 1883, lumineux exposé aussi bien des textes bibliques en question que des données de la littérature rabbinique sur le sujet.
[4] Voir l'article d'Andréas déjà cité (à XIII, 1), dans le Beweis des Glaubens, 1870.
[5] Voir encore Schürer. dissertation citée, p. 23 et 24, où il établit que la souillure contractée par l'entrée dans une maison païenne devait être non d'un jour, comme on le prétend, mais de sept.