Il faut bien remarquer que cet entretien avec saint Pierre survient dans cette scène comme un épisode inattendu. Οὖν, donc (v. 6) : en allant de l'un à l'autre d'après l'ordre dans lequel ils étaient assis. La conséquence naturelle à tirer de ce donc est que Pierre ne fut pas le premier auquel Jésus lava les pieds ; il n'était donc pas assis à côté de lui (comparez v. 24). - Le sentiment de vénération qui provoque cette résistance de Pierre s'exprime dans l'antithèse des pronoms σύ, tu, et μου, me, et dans le titre : Seigneur. Ici, comme Matthieu 16.22, c'est le respect qui produit dans la conduite de cet apôtre le manque de respect. - L'antithèse de ἐγώ et σύ (moi… tu) (v. 7) répond à celle de σύ et μου (tu… me) (v. 6). - L'expression μετὰ ταῦτα, ci-après, signifie d'après Chrysostome, Grotius, Tholuck, Reuss, Wahle : par les lumières que te donneront les expériences de ton ministère futur. Mais le rapport entre γνώσῃ, tu comprendras, et γινώσκετε, comprenez-vous (v. 12), montre que Jésus pense plutôt à l'explication qu'il va donner à l'instant même, après avoir achevé l'acte commencé.
La douceur de Jésus enhardit Pierre : il n'avait qu'interrogé (v. 6) ; maintenant il refuse positivement, et même pour toujours. Si ce refus de Pierre provient de modestie il n'est pas moins vrai que, comme dit Weiss, cette modestie n'est pas exempte de propre volonté et d'orgueil. Jésus lui répond sur le même ton catégorique, et il y a certainement un écho du pour jamais de Pierre dans le point de part avec moi, de Jésus. C'est cette relation qui nous empêche d'admettre, avec Weiss, Reuss, que ces mots signifient : « Tu ne participes pas en ce moment à mes sentiments » ou : Tu n'es pas en communion avec moi (présent ἔχεις, tu as). Le ἔχεις peut parfaitement être un présent d'anticipation et se rapporter au bonheur à venir. La locution μέρος ἔχειν μετά, avoir part avec, indique la participation de l'inférieur au butin, à la richesse, à la gloire de son chef (Josué 22.24 ; 2 Samuel 20.1 ; 1 Rois 12.16). Le refus de Pierre d'accepter le service humiliant que Jésus veut lui rendre, équivaut à rejeter l'esprit de son œuvre ; il indique la résolution de persévérer dans l'amour de la grandeur charnelle dont Jésus veut précisément purifier ses disciples par cet acte. En repoussant l'abaissement que son Maître s'impose pour lui. Pierre repousse en principe celui qu'il devrait un jour s'imposer pour ses frères. La réponse de Jésus est en rapport avec ce sens : elle reproduit avec une force nouvelle l'avertissement qu'il adressait à tous les disciples, à l'occasion d'une dispute toute semblable entre eux : « Si vous ne changez et ne devenez comme des enfants, non seulement aucun d'entre vous ne sera le plus grand dans le royaume des cieux, mais vous n'y entrerez pas du tout » (Matthieu 18.1-4).
Le v. 9 nous présente un de ces revirements d'impression subits que nous observons fréquemment chez Pierre, dans le récit synoptique. C'est bien ici le Pierre qui s'élance sur les eaux, et qui crie l'instant d'après : « Je péris ! » qui frappe de l'épée, et qui prend la fuite ; qui pénètre chez le grand-sacrificateur, et qui renie. La concordance parfaite de ces traits disséminés et l'image pleine de vie qui en résulte, prouvent admirablement, dans ce cas comme dans tous les autres, ainsi que l'a si bien développé Luthardt, la pleine réalité de l'histoire évangélique. - Tout le sens de l'acte de Jésus était dans le fait de laver les pieds. La nature de l'acte changeait absolument dès qu'il concernait la tête, car dans ce cas ce n'était plus un acte d'humiliation. Jésus suit Pierre sur ce terrain, et c'est là ce qui motive le sens nouveau donné à cet acte dans sa réponse. Au fond, ce que demandait Pierre, sans y penser, c'était, au lieu de l'enlèvement d'une tache, un complet renouvellement et comme un second baptême : il niait implicitement l'œuvre déjà faite chez lui (15.3). C'est là ce qui donne la clef de la réponse de Jésus. Cette réponse est naturellement à double entente. Jésus s'élève immédiatement, comme dans l'entretien avec la Samaritaine, du domaine matériel au spirituel. De même qu'après s'être baigné le matin, un homme s'envisage comme net pour la journée tout entière et se contente de se laver les pieds lorsqu'il rentre du dehors, afin d'enlever les souillures accidentelles qu'ils ont pu contracter dans la marche, de même celui qui, en s'attachant sérieusement à Christ, a rompu, une fois pour toutes, avec le péché, n'a pas besoin de recommencer à chaque souillure particulière cette consécration générale ; il n'a qu'à se nettoyer de cette tache par la confession et le recours à Christ. Il faut se rappeler ici ce que Jésus dit aux disciples, 15.3 : « Vous êtes déjà nets, à cause de la parole que je vous ai annoncée. » En recevant sa parole ils avaient reçu en principe la parfaite sainteté dont elle est la norme dans la vie en lui. Il n'y a plus qu'à changer le droit en fait, en se replaçant toujours de nouveau sur le fondement posé. Weiss pense que toute notion de pardon dans le symbole de l'ablution est étrangère à ce contexte. Mais la rupture fondamentale avec le péché, que Jésus compare au bain complet, implique un pardon général et la réconciliation avec Dieu, et chaque acte de destruction d'un péché particulier, représenté par l'ablution des pieds, implique le pardon particulier de ce péché. - Reuss objecte que la réponse de Jésus, ainsi expliquée, ferait dévier le symbole de son sens primitif. Nous avons vu que le sens du symbole était tout autre que celui de la disposition à l'obligeance envers le prochain ; que Jésus voulait extirper un mauvais penchant du cœur des disciples. Voilà ce qui donne lieu à la tournure nouvelle que prend l'explication du symbole à la suite de la demande de Pierre. Je crois avec Reuss que, quoi qu'en dise Weiss, Jésus pense ici au baptême d'eau, symbole de la purification générale, et veut dire qu'il n'est pas plus nécessaire de renouveler cet acte (ce que demandait Pierre) que celui de la foi elle-même dont il est le symbole. - La leçon εἰ μή, si ce n'est, chez quelques alex., est une correction du ἤ, dans le T. R qui est légèrement irrégulier ; ἤ, que, pour οὐδενὸς ἄλλου ἤ, rien autre chose que. Le retranchement des mots ἤ τοὺς πόδας dans le Sinaït, change complètement le sens : « Celui qui est baigné n'a plus besoin de se laver ; mais il est pur tout entier. » Cette leçon est une correction provoquée par la difficulté de distinguer entre le bain total et le lavage partiel. - Les derniers mots : mais il est net tout entier, doivent s'expliquer ainsi : « Mais, bien loin d'avoir à se baigner une seconde fois tout entier, comme tu le demandes, son corps en général est pur. Il suffit de nettoyer la souillure locale que les pieds ont contractée. »
Mais cet état de réconciliation et de consécration est-il bien celui de tous ? Non, il est un disciple qui a rompu le lien avec Jésus ou dans le cœur duquel ce lien n'a jamais existé : ce serait lui qui aurait réellement besoin de l'acte intérieur dont Pierre vient de réclamer le symbole. C'est ici la première révélation de la trahison de Judas, dans le cours de ce repas. En exprimant de la sorte la douleur que lui fait éprouver la pensée de ce crime, Jésus fait un dernier effort pour amener Judas à la repentance. Et s'il ne réussit pas, il aura montré du moins à ses disciples qu'il n'était pas la dupe de son hypocrisie (v. 19).
3o Versets 12 à 20 : l'explication.