Au mot de Judée Jésus s'y attendait bien, les disciples se récrient. Il profite de leur objection pour leur donner une instruction admirable, en vue de leur ministère futur. Sa réponse (v. 9 et 10) est naturellement à double entente. Le premier sens est clair : Celui qui accomplit pendant les douze heures du jour la marche à laquelle il est appelé, ne bronche point, la lumière du soleil l'éclaire et lui fait discerner les obstacles sur son chemin ; tandis que celui qui veut continuer à voyager quand même la nuit est venue, s'expose au danger. Dans l'application plusieurs donnent à l'idée de jour un sens purement moral. D'après Chrysostome, de Wette, Brückner, le jour désignerait une vie vertueuse, une vie passée dans la communion de Dieu, et le sens serait : Sur la ligne du devoir tracé, on n'a pas à redouter de danger sérieux : mais dès qu'on s'en écarte, on s'expose à périr. Le sens est bon mais l'image des douze heures n'est pas expliquée. Cette dernière expression conduit plus naturellement à l'application temporelle de l'idée de jour. C'est ce qu'ont senti Bengel, Meyer, Hengstenberg, Weiss, Reuss. Ils entendent par les douze heures de jour le temps divinement mesuré de la vie terrestre : « Le temps qui m'est accordé n'est pas encore écoulé : tant qu'il dure, nul ne saurait me nuire ; mais dès qu'il sera écoulé, je tomberai entre les mains de mes ennemis. » Ainsi déjà Apollinaire : « Le Seigneur déclare qu'avant le temps de sa Passion, les Juifs ne pourront rien contre lui : le jour, c'est le temps jusqu'à la Passion ; la nuit, le temps depuis la Passion. » Ce sens me paraît incompatible avec le v. 10, où le terme de προσκόπτειν, se heurter, ne peut désigner un état purement passif comme celui de Jésus tombant entre les mains des Juifs, et où l'expression : Il n'y a pas de lumière en lui, ne saurait s'appliquer à Jésus. Meyer répond : C'est là un trait qui appartient à l'image et qui n'a pas de signification. Mais le v. 10, qui forme la moitié du tableau, ne peut être traité de la sorte. Je pense (en partie) avec Tholuck, Lange, Luthardt, que le jour désigne ici à la fois le temps de la vie et la tâche donnée pour ce temps-là : c'est la journée de travail de l'ouvrier, comme 9.4. Seulement ici l'image est empruntée à la situation dans laquelle Jésus se trouve avec ses disciples. C'est le matin ; le soleil se lève ; ils ont devant eux une belle journée de marche, douze heures de jour. Pendant tout ce temps ils voyageront sans danger. Avant qu'il soit nuit, ils auront atteint le terme du voyage. Béthanie. Au sens moral cela veut dire : « Je puis me rendre sans crainte en Judée où le devoir m'appelle. Les douze heures qui me sont accordées pour l'accomplissement de ma tâche resteront intactes. Le soleil de la volonté divine, en me fixant ma tâche, éclaire ma voie ; je ne me heurterai à rien. Le danger de me heurter et de tomber ne commencerait pour moi que du moment où, fuyant lâchement un danger prévu, je voudrais prolonger arbitrairement le temps de ma vie et ajouter une treizième heure de marche aux douze qui m'appartenaient légitimement. Je ne pourrais dès lors que broncher, pécher, périr. Car cette heure de vie que Dieu ne m'aurait point donnée, serait une heure sans devoir ni mission : la lumière de la volonté divine n'éclairerait plus ma marche. » En d'autres termes : « Les Juifs ne peuvent m'ôter une minute du temps qui m'est accordé, tant que je suis dans l'accomplissement de ma tâche : un danger réel ne m'atteindrait que si, comme vous le voudriez, je cherchais à prolonger arbitrairement ma carrière, en refusant de me rendre où le devoir m'appelle. » Cette parole s'applique au croyant qui, en temps de persécution, prolongerait sa vie en reniant sa foi, au médecin qui s'enfuirait à l'approche d'une maladie contagieuse, etc. L'homme, après s'être fait une telle situation, ne peut plus que pécher et périr. Meyer objecte à ce sens que les disciples demandaient seulement à Jésus de ne pas abréger sa vie, non de la prolonger. Mais cela revient absolument au même. Déserter le devoir par crainte d'abréger sa vie, n'est-ce pas travailler à la prolonger outre mesure ? - L'expression : la lumière n'est pas en lui, signifie que la volonté divine, ne présidant plus à cette vie, ne peut servir à la diriger ; un tel homme vit à l'aventure, parce qu'il ne devrait plus vivre. Le parallèle 1 Jean 2.10-11 confirme ce sens. L'analogie des expressions et des idées entre les deux passages est remarquable. Jean applique là au fidèle qui aime ou n'aime pas son frère, ce que Jésus dit ici de l'homme obéissant ou n'obéissant pas à la volonté de Dieu.
Cette parole est, pour le fond et pour la forme, le pendant de celle par laquelle Jésus motivait, 9.4, l'acte de la guérison de l'aveugle-né. Seulement, selon la belle observation de Lange, là, c'était le soir ; il voyait le soleil descendre à l'horizon : « Je ne dois pas perdre un moment du temps qui me reste pour éclairer le monde. » Ici, c'est le matin : « Le temps qui m'est assigné est suffisant pour remplir toute tâche : je ne dois pas par lâcheté chercher à ajouter une heure à la journée de travail qui m'est divinement assurée. » Dans ces deux mots : ne rien perdre, ne rien ajouter, se résume certainement le devoir de l'homme par rapport temps de son travail terrestre.