On pourrait supposer que la remarque intercalée dans le récit, au v. 5, a pour but de prévenir l'idée que le délai de deux jours mentionné au v. 6 fût imputable à l'indifférence. Mais le οὖν, donc, du v. 6, s'oppose à cette explication. Pour comprendre l'intention de cette remarque, il faut tenir compte du μέν du v. 6, qui suppose un δέ sous-entendu au v. 7 : « Jésus aimait Marthe et Marie… et Lazare. Lors donc qu'il eut appris…, il resta, il est vrai (μέν) ; mais ensuite il dit : Allons… » On sent ainsi que la remarque du v. 5 : il aimait, porte, non sur le : il resta, du v. 6, mais sur l'ordre de partir donné au v. 7. Cette explication toute simple fait tomber plusieurs interprétations forcées, d'après lesquelles Jean aurait voulu dire : « Quoique Jésus aimât…. » ou même : « Parce qu'il aimait, il resta, afin d'éprouver plus longtemps la foi des deux sœurs. » Jean emploie ici le terme de dignité, ἀγαπᾶν, au lieu de celui de tendresse, φιλεῖν (v. 3), soit, comme le pensent les interprètes, parce qu'il s'agit de l'affection de Jésus pour les deux sœurs - mais le disciple du Seigneur n'était-il pas élevé au-dessus de semblables préoccupations ? - soit plutôt parce que le terme le plus noble convient mieux à la plume de l'évangéliste, tandis que l'expression de tendresse est plus à propos dans la bouche des sœurs. - Marthe occupe ici, comme au v. 19, la première place (voir au v. 1).
Bretschneider, Strauss, Baur expliquent le délai de de jours mentionné au v. 6 par un calcul de Jésus. Il voulait à dessein laisser mourir Lazare, afin d'avoir l'occasion non de le guérir seulement, mais de le ressusciter ; ces écrivains trouvent là une preuve de l'inauthenticité du récit. Mais rien, dans le texte, ne fait allusion à une pareille intention de Jésus ; et même le v. 13 : « Je me réjouis à cause de vous de ce que je n'étais pas là, » l'exclut positivement ; car Jésus peut bien se réjouir d'une dispensation divine, mais non d'une chose qu'il aurait provoquée volontairement lui-même et avec calcul. D'ailleurs il ressort de la suite du récit qu'au moment où Jésus recevait le message des sœurs, Lazare devait avoir déjà rendu le dernier soupir. On s'en convaincra, si l'on fait, en rétrogradant, le compte des quatre jours mentionnés aux v. 17 et 39 qui s'écoulèrent depuis l'inhumation de Lazare jusqu'à l'arrivée de Jésus à Béthanie. Le quatrième et dernier est celui où Jésus fit le voyage de Pérée à Béthanie. Or, de Béthanie à Jéricho, il y a environ six heures de marche, et de Jéricho au Jourdain une heure et demie, soit en tout une distance de sept et demi à huit lieues de l'endroit où se trouvait Jésus, sur les bords du Jourdain, jusqu'à Béthanie : elle pouvait facilement se franchir en un jour. Le second et le troisième jours sont les deux que Jésus passa encore en Pérée après avoir reçu le message des sœurs. Enfin, le premier est celui où le messager arriva en Pérée pour l'avertir. Ce fut dans le cours de cette journée-là, peu après le départ du messager, que mourut Lazare et que, selon la coutume juive, il fut inhumé. Ainsi vers le soir, quand Jésus reçut la nouvelle de la maladie de son ami, celui-ci était déjà dans le sépulcre. On voit combien est faux le calcul de Keim qui dit (I, p. 493) : « Il a fallu trois jours à Jésus pour se rendre de cette contrée de la Pérée à Béthanie. » Meyer n'est pas moins dans l'erreur quand il prend pour point de départ des quatre jours écoulés depuis l'inhumation de Lazare (v. 17) celui qui suivit les deux jours d'attente en Pérée. Comment Jésus eût-il mis trois jours entiers pour arriver du Jourdain à Béthanie ? Quant à la raison qui l'empêcha de partir immédiatement, on peut supposer, sans doute, avec Lücke et Néander, que ce fut l'œuvre de son ministère en Pérée. Mais n'est-il pas mieux de dire, avec Meyer, Weiss, Bonnet, que ce fut l'attente du signal du Père, sur lequel Jésus se réglait toujours ? Dieu pouvait certainement agir comme Jésus homme ne l'eût point fait, et prolonger ce temps d'attente, dans le but de rendre le miracle plus manifeste et plus éclatant, en vue de la gloire de son Fils et de la sienne propre.
Verset 7. Le δέ qui devait correspondre au μέν du v. 6 est omis, comme souvent en grec, parce que l'opposition qu'avait en vue le μέν fait place à la simple succession historique ; voir Weiss. L'expression ἐπεῖτα μετὰ τοῦτο, littéralement, ensuite après cela, v. 7, n'est pas un pléonasme ; elle dit combien cette attente parut longue et aux sœurs et à Jésus lui-même. Il faut remarquer que Jésus ne dit pas : « Allons à Béthanie » mais : « Allons en Judée. » C'est une allusion au péril qui le menace dans cette contrée ; par là il provoque de la part de ses disciples l'expression du sentiment de crainte qu'il sait être au fond de leur cœur et qu'il veut y surmonter avant de partir. C'est dans le même but qu'il ajoute le mot πάλιν, de nouveau, qui leur rappelle les dangers qu'il vient de courir pendant son dernier séjour à Jérusalem. Meyer proteste en vain contre cette intention ; elle ressort clairement du récit.