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Le Voyage du pèlerin · John Bunyan

Chapitre VII

Chrétien rencontre Inconsidéré, Paresseux et Présomptueux, profondément endormis. - Formaliste et Hypocrite le traitent avec mépris. - Il gravit la colline des Difficultés, perd son rouleau et le retrouve.

Je vis ensuite que, tout en cheminant, il arriva au bas de la colline, où il aperçut, à une petite distance de la route, trois hommes profondément endormis, qui avaient les fers aux pieds. Ces trois hommes s’appelaient Inconsidéré, Paresseux et Présomptueux. Chrétien, effrayé à l’idée du danger qu’ils couraient, s’approcha d’eux pour voir s’il pourrait les réveiller, et leur cria : « Vous faites comme ceux qui dorment en haut d’un mât1 », car l’abîme est à vos pieds, un abîme sans fond ; réveillez-vous donc, et éloignez-vous ; mais d’abord, permettez-moi de vous aider à vous débarrasser de vos fers ; si celui qui « rôde autour de vous comme un lion rugissant2 » vient à fondre sur vous, vous serez à coup sûr sa proie. À ces mots, ils ouvrirent un moment les yeux et regardèrent Chrétien. Je ne vois aucun danger, dit Inconsidéré. - Encore un peu de sommeil, dit Paresseux. - Où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute, s’écria Présomptueux ; et là-dessus, ils se rendormirent tous les trois, et Chrétien se remit en route.

Il était peiné cependant de penser que des hommes exposés à un si grand danger fassent si peu de cas de la compassion qu’il leur avait témoignée, et méprisent ainsi ses avertissements, ses exhortations et ses offres de service. Pendant qu’il déplorait en lui-même le sort que ces malheureux se préparaient, il aperçut deux hommes qui venaient d’entrer dans le chemin étroit qu’il suivait lui-même, en passant par-dessus la muraille. L’un d’eux se nommait Formaliste, et l’autre Hypocrite. Quand ils furent près de lui, il leur parla en ces termes :

D’où venez-vous, messieurs, et où allez-vous ? Ils répondirent : Nous sommes nés dans le pays de Vaine-Gloire, et nous allons à la montagne de Sion, afin d’y être approuvés et applaudis.

Chrétien. Pourquoi n’êtes-vous pas passés par la porte qui est à l’entrée du chemin ? Ne savez-vous pas qu’il est écrit : « Celui qui n’entre pas par la porte, mais qui monte par ailleurs, est un larron et un voleur3 » ?

Ils répondirent que tous leurs compatriotes estimaient qu’il fallait faire un trop grand détour pour passer par la porte, et qu’en conséquence ils avaient l’habitude d’abréger la route en sautant par-dessus la muraille, comme ils venaient de le faire.

Chrétien. Mais le Seigneur de la cité vers laquelle nous marchons ne vous tiendra-t-il pas pour transgresseurs, si vous désobéissez ainsi à sa sainte volonté ?

Formaliste et Hypocrite répondirent que cela ne le regardait pas, qu’ils n’avaient fait que suivre d’anciens usages, et qu’au besoin ils pourraient prouver que, mille ans auparavant, les choses se passaient déjà de la même manière.

Mais pensez-vous, dit Chrétien, que votre conduite soit justifiable devant la loi ?

Ils répondirent qu’une coutume suivie depuis un si grand nombre d’années ne pouvait manquer d’avoir force de loi aux yeux de tout juge impartial. D’ailleurs, ajoutèrent-ils, pourvu que nous soyons dans le chemin, qu’importe la manière dont nous y sommes entrés ? Nous y voilà, cela suffit : bien que nous ayons sauté par-dessus la muraille, nous sommes sur la route aussi bien que vous qui êtes passé par la porte ; quel avantage avez-vous donc sur nous ?

Je marche, dit Chrétien, selon la volonté de mon maître, mais vous n’obéissez qu’aux caprices déréglés de votre propre imagination. Déjà le Seigneur à qui appartient ce chemin vous regarde comme des larrons ; il est donc fort à craindre qu’il ne vous traite comme des serviteurs infidèles lorsque vous serez arrivés au bout de la course. Vous y êtes entrés de vous-mêmes, sans suivre les instructions du Seigneur du lieu ; il faudra que vous en sortiez seuls, sans que sa miséricorde vous accompagne.

Ils ne répondirent pas grand-chose à ces observations, et se contentèrent de dire à Chrétien de se mêler de ses propres affaires. Ils poursuivirent ensuite tous trois leur chemin, et ne se parlèrent plus guère. Formaliste et Hypocrite dirent pourtant encore à Chrétien que, pour ce qui concernait la loi et les commandements, ils ne doutaient pas de les observer aussi fidèlement que lui, et qu’ainsi ils ne voyaient pas en quoi il différait d’eux, si ce n’est par le vêtement qu’il portait, qui sans doute lui avait été donné par quelque âme charitable pour couvrir sa nudité ; à quoi Chrétien répondit :

La loi et les ordonnances ne vous sauveront pas, puisque vous n’êtes pas entrés par la porte4. Quant à ce vêtement que je porte, je l’ai reçu du Seigneur de la cité céleste, et il est effectivement destiné à couvrir ma nudité ; c’est un don précieux pour moi, car je n’avais auparavant que de misérables haillons ; tout en cheminant, je me dis pour m’encourager : Quand j’arriverai à la porte de la cité, le Roi me reconnaîtra sans doute pour l’un des siens, puisque je porte sa livrée, le vêtement qu’il m’a donné lui-même gratuitement, le jour où il m’a dépouillé de mes misérables haillons. D’ailleurs, j’ai sur le front une marque que vous n’avez peut-être pas remarquée, et qu’un des plus intimes amis de mon Seigneur y a imprimée le jour où mon fardeau est tombé de mes épaules. Sachez encore qu’il m’a donné un rouleau scellé de son sceau, dont la lecture doit me consoler pendant mon voyage, et que je dois présenter à la porte de la Cité céleste comme un titre d’admission ; or, puisque vous n’êtes pas entrés par la porte, vous n’avez sûrement aucune de ces choses.

Ces deux hommes ne répondirent rien, mais ils se regardèrent l’un l’autre en riant. Je remarquai ensuite que Chrétien marchait toujours devant les autres ; il ne s’entretenait plus qu’avec lui-même ; tantôt il paraissait abattu, tantôt rempli de joie ; il lisait souvent dans le rouleau qui lui avait été donné au pied de la croix, et cette lecture lui redonnait des forces et du courage.

En continuant ainsi leur route tous les trois, ils arrivèrent au pied d’une colline appelée la Colline des Difficultés, au bas de laquelle se trouvait une source. Outre le chemin qui venait en ligne droite depuis la porte, il y avait là deux autres routes qui tournaient, l’une à gauche, l’autre à droite, tandis que le chemin étroit menait tout droit au sommet de la Colline des Difficultés. Chrétien alla d’abord se rafraîchir à la source5, puis il se mit à gravir la colline en chantant un cantique.

Quant à Formaliste et Hypocrite, ils s’arrêtèrent au pied de la colline, et, voyant combien la montée était haute et raide, et qu’il y avait à côté deux autres chemins plus commodes, ils se persuadèrent qu’ils arriveraient tout aussi bien à leur but en suivant la route la plus facile. L’un prit le chemin de gauche, qui s’appelait Danger, et qui le conduisit dans une grande forêt. L’autre prit le chemin de droite, qui s’appelait Perdition ; il arriva dans une vaste campagne couverte de sombres montagnes, fit un faux pas, tomba dans un précipice et disparut à jamais.

Je regardai alors Chrétien, et le suivis des yeux pendant qu’il montait la colline ; je remarquai qu’au lieu de courir comme il le faisait auparavant, il fut d’abord forcé de ralentir le pas, puis dut se traîner sur les genoux et sur les mains, tant la montée était raide. Or, à mi-chemin du sommet de la colline, se trouvait une jolie tonnelle que le Seigneur du lieu y avait fait construire pour le délassement des voyageurs. Chrétien y entra et s’assit pour se reposer un moment ; il tira de son sein son rouleau de parchemin et y lut quelques passages propres à le consoler et à l’encourager ; puis il se mit à examiner de nouveau les vêtements qui lui avaient été donnés près de la croix. Pendant qu’il se livrait avec plaisir à cette contemplation, il s’assoupit ; bientôt il s’endormit profondément et laissa échapper le rouleau qu’il tenait à la main ; son sommeil dura jusqu’à la nuit. Mais, pendant qu’il dormait encore, quelqu’un s’approcha de lui et l’appela en lui disant : « Va, paresseux, vers la fourmi ; regarde ses voies et deviens sage »6. À ces mots, Chrétien se réveilla en sursaut, se remit aussitôt en route et pressa le pas jusqu’à ce qu’il arrive au sommet de la colline. Là, il vit deux hommes qui venaient à lui en courant ; l’un d’eux s’appelait Timide et l’autre Défiant ; il leur cria : « Messieurs, pourquoi courez-vous ainsi dans la direction opposée à celle où vous devriez aller ? » Timide répondit qu’ils s’étaient mis en route dans l’intention de se rendre à la cité de Sion, et qu’ils étaient arrivés jusqu’au sommet de la colline ; mais, ajouta-t-il, à chaque pas que nous faisons, nous rencontrons de nouveaux dangers ; c’est pourquoi nous avons pris le parti de revenir sur nos pas.

C’est vrai, dit Défiant ; tout à l’heure encore, nous avons vu deux lions droit devant nous ; nous ne savons pas s’ils étaient endormis ou non, mais il ne fait guère de doute que, si nous nous étions approchés d’eux, ils nous auraient mis en pièces.

Vous m’alarmez, dit Chrétien, mais où fuirai-je pour être en sûreté ? Si je retourne dans mon pays, ma perte est assurée, car je sais qu’il sera consumé par le feu du ciel ; tandis que, si je peux parvenir à la Cité céleste, je suis certain qu’aucun mal ne pourra plus m’atteindre. Il faut que j’aille de l’avant ; revenir sur mes pas serait m’exposer à une mort certaine, tandis qu’en avançant je brave la crainte de la mort pour obtenir la vie éternelle. Je suis donc déterminé à poursuivre ma route. En prononçant ces paroles, il se remit à marcher ; mais Timide et Défiant redescendirent la colline en courant. Cependant, réfléchissant à ce que ces deux hommes lui avaient dit, Chrétien voulut tirer son rouleau de son sein, afin de le lire pour se fortifier contre la crainte des dangers qui le menaçaient ; mais il ne le trouva pas, ce qui l’affligea profondément et le mit dans un grand embarras ; car ce rouleau était toute sa consolation, et c’était le passeport qui devait lui ouvrir l’entrée de la Cité céleste. Mais bientôt, se rappelant qu’il s’était endormi dans la tonnelle où il s’était arrêté en montant la colline, il se jeta à genoux et supplia Dieu de lui pardonner cette coupable négligence ; puis il revint en arrière pour aller à la recherche de son précieux rouleau. Mais qui pourrait décrire les regrets et la douleur dont son âme était pénétrée en rebroussant chemin ? Tantôt il poussait des soupirs, tantôt il versait des larmes ; tantôt il se reprochait amèrement de s’être endormi dans un lieu où il aurait dû se contenter de se reposer quelques instants. Il revenait ainsi sur ses pas, regardant de côté et d’autre, dans l’espoir de retrouver ce rouleau où il avait si souvent puisé des encouragements pendant son voyage. Enfin il aperçut la tonnelle où il s’était endormi, et cette vue raviva sa douleur en lui rappelant avec force la faute qu’il avait commise7 ; de sorte qu’il se mit de nouveau à déplorer amèrement son sommeil insensé : Misérable que je suis, s’écria-t-il, comment ai-je pu m’endormir ainsi en plein jour et au milieu du danger ? comment ai-je pu, pour satisfaire les désirs de la chair, abuser ainsi du repos que le Seigneur de la colline n’a permis que pour rafraîchir l’âme des pèlerins ? Que de pas inutiles j’ai faits ! Il faut maintenant que je parcoure trois fois le chemin qu’il m’aurait suffi de faire une fois. C’est ce qui arriva aux enfants d’Israël, lorsqu’à cause de leurs péchés ils furent condamnés à reprendre le chemin de la mer Rouge. Je fais maintenant dans la tristesse et l’amertume le chemin que j’aurais fait avec joie si je ne m’étais pas coupablement endormi : si je n’avais pas commis cette faute, combien je serais maintenant plus avancé dans mon voyage ! Et voici que la nuit va me surprendre, et je risque de m’égarer. Tout en se lamentant ainsi, il arriva à la tonnelle ; il y entra, s’assit et versa des larmes amères. Tout à coup, comme il tenait les yeux tristement fixés à terre, la Providence permit qu’il aperçoive dans un coin le rouleau qu’il avait perdu ; il s’en saisit aussitôt d’une main tremblante et le cacha dans son sein ; mais rien ne pourrait dépeindre la joie qu’éprouva le pèlerin en se retrouvant en possession de ce précieux rouleau qui devait lui faire ouvrir les portes de la Cité céleste. Après avoir rendu grâces à Dieu, il se remit en route en versant des larmes de joie. Cependant, bien qu’il remonte la colline aussi vite qu’il le pouvait, le soleil se coucha avant qu’il soit parvenu au sommet. Cette circonstance le fit de nouveau rentrer en lui-même, réfléchir à sa faute et déplorer ce coupable sommeil qui l’exposait à se perdre dans les ténèbres. Alors aussi, il se mit à penser aux lions qui avaient tant alarmé Timide et Défiant, et se dit à lui-même : C’est pendant la nuit que ces bêtes féroces vont chercher leur proie ; si je venais à les rencontrer au milieu des ténèbres, comment leur échapperais-je ? comment ne serais-je pas mis en pièces ? Comme il continuait son chemin, rempli d’inquiétude et de regrets, il leva les yeux et vit devant lui un magnifique palais.

Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).

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