Le Voyage du pèlerin · John Bunyan
Chapitre XVII
Conversation des pèlerins avec Ignorant. - Terrible état d’Apostat. - Petite - Foi est volé. - Chrétien et Grand - Espoir, ayant négligé de consulter le plan de leur route (la Parole de Dieu), sont induits en erreur par Flatteur et pris dans le filet.
Un peu au-delà de ces montagnes, sur la gauche, se trouve le pays de la Présomption, d’où l’on arrive par un petit sentier tortueux à la route que suivaient les voyageurs. À cet endroit, ils virent venir à eux un jeune étourdi qui se nommait Ignorant. Chrétien lui demanda d’où il venait et où il allait.
Ignorant. Monsieur, je suis né dans le pays que vous apercevez au loin, à gauche, et je me rends à la Cité céleste.
Chrétien. Mais comment vous y prendrez-vous pour entrer ? Cela ne vous sera peut-être pas facile.
Ignorant. Je ferai comme font tous les honnêtes gens.
Chrétien. Mais que montrerez-vous pour qu’on vous ouvre la porte ?
Ignorant. Je connais la volonté du Seigneur, et j’ai mené une bonne vie ; je ne fais de tort à personne ; je prie, je jeûne, je paie la dîme, je fais l’aumône, et j’ai quitté mon pays pour celui où je vais.
Chrétien. Pourtant, vous n’êtes pas passé par la porte étroite qui se trouve à l’entrée de cette route ; vous êtes arrivé ici par ce sentier tortueux : aussi, malgré la bonne opinion que vous avez de vous-même, je crains qu’au jour du jugement, au lieu d’être admis dans la Cité céleste, vous ne soyez puni comme un larron et un voleur.
Ignorant. Messieurs, vous m’êtes entièrement étrangers ; je n’ai rien à faire avec vous ; suivez la religion de votre pays, et laissez-moi suivre celle du mien ; tout ira bien, je l’espère. Quant à la porte étroite dont vous parlez, chacun sait qu’elle est très loin de ma patrie. Je crois que la plupart de mes compatriotes ne connaissent même pas le chemin qui y conduit, et, au fond, peu importe, puisqu’ils ont, comme vous le voyez, un joli sentier fleuri qui mène tout droit de notre pays jusqu’ici.
Lorsque Chrétien vit que cet homme était sage à ses propres yeux, il dit à son compagnon de voyage : « Il y a plus à espérer d’un fou que de lui1 » ; et il ajouta : « Quand l’insensé marche dans son chemin, le sens lui manque, et il dit de chacun : c’est un insensé »2. Lui ferons-nous d’autres remontrances, ou nous contenterons-nous de le laisser réfléchir à celles que nous lui avons faites ? Si vous m’en croyez, répondit Grand-Espoir, nous prendrons les devants, et nous lui parlerons plus tard, s’il se montre disposé à nous écouter.
Ils pressèrent donc le pas et laissèrent Ignorant derrière eux. Quand ils l’eurent un peu devancé, ils entrèrent dans un sentier très obscur, où ils rencontrèrent un homme que sept diables avaient lié de sept fortes cordes, et qu’ils entraînaient vers la porte qui se trouvait sur le flanc de la colline3. À cette vue, les pèlerins eurent grand-peur ; toutefois, tandis que les diables emmenaient cet homme, Chrétien tourna les yeux vers lui, et crut reconnaître un certain Apostat, habitant de la ville de l’Apostasie. Mais il ne put pas bien voir son visage, parce qu’il baissait la tête, comme un voleur pris sur le fait. Cependant Grand-Espoir, regardant en arrière lorsqu’il fut passé, aperçut sur son dos un papier portant ces mots : Faux Chrétien, maudit Apostat. Alors Chrétien dit à son compagnon : Cette rencontre me rappelle ce qui est arrivé non loin d’ici à un homme de bien. Il s’appelait Petite-Foi, mais il avait de la piété, et il habitait la ville de la Sincérité. Voici son histoire. À l’entrée de la route que nous suivons aboutit un autre chemin, qui part de la Porte de la Voie large ; on l’a appelé la Voie de la Mort, à cause des meurtres qui s’y commettent souvent. Petite-Foi, ayant entrepris comme nous le pèlerinage de la Cité céleste, s’arrêta dans ce chemin, s’assit et s’endormit. Trois coquins endurcis, trois frères, qui se nommaient Lâche, Méfiant et Coupable, et qui venaient de la Porte de la Voie large, ayant aperçu de loin Petite-Foi, se précipitèrent sur lui au moment où celui-ci, se réveillant, s’apprêtait à continuer sa route, et lui ordonnèrent avec de grandes menaces de s’arrêter. Petite-Foi se mit à trembler de tous ses membres, et se sentit incapable aussi bien de fuir que de combattre. Alors Lâche lui demanda sa bourse, et comme il ne se pressait pas de la donner, Méfiant courut à lui et, fouillant dans ses poches, en tira une bourse pleine d’argent. Petite-Foi se mit à crier : Au voleur ! et aussitôt Coupable le frappa sur la tête avec une massue qu’il tenait à la main ! Le coup fut si terrible qu’il l’étendit à terre, couvert de sang et à moitié mort. Enfin les voleurs, entendant venir quelqu’un, et craignant que ce soit un certain Grande-Grâce, de la ville de Bonne-Confiance, s’enfuirent, laissant Petite-Foi se tirer d’affaire comme il le pourrait. Quand il eut repris connaissance, il se leva et s’efforça, tant bien que mal, de continuer sa route. Voilà l’histoire qu’on m’a racontée, dit Chrétien.
Grand-Espoir. Lui prirent-ils tout ce qu’il possédait ?
Chrétien. Non ; ils ne découvrirent pas l’endroit où il avait caché ses bijoux ; mais on m’a dit que ce brave homme n’en fut pas moins très affligé de la perte qu’il avait subie ; car les voleurs lui avaient enlevé la plus grande partie de l’argent dont il avait besoin pour son voyage, et ne lui avaient laissé, outre ses bijoux4, qu’un peu de monnaie, qui lui suffisait à peine pour achever son pèlerinage ; et même, si l’on m’a bien informé, il fut réduit à mendier le long de sa route pour ne pas mourir de faim ; car il ne lui était pas permis de vendre ses bijoux, et, quoi qu’il fasse, il manqua souvent de pain et de logement pendant le reste de son voyage.
Grand-Espoir. N’est-il pas bien surprenant qu’ils ne lui aient pas enlevé le passeport qui devait le faire admettre dans la Cité céleste ?
Chrétien. Sans doute ; mais s’ils le lui ont laissé, ce n’est pas qu’il ait eu l’habileté de le soustraire à leurs regards ; car quand ils se sont jetés sur lui, il a complètement perdu la tête ; c’est donc plutôt à la protection de la bonne Providence qu’à ses propres efforts qu’il doit d’avoir conservé ce trésor5.
Grand-Espoir. Ce doit avoir été une grande consolation pour lui de ne pas avoir perdu ses bijoux.
Chrétien. C’en aurait été une s’il en avait tiré parti comme il l’aurait dû ; mais ceux qui m’ont raconté cette histoire m’ont dit qu’il s’en était peu servi par la suite, à cause de la douleur que lui causait la perte de son argent ; on m’a dit encore que, quand il lui arrivait de penser à ses bijoux et de se sentir consolé à l’idée qu’il les possédait encore, le souvenir de l’argent qu’il avait perdu s’emparait de nouveau de lui et chassait bientôt toute autre pensée.
Grand-Espoir. Le pauvre homme ! Il a dû beaucoup souffrir.
Chrétien. Beaucoup en effet. N’aurions-nous pas été affligés comme lui, si nous avions subi un pareil traitement ? si, comme lui, nous avions été volés et blessés, et de plus dans un pays étranger ! Il est extraordinaire que ce pauvre homme ne soit pas mort de chagrin. On m’a dit que pendant presque tout le reste de son voyage, il n’avait cessé de se lamenter et de raconter à tous ceux qu’il rencontrait où, comment et par qui il avait été volé, et à quel danger de mort il avait été exposé.
Grand-Espoir. Mais il est bien étonnant que, se trouvant dans un si grand besoin, il ne se soit pas décidé à vendre ou à mettre en gage quelques-uns de ses bijoux, pour se procurer de quoi vivre en route.
Chrétien. Vous parlez comme un étourdi. En échange de quoi aurait-il pu les mettre en gage, ou à qui les aurait-il vendus ? Dans le pays où le vol avait eu lieu, on ne faisait aucun cas de ses bijoux ; et d’ailleurs ce n’était pas du genre de soulagement qu’il aurait pu se procurer en les vendant qu’il avait besoin. Puis il savait bien que s’il était arrivé à la porte de la Cité céleste sans ses bijoux, il n’aurait pas pu avoir part à l’héritage du ciel, ce qui aurait été pire pour lui que tout le mal qu’auraient pu lui faire tous les voleurs du monde.
Grand-Espoir. Vous êtes bien sévère, mon frère. Ésaü vendit son droit d’aînesse pour un potage, bien que ce droit soit ce qu’il avait de plus précieux ; pourquoi Petite-Foi n’aurait-il pas pu faire ce que fit Ésaü ?
Chrétien. Il est vrai qu’Ésaü vendit son droit d’aînesse, et qu’il n’a que trop d’imitateurs qui se privent de la plus précieuse des bénédictions ; mais vous ne devez pas confondre Ésaü et Petite-Foi, car il y a entre eux de grandes différences : Ésaü faisait de son ventre son Dieu, mais il n’en était pas ainsi de Petite-Foi6. Ésaü ne pensait qu’à satisfaire sa gourmandise, et se disait : Si je meurs, à quoi me servira ce droit d’aînesse ? Mais Petite-Foi avait été préservé d’un tel égarement : il avait appris à trop bien apprécier la valeur de ses bijoux pour qu’il lui soit possible de les vendre, comme Ésaü vendit son droit d’aînesse. L’Écriture ne nous dit nulle part qu’Ésaü ait eu la foi, même à son plus faible degré ; il n’est donc pas surprenant que, l’attachement à la chair régnant en lui (comme il règne sans opposition dans toutes les âmes où la foi n’habite pas), il en soit venu à vendre son droit d’aînesse, son âme, son tout. Mais Petite-Foi était dans une disposition tout à fait différente ; son cœur était tourné vers les choses de Dieu ; c’était d’une nourriture spirituelle, de la nourriture qui vient d’en haut, qu’il avait besoin. Aussi, même s’il avait trouvé des gens disposés à acheter ses bijoux, il ne les aurait pas vendus pour se remplir l’esprit de choses vaines. A-t-on jamais vu un homme acheter du foin pour s’en nourrir, ou une tourterelle dévorer un cadavre ? Bien que les hommes qui n’ont pas la foi puissent, pour satisfaire les convoitises de la chair, mettre en gage, hypothéquer ou vendre tout ce qu’ils possèdent, même leur propre vie, ceux qui ont la foi qui sauve, même à son plus faible degré, ne peuvent pas agir ainsi. Et voilà, mon frère, en quoi vous vous êtes trompé.
Grand-Espoir. Je le reconnais bien à présent ; mais la sévérité de votre réprimande m’avait presque fâché.
Chrétien. Et pourquoi ? Je vous ai seulement comparé à ces petits oiseaux qui viennent de sortir de la coquille, et qui courent de-ci de-là, bien qu’ils n’aient pas encore les yeux ouverts et qu’ils ne sachent pas où ils vont. Pardonnez-le-moi, et pensez à la question qui nous occupe.
Grand-Espoir. Mais, mon frère, ces trois voleurs devaient être des poltrons, sans quoi ils n’auraient pas pris la fuite au moindre bruit qu’ils ont entendu. Pourquoi Petite-Foi n’a-t-il pas montré plus de courage ? Il me semble qu’il aurait dû leur résister de toutes ses forces, et ne leur céder qu’à la dernière extrémité.
Chrétien. Plusieurs les ont traités de poltrons, qui ne les ont pas trouvés tels quand ils en sont venus aux mains avec eux. Et quant à ce que vous dites, que Petite-Foi aurait dû montrer du courage, comment l’aurait-il pu, puisqu’il n’en avait pas ? Pour vous, mon frère, vous pensez que si vous aviez été à la place de cet homme, vous n’auriez cédé qu’après avoir combattu. Cependant, quel que soit votre courage maintenant que ces voleurs sont loin de nous, je crois bien que s’ils revenaient et vous attaquaient tout d’un coup, comme ils ont attaqué Petite-Foi, ils vous feraient changer de ton. D’ailleurs, bien que ces gens ne soient que des voleurs, ils sont au service du Roi de l’abîme, dont la voix est comme le rugissement d’un jeune lion7, et qui, au besoin, vient en personne à leur aide. Moi-même, j’ai eu affaire à eux, comme Petite-Foi, et je vous assure que je ne me suis pas facilement tiré de leurs mains. Ces trois coquins se jetèrent sur moi ; et dès que je commençai à leur résister, comme tout Chrétien doit le faire, ils appelèrent au secours, et leur maître parut. Je vous assure qu’à ce moment-là, je n’aurais pas donné un sou de ma vie ; mais, par la grâce de Dieu, mes armes se trouvèrent à l’épreuve de leurs coups ; et pourtant, bien que revêtu d’une armure divine, j’eus bien de la peine à me défendre courageusement. Personne, soyez-en sûr, ne peut savoir ce qu’est cette lutte, sinon celui qui l’a lui-même soutenue.
Grand-Espoir. Cependant, vous savez qu’ils prirent aussitôt la fuite quand ils crurent que Grande-Grâce approchait.
Chrétien. Oui ; non seulement les serviteurs, mais le maître lui-même ont souvent fui à son approche ; et il ne faut pas s’en étonner, car Grande-Grâce est le Champion du Roi. Mais vous n’ignorez pas, mon frère, qu’il y a une grande différence entre Petite-Foi et Grande-Grâce. Tous les sujets du Roi ne sont pas ses champions, et ils ne peuvent pas tous combattre aussi vaillamment les uns que les autres. Un petit enfant aurait-il pu terrasser Goliath, comme le fit David ? Un roitelet peut-il avoir la force d’un taureau ? - Les uns sont forts et les autres faibles ; les uns ont beaucoup de foi, les autres en ont peu ; cet homme était du nombre des faibles, et voilà pourquoi il succomba si vite.
Grand-Espoir. Je voudrais que ces méchants garnements aient eu affaire à Grande-Grâce.
Chrétien. Même s’ils avaient eu affaire à lui, ils lui auraient fait payer cher la victoire ; car bien que Grande-Grâce manie très habilement ses armes et triomphe toujours de ses ennemis lorsqu’il les attaque de front et les tient à distance, cependant, quand ils parviennent à l’approcher et à le serrer de près, il se peut alors que même Lâche et Méfiant, ou leur compagnon, le terrassent ; et une fois à terre, que peut faire un homme ?
Quiconque examine bien le visage de Grande-Grâce y découvre des blessures et des cicatrices qui prouvent la vérité de ce que je dis. On m’a même raconté qu’on l’a entendu dire une fois, et cela au plus fort du combat : « Je suis en grande perplexité, même pour ma vie »8. Quelles plaintes, quels gémissements, quels cris de détresse ces coquins endurcis et leurs complices n’ont-ils pas parfois arrachés à David ? Et Héman et Ézéchias, bien que champions du Roi, eurent à soutenir contre eux une lutte longue et terrible. Pierre voulut un jour se mesurer avec eux ; mais, bien que certains le regardent comme le prince des apôtres, ils le maltraitèrent au point de le faire trembler à la voix d’une servante.
Considérez encore que le roi de ces misérables n’est jamais si loin d’eux qu’il ne puisse les entendre ; chaque fois qu’ils sont en grand danger, il vient à leur aide. « Ni l’épée, ni la hallebarde, ni le dard, ni la cuirasse ne tiennent devant lui. Il ne fait pas plus de cas du fer que de la paille, et du bronze que du bois pourri. La flèche ne le fait pas fuir ; les pierres de la fronde ne lui font pas plus d’effet que du chaume. Les machines à lancer des pierres ne sont pour lui que des brins de chaume, et il rit lorsqu’on lance des dards contre lui »9. Que peut faire un homme contre un pareil ennemi ? Il est vrai que si un homme avait toujours à sa portée le cheval de Job, et qu’il ait le courage et l’adresse de le monter, il pourrait accomplir de grands exploits. « Car son cou est revêtu d’une crinière. Il ne bondit pas comme une sauterelle ; son fier hennissement inspire la terreur ; de son pied il creuse la terre ; il se réjouit de sa force ; il va à la rencontre de l’homme armé ; il se rit de la frayeur ; il ne s’épouvante de rien, et ne recule pas devant l’épée, ni lorsque les flèches du carquois résonnent sur lui, ni devant le fer de la hallebarde et de la lance. Il creuse la terre en s’agitant et en frémissant ; il ne peut se retenir lorsque la trompette sonne. Quand la trompette sonne, il hennit : il sent de loin la guerre, le tumulte des capitaines et le chant de triomphe »10.
Mais de faibles combattants comme nous ne doivent jamais désirer rencontrer l’ennemi, ni s’imaginer, lorsqu’ils entendent parler des défaites des autres, qu’ils se seraient beaucoup mieux battus qu’eux ; ceux qui ont le plus confiance en eux-mêmes sont d’ordinaire ceux qui succombent le plus facilement dans le combat. Nous en avons un exemple bien frappant dans l’histoire de l’apôtre Pierre. Son orgueilleuse présomption le porta à se vanter qu’il serait plus fidèle à son maître et plus courageux que tous les autres disciples ; et pourtant, sur qui le tentateur remporta-t-il jamais une victoire plus complète, et qui fit jamais une chute plus lourde ?
Quand donc nous entendons parler des brigandages qui se commettent sur la route royale, que ce soit pour nous un avertissement de nous revêtir de nos armes avant de nous mettre en chemin, et surtout de prendre le bouclier de la foi, par lequel nous pouvons éteindre tous les traits enflammés du malin11.
Apprenons de là à solliciter pour notre pèlerinage la protection du Roi, et à le supplier de nous accompagner. C’est grâce à cela que David put se réjouir en traversant la vallée de l’Ombre de la mort ; et Moïse aurait préféré mourir plutôt que de faire un pas en avant sans son Dieu12. Ah ! mon frère, si Dieu vient avec nous, même si toute une armée campait contre nous, nous n’aurions rien à craindre13. Mais sans son aide, les plus intrépides tombent parmi ceux qui ont été tués14.
Quant à moi, j’ai soutenu, il y a déjà longtemps, l’assaut de l’ennemi ; et bien que, par la bonté de Dieu, je sois encore en vie, comme vous le voyez, je ne peux pas me vanter de mon courage, et je m’estimerai heureux si à l’avenir je ne suis pas exposé à de telles attaques. Je crains bien cependant que nous ne soyons pas encore à l’abri du danger. Mais puisque l’ours et le lion ne m’ont pas dévoré, j’espère que Dieu nous délivrera de la main des Philistins que nous pourrons encore rencontrer.
Ils continuèrent ensuite leur marche, toujours suivis d’Ignorant. Bientôt ils arrivèrent à un endroit où ils virent devant eux un sentier qui leur parut tout aussi droit que celui qu’ils devaient suivre : ils ne savaient lequel choisir et, fort embarrassés, ils s’arrêtèrent pour réfléchir au parti à prendre. Pendant qu’ils délibéraient, survint un homme au teint sombre, qui portait un vêtement d’une étoffe très légère ; il s’approcha d’eux et leur demanda ce qu’ils attendaient. Ils lui répondirent qu’ils allaient à la Cité céleste, et qu’ils ne savaient lequel de ces deux sentiers ils devaient prendre. Suivez-moi, leur dit cet homme : c’est aussi là que je vais. Ils le suivirent donc par un sentier qui semblait rejoindre leur route. Mais ce sentier tournait insensiblement, et les conduisit dans une direction si différente de celle de la Cité où ils se rendaient que bientôt ils la perdirent entièrement de vue. Ils continuaient pourtant à suivre leur guide lorsque, tout d’un coup, ils se trouvèrent enveloppés tous les deux dans un filet, où ils étaient si bien pris qu’il leur fut impossible de s’en dégager. À ce moment, le vêtement blanc tomba des épaules de l’homme noir, et ils virent où ils étaient. Alors ils se mirent à crier de toutes leurs forces, et Chrétien dit à son compagnon : Je vois maintenant la faute que j’ai commise. Les bergers ne nous avaient-ils pas avertis de nous tenir en garde contre Flatteur ? Nous voyons ce que dit le sage : « L’homme qui flatte son prochain tend un piège devant ses pas15. »
Grand-Espoir. Les bergers nous avaient aussi donné des instructions écrites pour nous aider à trouver plus sûrement notre route ; mais nous avons négligé de les consulter. David a montré bien plus de sagesse que nous, car il a dit : « Quant aux actions des hommes, je me suis gardé, selon la parole que tu as prononcée de ta bouche, des sentiers des hommes violents16. »
C’est ainsi que, toujours pris dans le filet, ils déploraient leur malheur. À la fin, ils aperçurent un être resplendissant de lumière qui s’approchait d’eux, tenant à la main un fouet fait de petites cordes. Quand il fut arrivé à l’endroit où ils étaient, il leur demanda d’où ils venaient et ce qu’ils faisaient là. Ils lui répondirent qu’ils étaient de pauvres pèlerins allant à Sion, mais qu’ils s’étaient égarés pour avoir suivi un homme noir vêtu de blanc, qui leur avait dit qu’il y allait aussi. Alors celui qui avait le fouet à la main leur dit : L’homme qui vous a égarés s’appelle Flatteur ; c’est un faux apôtre, qui s’est déguisé en ange de lumière17. Après quoi, il déchira le filet et les délivra. Puis il leur dit : Suivez-moi, je vous remettrai dans le bon chemin ; et il les reconduisit sur celui qu’ils avaient quitté pour suivre Flatteur. Il leur demanda encore où ils avaient passé la nuit précédente. - Avec les bergers, sur les montagnes des Délices, répondirent-ils. - Mais n’avez-vous pas reçu des indications pour votre route ? - Si. - Pourquoi donc, ajouta-t-il, quand vous vous êtes trouvés embarrassés, n’avez-vous pas consulté vos instructions ? Ils lui dirent qu’ils n’y avaient pas pensé. Il leur demanda encore si les bergers ne leur avaient pas recommandé de se méfier de Flatteur. Oui, lui dirent-ils, mais nous n’avons pas soupçonné que ce puisse être cet homme qui parlait si bien.
Alors il leur ordonna de s’étendre par terre, et il leur infligea une sévère correction, pour leur apprendre à ne plus s’écarter de la route ; et tout en les frappant, il leur dit : « Je reprends et je châtie tous ceux que j’aime : ayez donc du zèle et repentez-vous. » Cela fait, il leur dit de continuer leur route et de suivre avec soin les autres instructions que leur avaient données les bergers.
Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).