Bible et commentairesbiblelibre.org
Se connecter

Le Voyage du pèlerin · John Bunyan

Chapitre XIV

Chrétien trouve un autre excellent compagnon de voyage, nommé Grand - Espoir ; l’amour de Dieu, répandu dans leur cœur, les rend capables de réfuter les sophismes de plusieurs personnes qu’ils rencontrent en poursuivant leur route.

Alors je vis Chrétien s’éloigner de la Foire de la Vanité, mais il n’était pas seul ; un homme appelé Grand-Espoir, qui avait été frappé par les discours, la conduite et les souffrances des deux pèlerins, se joignit à lui, et s’engagea à l’accompagner dans son voyage. Ainsi, des cendres de celui qui était mort pour rendre témoignage à la vérité sortit, en quelque sorte, un nouveau confesseur de la foi, qui accompagna Chrétien dans son pèlerinage ; et Grand-Espoir assura qu’il y avait dans la ville de la Vanité bien d’autres personnes encore qui n’attendaient qu’une occasion favorable pour se mettre en route.

Ils cheminaient donc ensemble, après avoir quitté la foire, lorsqu’ils rattrapèrent un homme qui marchait devant eux et qui se nommait Cherche-Profit. Ils lui demandèrent d’où il était et jusqu’où il avait l’intention d’aller. Celui-ci répondit qu’il venait de la ville des Beaux Discours, et qu’il se rendait à la Cité céleste ; mais il ne leur dit pas son nom.

De la ville des Beaux Discours ! dit Chrétien. S’y trouve-t-il quelque chose de bon1 ?

Je l’espère, répondit Cherche-Profit.

Chrétien. Permettez-moi de vous demander quel nom je dois vous donner.

Cherche-Profit. Nous sommes étrangers l’un à l’autre ; si vous faites la même route que moi, je serai ravi de profiter de votre compagnie ; sinon, je continuerai mon voyage seul.

J’ai entendu parler de cette ville des Beaux Discours, dit Chrétien ; si je ne me trompe, c’est une ville riche.

Cherche-Profit. Assurément ; j’y ai de riches parents.

Chrétien. Oserais-je vous demander quels sont les parents que vous y avez ?

Cherche-Profit. Presque toute la ville ; je dois citer en particulier monseigneur Girouette ; monseigneur C’est-selon, M. Beau-Diseur, dont les ancêtres ont donné leur nom à la ville ; M. Doucereux, M. Double-Visage, M. Tout ce qu’on Veut, et M. Deux-Langues, qui est mon proche parent ; et, à vrai dire, bien que je sois maintenant un homme de haut rang, mon grand-père n’était qu’un batelier, qui ramait d’un côté et regardait de l’autre ; et c’est aussi en faisant ce métier que j’ai gagné la plus grande partie de ce que je possède.

Chrétien. Êtes-vous marié ?

Cherche-Profit. Bien sûr ; j’ai une femme très vertueuse, fille de madame Dissimulation, qui était une personne d’un grand mérite et d’une haute naissance. Ma femme a tant de tact et de politesse qu’elle s’entretient aussi bien avec tout le monde, avec les grands et les petits, avec les gens pieux et les impies. Il est vrai qu’en matière de religion, nous différons de ceux dont les principes sont les plus stricts ; mais seulement sur deux points peu importants. D’abord, en ce que nous ne ramons jamais contre vent et marée ; ensuite, en ce que notre zèle se montre surtout lorsque la religion est en honneur, lorsque la piété est approuvée et applaudie, et qu’elle n’expose à aucun danger.

Alors Chrétien s’éloigna un peu pour parler à son compagnon de voyage, et lui dit : Je crois reconnaître cet homme ; il s’appelle Cherche-Profit, et si je ne me trompe, nous sommes en compagnie de l’un des plus grands vauriens qu’on puisse voir. Demandez-lui, dit Grand-Espoir, si c’est bien ainsi qu’il se nomme ; il me semble qu’il ne doit pas avoir honte de son nom. Chrétien, se rapprochant alors, lui dit : Monsieur, il me semble que je vous connais ; n’êtes-vous pas M. Cherche-Profit, de la ville des Beaux Discours ?

Cherche-Profit. Je vous demande pardon ; ce n’est pas là mon nom ; ce n’est qu’un surnom que m’ont donné des gens qui ne peuvent pas me supporter. Mais il faut bien que je me résigne à être appelé ainsi, si déshonorant que ce soit. Beaucoup d’hommes de bien avant moi ont dû se résigner à être calomniés.

Chrétien. Mais n’avez-vous jamais donné à vos compatriotes un motif de vous appeler de ce nom ?

Cherche-Profit. Non, vraiment ! La seule chose qui m’ait valu ce surnom de leur part, c’est que j’ai toujours eu le talent de régler mes sentiments sur les opinions du jour, quelles qu’elles soient. Ma fortune s’est bien trouvée de cette manière d’agir. Je reçois comme une bénédiction du ciel tous les biens qui m’arrivent, et je ne vois pas pourquoi les méchants en prennent prétexte pour me calomnier.

Chrétien. Je me doutais que vous étiez l’homme dont on m’a parlé. Et, à vrai dire, je crois que le surnom qu’on vous a donné vous va mieux que vous ne voudriez nous le faire croire.

Cherche-Profit. Si tel est votre avis, je n’y peux rien. Quoi qu’il en soit, si vous voulez bien me permettre de faire route avec vous, vous n’aurez pas à vous plaindre de ma compagnie.

Chrétien. Si vous voulez nous accompagner, il vous faudra aller contre vent et marée, ce qui, je le vois, est contraire à vos habitudes. Il faudra aussi que vous rendiez hommage à la religion en haillons aussi bien qu’à la religion vêtue d’or et de diamants ; que vous lui soyez aussi fidèle lorsqu’elle sera dans les chaînes que lorsque vous la verrez applaudie par la foule.

Cherche-Profit. Vous ne devez pas prétendre dominer ma foi et ma conscience ; laissez-moi libre d’agir comme je le jugerai bon, et permettez-moi de vous accompagner.

Chrétien. Vous ne ferez pas un pas de plus avec nous avant d’avoir accepté nos conditions.

Soit, dit Cherche-Profit. Je ne renoncerai certes pas à mes anciens principes, puisqu’ils sont à la fois innocents et avantageux. Puisque vous ne voulez pas de moi, je ferai comme auparavant ; je voyagerai seul, jusqu’à ce que je rencontre quelqu’un qui soit content de faire route avec moi.

Chrétien et Grand-Espoir le quittèrent donc et marchèrent à une assez grande distance devant lui ; mais l’un d’eux, s’étant retourné, vit trois hommes s’approcher de M. Cherche-Profit ; dès qu’ils l’eurent rejoint, il les salua profondément, et ils le saluèrent à leur tour. C’étaient M. Tout au Monde, M. Aime-Argent et M. Rapace, anciennes connaissances de M. Cherche-Profit ; ils avaient été élevés ensemble par les soins de M. Avide, maître d’école dans un village appelé l’Amour du Gain, situé dans le pays de la Convoitise. Cet habile précepteur leur avait appris l’art de s’enrichir par la violence, la flatterie, le mensonge ou l’hypocrisie, et ils avaient si bien profité de ses leçons que chacun d’eux aurait été capable de tenir école lui-même.

Quand ils se furent salués, comme je l’ai dit, M. Aime-Argent dit à Cherche-Profit : Qui sont ces gens qui marchent devant nous ? car on apercevait encore de loin Chrétien et son compagnon.

Cherche-Profit. Ce sont des gens d’un pays éloigné, qui vont en pèlerinage à leur manière.

M. Aime-Argent. Hélas ! pourquoi ne nous ont-ils pas attendus, afin que nous puissions profiter de leur bonne compagnie ? Car nous faisons tous, je l’espère, le même voyage.

Cherche-Profit. C’est vrai. Mais ces gens ont des vues si étroites, ils sont si attachés à leurs propres idées et font si peu de cas de l’opinion des autres que, si dévot que soit un homme, ils ne veulent rien avoir de commun avec lui s’il ne partage pas leur manière de voir sur tous les points.

M. Rapace. C’est fort mal ; on nous parle de gens qui sont justes à l’excès, et ces gens-là sont toujours prêts à juger et à condamner tout le monde, sauf eux-mêmes. Mais dites-nous, je vous prie, sur quels points vous n’étiez pas d’accord.

Cherche-Profit. Dans leur entêtement insensé, ils s’imaginent qu’il est de leur devoir de poursuivre leur route quelque temps qu’il fasse, et moi je crois devoir attendre le vent et la marée. Ils croient devoir tout risquer pour l’amour de Dieu, et moi je crois devoir faire tout ce qui dépend de moi pour mettre ma vie et mes biens en sûreté. Ils croient devoir persister dans leurs opinions en dépit de tout le monde, et moi je crois devoir être religieux autant que les circonstances et mon intérêt me le permettent. Ils sont pour la religion quand elle nous expose à la honte et à la pauvreté, et moi je suis pour la religion quand elle est honorée et applaudie.

M. Tout au Monde. Assurément vous avez raison, mon bon M. Cherche-Profit ; quant à moi, je ne peux pas m’empêcher de considérer comme un sot celui qui, étant libre de conserver ce qu’il possède, a la bêtise d’y renoncer. Soyons prudents comme des serpents ; il faut faire les foins quand il fait beau ; vous voyez que l’abeille reste tranquille tout l’hiver, et ne se met en mouvement que lorsqu’elle peut y trouver à la fois son avantage et son plaisir. Tantôt Dieu envoie la pluie, tantôt il fait lever sur nous son soleil ; s’il y a des gens assez insensés pour préférer la pluie, contentons-nous du beau temps. Quant à moi, j’aime la religion qui ne m’empêche pas de conserver les biens que Dieu m’a donnés dans sa bonté : car quel homme raisonnable peut douter que, si Dieu nous a accordé tant de bonnes choses, c’est pour que nous les conservions pour l’amour de lui ? La religion a enrichi Abraham et Salomon, et Job dit qu’un homme de bien mettra l’or sur la poussière, c’est-à-dire entassera l’or comme de la poussière ; mais pour cela, il ne faut pas ressembler à ces gens qui marchent devant nous, si du moins ils sont tels que vous les décrivez.

M. Rapace. Je crois que nous sommes tous d’accord sur ce point ; c’est pourquoi, si vous m’en croyez, nous n’en parlerons plus.

M. Aime-Argent. C’est en effet ce qu’il y a de mieux à faire ; car celui qui ne suit ni l’Écriture ni la raison (qui, vous le voyez, sont en notre faveur) ne se fait pas une idée de la liberté que nous accorde le christianisme, et s’expose sans nécessité.

Cherche-Profit. Mes frères, puisque nous poursuivons tous ensemble notre pèlerinage, permettez-moi de vous soumettre une question pour notre édification mutuelle.

Supposez qu’un ministre ou un marchand trouve l’occasion de gagner beaucoup en se montrant extraordinairement zélé pour quelques points de la religion dont il ne se souciait guère auparavant : ne croyez-vous pas qu’il puisse employer ce moyen pour parvenir à son but, sans cesser pour autant d’être un très honnête homme ?

M. Aime-Argent. Je comprends très bien votre question ; et, avec la permission de ces messieurs, je vais essayer d’y répondre ; et, premièrement, je l’examinerai en ce qui concerne un pasteur. Représentez-vous donc un digne ecclésiastique, qui a une paroisse rapportant très peu et qui désire en avoir une plus avantageuse ; supposez en outre que l’occasion de l’obtenir se présente, et qu’il lui suffise, pour y parvenir, de travailler davantage, de prêcher plus souvent et avec plus de zèle, et de modifier, pour satisfaire son troupeau, quelques-uns de ses principes ; quant à moi, je ne vois pas (pourvu qu’on l’y appelle officiellement) pourquoi il ne pourrait pas faire tout ce que je viens de dire, et plus encore, sans pour autant cesser d’être un honnête homme. Et voici mes raisons :

1° On ne peut nier que le désir d’un meilleur poste ne soit légitime chez un pasteur, lorsque ce poste lui est en quelque sorte offert par la Providence ; il peut donc l’accepter, sans se poser de question par motif de conscience.

2° Le désir qu’il a d’obtenir ce poste le pousse à étudier davantage, à prêcher avec plus de zèle ; il devient par là meilleur, et tire meilleur parti de ses talents, ce qui ne peut manquer d’être agréable à Dieu.

3° Quant au fait de sacrifier quelques-uns de ses principes au goût de son assemblée, cette conduite prouve 1° que ce ministre est capable de renoncement ; 2° qu’il a un esprit conciliant, propre à attirer à la religion ; 3° qu’il en est d’autant plus apte à exercer les fonctions du ministère.

4° Je conclus donc qu’un ministre qui échange un petit poste contre un grand ne doit pas, pour cette raison, être considéré comme avide de gain ; mais plutôt que, puisqu’il y trouve un moyen de développer ses talents et son activité, il doit être regardé comme un homme qui suit sa vocation et qui saisit les occasions de faire le bien.

Venons-en maintenant à la seconde partie de votre question, celle qui concerne un marchand. Si un homme qui ne vend pas grand-chose peut, en montrant de la piété, mieux garnir sa boutique, épouser une femme riche ou attirer plus de clients, je ne vois pas ce qui devrait l’empêcher de le faire. Car, d’abord :

1° La piété est toujours louable, quelle que soit la manière dont on s’y prend pour l’acquérir.

2° Il est sûrement tout à fait permis d’épouser une femme riche, ou d’attirer plus de clients dans sa boutique.

3° De plus, l’homme qui s’assure ces différents avantages en devenant religieux obtient divers biens en devenant bon lui-même ; ainsi, dans le cas supposé, en acquérant de la piété, ce qui est une bonne chose, cet homme obtient une bonne femme, de bons clients, de bons profits ; il est donc bien évident que devenir pieux pour s’assurer toutes ces bonnes choses, c’est agir d’une manière à la fois louable et avantageuse.

Cette réponse de M. Aime-Argent à M. Cherche-Profit obtint l’approbation générale ; et comme il leur paraissait impossible que quiconque puisse y objecter quoi que ce soit, ils résolurent, d’un commun accord, d’appeler Chrétien et Grand-Espoir, qui n’étaient pas encore bien loin, et de chercher à les embarrasser en leur donnant cette question à résoudre. Ils espéraient ainsi les confondre et se venger de la manière dont ils avaient traité M. Cherche-Profit. Ils appelèrent donc les deux pèlerins, qui s’arrêtèrent pour les attendre ; et ils convinrent entre eux que ce ne serait pas M. Cherche-Profit, mais le vieux M. Tout au Monde qui leur poserait la question, parce qu’ils supposaient que les deux amis n’auraient pas de préjugé contre lui, comme ils devaient en avoir contre M. Cherche-Profit après la vive discussion qu’ils venaient d’avoir avec lui.

Ils rattrapèrent donc les deux pèlerins, et après les avoir salués, M. Tout au Monde posa la question à Chrétien et à son compagnon de voyage, et les pria d’y répondre, s’ils le pouvaient.

Chrétien prit la parole : Un enfant en matière de religion, dit-il, pourrait résoudre une telle question. S’il est blâmable de suivre Christ pour avoir des pains (comme cela nous est déclaré au chapitre 6 de l’Évangile selon saint Jean), à plus forte raison est-il criminel de se servir de Christ et de sa religion comme d’un passeport pour faire son chemin dans le monde. Il n’y a jamais eu que des païens, des hypocrites, des magiciens et des diables pour penser que cela était permis.

1° Je dis d’abord des païens ; ainsi, quand Hamor et Sichem convoitèrent la fille de Jacob et ses troupeaux, et qu’ils virent qu’il n’y avait pas d’autre moyen de s’en emparer que de se faire circoncire, ils dirent à leurs compagnons : « Si tout mâle parmi nous est circoncis, comme ils sont circoncis eux-mêmes, leur bétail, leurs biens et toutes leurs bêtes ne seront-ils pas à nous ? » Ainsi, dans ce cas, la fille de Jacob et les biens des Israélites étaient l’objet de leur convoitise, et la religion fut le moyen dont ils se servirent pour s’en rendre maîtres. Lisez là-dessus l’histoire tout entière2.

2° Les Pharisiens hypocrites avaient aussi une religion de ce genre : ils affectaient de faire de longues prières, mais c’était pour dévorer les maisons des veuves ; aussi en recevront-ils une condamnation d’autant plus grande3.

3° Judas, qui était esclave du Démon, pensait aussi de cette manière ; il affectait la piété, mais c’était parce qu’il tenait la bourse et qu’il voulait se l’approprier ; car, au fond, c’était un réprouvé, un vrai fils de perdition.

4° Simon le magicien avait la même opinion : il sollicita le don du Saint-Esprit afin de s’en servir pour gagner de l’argent ; mais Pierre lui déclara qu’il était dans un fiel très amer et dans les liens de l’iniquité4.

5° Je suis bien convaincu aussi que celui qui fait profession de piété pour obtenir les biens du monde peut tout aussi facilement leur sacrifier sa piété ; ainsi, par exemple, de même que ce fut par amour du monde que Judas suivit Jésus-Christ, ce fut aussi par amour du monde qu’il vendit son maître et renonça à sa religion. Concluons de tout cela que répondre à cette question par l’affirmative, comme je vois que vous l’avez fait, c’est y répondre en païen, en hypocrite et en diable ; et votre salaire sera selon vos œuvres.

Là-dessus, ils se regardèrent fixement les uns les autres, mais sans savoir que répondre à Chrétien. Grand-Espoir approuva la justesse de la réponse, et ils gardèrent tous le silence. M. Cherche-Profit et ses compagnons s’arrêtèrent net et restèrent en arrière, afin de laisser les deux pèlerins prendre de l’avance. Alors Chrétien dit à son compagnon de voyage : Si ces hommes n’ont rien à répliquer à la sentence d’un homme, comment tiendront-ils debout au jugement devant Dieu ? S’ils sont muets lorsqu’ils n’ont affaire qu’à des vases de terre, qu’auront-ils à dire quand ils se verront livrés à un feu dévorant ?

En continuant leur route, Chrétien et Grand-Espoir arrivèrent dans une plaine délicieuse, appelée le Repos, qu’ils parcoururent avec beaucoup de plaisir ; malheureusement, elle était peu étendue, de sorte qu’ils l’eurent bientôt traversée. Au bout de cette plaine se trouvait une petite colline, appelée la Colline du Gain, dans laquelle se trouve une mine d’argent ; cette mine a autrefois excité la curiosité de quelques pèlerins qui, passant par ce chemin, se sont détournés pour aller la voir ; mais plusieurs d’entre eux, s’étant trop approchés du bord du précipice, ont vu le terrain trompeur se dérober sous leurs pieds, et ont péri ; d’autres ont été estropiés au point de perdre à jamais l’usage de leurs membres. Or je vis, à une petite distance de la route, en face de la mine d’argent, un homme de belle apparence, nommé Démas, qui invitait les passants à s’approcher. Venez par ici, dit-il à Chrétien et à son compagnon, et je vous montrerai quelque chose.

Chrétien. Qu’avez-vous à nous montrer qui mérite que nous nous détournions de notre chemin ?

Démas. Il y a ici une mine d’argent, et des gens qui la creusent pour en tirer les trésors qu’elle contient ; si vous voulez venir avec moi, vous pourrez, presque sans peine, vous enrichir ici.

Là-dessus Grand-Espoir s’écria : Allons voir cette mine.

Pour moi, dit Chrétien, je ne veux pas y aller ; j’ai souvent entendu parler de cet endroit ; je sais que beaucoup de gens y ont perdu la vie ; et d’ailleurs les richesses sont un piège pour ceux qui les recherchent, car elles les arrêtent dans leur pèlerinage.

Alors Chrétien appela Démas, et lui dit : Cet endroit n’est-il pas dangereux ?

Démas. Non ; il n’est guère dangereux que pour les imprudents. Mais il rougit en prononçant ces paroles ; et Chrétien ajouta, en s’adressant à Grand-Espoir : Ne nous écartons pas, et poursuivons notre route.

Grand-Espoir. Je parie bien que si l’on fait la même proposition à M. Cherche-Profit quand il passera par ici, il se détournera pour aller voir la mine d’argent.

Chrétien. Je n’en doute nullement ; car rien ne serait plus conforme à ses principes ; mais il y a mille à parier contre un que, s’il y va, il n’en reviendra pas.

Démas appela encore une fois les voyageurs, et leur dit : Mais ne voulez-vous donc pas venir voir cette mine ?

Sur quoi Chrétien lui dit franchement : Démas, vous êtes ennemi « des voies droites du Seigneur »5, et vous avez déjà été condamné par l’un des juges du Souverain pour vous être détourné vous-même du bon chemin ; pourquoi cherchez-vous à nous entraîner dans la même condamnation ? Si nous nous écartons le moins du monde de notre route, le Roi notre maître ne manquera pas d’en être informé, et au lieu de pouvoir nous présenter avec confiance devant lui, nous serons couverts de honte en sa présence.

Démas leur cria encore que lui aussi était pèlerin, et que, s’ils voulaient l’attendre un moment, il ferait route avec eux.

Comment vous appelez-vous ? lui demanda alors Chrétien. Ne vous ai-je pas appelé par votre vrai nom ?

Oui, mon nom est Démas ; je suis fils d’Abraham.

Chrétien. Je vous connais bien. Votre grand-père s’appelait Guéhazi, et votre père Judas, et vous avez marché sur leurs traces : votre père a subi le supplice des traîtres, et vous ne méritez pas un meilleur sort6. Soyez sûr que, lorsque nous serons en présence de notre maître, nous ne manquerons pas de l’informer de votre conduite. Après cette menace, ils continuèrent leur route.

À ce moment, M. Cherche-Profit et ses compagnons de voyage parurent à quelque distance ; et au premier signe que leur fit Démas, ils allèrent à lui. Mais soit que le pied leur ait manqué sur le bord du précipice, soit qu’ils soient descendus dans la mine pour la creuser, soit enfin qu’ils aient été étouffés par les vapeurs qui s’en élèvent, ils ne reparurent pas, et on ne les a jamais revus depuis sur la route de la Cité céleste.

Quand les pèlerins eurent atteint le bout de la plaine, ils virent au bord du chemin un vieux monument dont la forme étrange les surprit beaucoup : on aurait dit une femme changée en statue. Ils s’arrêtèrent pour examiner ce monument de plus près et avec plus d’attention ; mais il leur fallut longtemps pour savoir ce qu’ils devaient en penser ; à la fin, Grand-Espoir aperçut sur la tête de cette statue une inscription en caractères inhabituels ; ne pouvant, faute d’instruction, en déchiffrer le sens, il appela à son secours Chrétien, qui, plus instruit que son compagnon de voyage, parvint à la lire ; elle disait : Souvenez-vous de la femme de Lot. Ils en conclurent que c’était la statue de sel en laquelle la femme de Lot avait été changée pour avoir, par convoitise, regardé derrière elle alors qu’elle fuyait Sodome pour sauver sa vie7. Ce spectacle inattendu donna lieu à la conversation suivante entre les deux amis.

Chrétien. Ah ! mon frère, que la vue de cette statue vient à propos, après les tentatives de Démas pour nous pousser à rebrousser chemin pour aller voir la Colline du Gain ! Si nous avions cédé à ses sollicitations, comme vous, mon frère, vous n’étiez que trop enclin à le faire, nous servirions probablement à cette heure, comme cette femme, de spectacle aux pèlerins qui viendront après nous.

Grand-Espoir. Je regrette d’avoir été si insensé, et je suis tout surpris de n’avoir pas subi le sort de la femme de Lot : car le péché que j’ai commis ne ressemble que trop à celui dont elle s’est rendue coupable. Elle n’a fait que regarder en arrière, et moi j’avais le désir d’en faire autant ; que le Dieu de toute grâce soit béni, et que je sois couvert de honte !

Chrétien. Prêtons une attention sérieuse à ce que nous voyons ici, afin d’en tirer profit par la suite ; cette femme échappa à un premier jugement de Dieu, car elle ne périt pas dans la destruction de Sodome, et cependant nous voyons qu’elle fut victime d’un autre jugement de Dieu, puisqu’elle fut changée en statue de sel.

Grand-Espoir. C’est vrai ; cette femme peut être pour nous un Avertissement et un Exemple ; un avertissement, pour nous détourner du péché dans lequel elle tomba ; et un exemple de la punition qui menace ceux qui ne tiendront pas compte de cet avertissement ; c’est ainsi encore que nous devons tirer une leçon salutaire du châtiment infligé à Coré, à Dathan, à Abiram et aux deux cent cinquante hommes qui périrent avec eux à cause de leur péché8. Mais ce qui m’étonne, c’est que Démas et ses compagnons puissent rechercher avec tant d’ardeur et d’assurance ces trésors dont le simple désir fut puni si sévèrement chez cette femme ; car elle fut changée en statue de sel pour les avoir seulement convoités, sans avoir fait un seul pas hors de sa route pour se les procurer. Comment donc ne tirent-ils pas la leçon du sort de cette femme, eux qui n’ont qu’à lever les yeux pour voir le châtiment dont Dieu l’a frappée ?

Chrétien. Rien n’est plus surprenant, en effet. Une telle insensibilité prouve que leurs cœurs sont complètement endurcis. Je ne sais à qui on pourrait mieux les comparer qu’à ces voleurs qui volent sous les yeux du juge ou au pied de l’échafaud. Il est dit des habitants de Sodome qu’ils étaient de grands pécheurs, parce qu’ils péchaient devant l’Éternel, c’est-à-dire sous ses yeux, et malgré toutes ses bontés envers eux : car le pays de Sodome avait été jusqu’alors semblable au jardin d’Éden9. C’est pourquoi leurs iniquités provoquèrent d’autant plus la colère de l’Éternel, et attirèrent sur eux le feu du ciel. Et il est raisonnable d’en conclure que tous ceux qui pèchent ainsi, c’est-à-dire en bravant ces avertissements destinés à les détourner du mal, doivent subir les châtiments les plus terribles.

Grand-Espoir. Ce que vous dites est bien vrai ; mais n’est-ce pas une grâce immense que ni vous, ni surtout moi, ne servions ainsi d’exemple aux autres ! Cela doit nous rendre bien reconnaissants envers Dieu, nous engager à marcher dans sa crainte, et à nous souvenir toujours de la femme de Lot.

Texte : Traduction française de 1831 (J. J. Risler), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Wikisource, « Le Pèlerinage du chrétien à la cité céleste » (traduction de 1831) (Traduction de 1831 du domaine public ; transcription Wikisource et version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).

Affichage

Présentation

Trois colonnes, sur grand écran : la table des livres ou le sommaire à gauche, le texte au centre, les commentaires qui suivent votre lecture et les outils à droite.

Taille du texte
18 px
Interligne
Largeur de la colonne
Thème
Police
Paroles de Jésus

Exact en Segond ; déduit verset par verset pour les autres versions.

Intertitres en mode Lecture