Bible et commentairesbiblelibre.org
Se connecter

La vie chrétienne · Jean Calvin

Chapitre VI

De la vie du chrétien, et d'abord des arguments par lesquels l'Écriture nous y exhorte

1. Nous avons dit que le but de notre régénération est qu'on voie dans notre vie une harmonie et un accord entre la justice de Dieu et notre obéissance, et que nous confirmions ainsi l'adoption par laquelle Dieu nous a reçus comme ses enfants. Certes, la Loi de Dieu contient en elle-même cette vie nouvelle par laquelle son image est restaurée en nous. Toutefois, parce que notre lenteur a besoin de beaucoup d'aiguillons et d'aides, il sera utile de rassembler, à partir de divers passages de l'Écriture, la manière de bien régler notre vie, afin que ceux qui désirent se convertir à Dieu ne s'égarent pas dans un zèle irréfléchi. En entreprenant de former la vie du chrétien, je n'ignore pas que j'aborde une matière vaste et variée, qui pourrait remplir un gros volume si je voulais la traiter en détail. Nous voyons en effet combien les exhortations des anciens docteurs sont longues quand ils ne traitent que d'une seule vertu en particulier. Cela ne vient pas d'un excès de bavardage : quelle que soit la vertu qu'on se propose de louer et de recommander, l'abondance de la matière fait qu'on n'a pas le sentiment de l'avoir bien traitée tant qu'on n'y a pas employé beaucoup de paroles. Mon intention n'est pas de développer la doctrine de vie que je veux donner au point d'exposer chaque vertu en particulier et de faire de longues exhortations. On pourra trouver cela dans les livres des autres, et surtout dans les Homélies des anciens docteurs, c'est-à-dire leurs sermons au peuple. Il me suffira de montrer un ordre par lequel le chrétien soit conduit et dirigé vers le juste but : bien ordonner sa vie. Je me contenterai, dis-je, de montrer brièvement une règle générale à laquelle il puisse rapporter toutes ses actions. Nous aurons peut-être un jour l'occasion de faire des développements comme ceux des sermons des anciens docteurs ; l'œuvre que nous avons entre les mains demande que nous présentions une doctrine simple, aussi brièvement que possible. Or, de même que les philosophes posent certaines fins de l'honnêteté et de la droiture, d'où ils déduisent les devoirs particuliers et tous les actes de vertu, de même l'Écriture a sur ce point sa manière de faire, bien meilleure et plus sûre que celle des philosophes. Il y a seulement cette différence : les philosophes, pleins d'ambition comme ils l'étaient, ont recherché l'apparence la plus brillante possible, pour donner de l'éclat à l'ordre et à la disposition qu'ils suivaient et montrer ainsi leur subtilité. Au contraire, le Saint-Esprit, parce qu'il enseignait sans affectation et sans pompe, n'a pas toujours observé un ordre et une méthode précis, ni de façon si stricte ; mais puisqu'il en use parfois, il nous fait comprendre que nous ne devons pas les mépriser.

2. Cet ordre de l'Écriture dont nous parlons comporte deux parties. La première consiste à imprimer dans nos cœurs l'amour de la justice, vers laquelle nous ne sommes nullement enclins par nature. La seconde, à nous donner une règle sûre, qui ne nous laisse pas errer çà et là ni nous égarer dans la conduite de notre vie. Pour le premier point, l'Écriture a beaucoup d'excellentes raisons pour incliner notre cœur à aimer le bien ; nous en avons relevé plusieurs en divers endroits, et nous en aborderons encore quelques-unes ici. Sur quel meilleur fondement pouvait-elle commencer qu'en nous avertissant qu'il nous faut être sanctifiés, parce que notre Dieu est saint (Lévitique 19,1-2 ; 1 Pierre 1,16) ? Elle en ajoute la raison : alors que nous étions dispersés comme des brebis égarées et éparpillées dans le labyrinthe de ce monde, il nous a recueillis pour nous rassembler auprès de lui. Quand nous entendons parler de l'union de Dieu avec nous, nous devons nous souvenir que le lien de cette union est la sainteté. Non que nous parvenions à la compagnie de notre Dieu par le mérite de notre sainteté : il nous faut au contraire nous attacher d'abord à lui, avant d'être saints, afin qu'il répande sur nous de sa sainteté pour nous faire suivre là où il nous appelle. Mais parce qu'il appartient à sa gloire de n'avoir aucune familiarité avec l'iniquité et l'impureté, il nous faut lui ressembler, puisque nous sommes à lui. C'est pourquoi l'Écriture nous enseigne que c'est là le but de notre vocation, que nous devons toujours avoir en vue si nous voulons répondre à notre Dieu. Car à quoi bon être délivrés de l'ordure et de la souillure où nous étions plongés, si nous voulons nous y vautrer toute notre vie ? De plus, elle nous avertit que, si nous voulons faire partie du peuple de Dieu, il nous faut habiter Jérusalem, sa ville sainte (Psaume 24,3). Comme il l'a consacrée et dédiée à son honneur, il n'est pas permis qu'elle soit souillée et profanée par des habitants impurs et profanes. De là ces paroles : celui qui marchera sans tache et s'appliquera à bien vivre habitera dans le tabernacle du Seigneur, parce qu'il ne convient pas que le sanctuaire où il habite soit infecté d'ordures comme une étable (Psaume 15,2 ; Ésaïe 35,8, et ailleurs).

3. De plus, pour nous émouvoir davantage, l'Écriture nous montre que, de même que Dieu s'est réconcilié avec nous en son Christ, de même il nous a donné en lui un exemple et un modèle auquel nous devons nous conformer (Romains 6,18). Que ceux qui pensent que seuls les philosophes ont bien et convenablement traité de la morale me montrent dans leurs livres un enseignement aussi bon que celui que je viens d'exposer. Quand ils veulent de tout leur pouvoir nous exhorter à la vertu, ils n'avancent rien d'autre que ceci : vivre conformément à la nature. L'Écriture nous conduit à une bien meilleure source d'exhortation. Non seulement elle nous commande de rapporter toute notre vie à Dieu, qui en est l'auteur ; mais, après nous avoir avertis que nous avons dégénéré de la véritable origine de notre création, elle ajoute que le Christ, en nous réconciliant avec Dieu son Père, nous est donné comme un exemple d'innocence dont l'image doit être reproduite dans notre vie. Que pourrait-on dire de plus vigoureux et de plus efficace ? Et que pourrait-on même demander de plus ? Car si Dieu nous adopte comme ses enfants à cette condition que l'image du Christ apparaisse dans notre vie, alors, si nous ne nous adonnons pas à la justice et à la sainteté, non seulement nous abandonnons notre Créateur par une déloyauté bien lâche, mais nous le renions aussi comme Sauveur. Ensuite l'Écriture tire matière à nous exhorter de tous les bienfaits de Dieu et de toutes les parties de notre salut. Elle dit par exemple : puisque Dieu s'est donné à nous comme Père, nous méritons d'être accusés de lâche ingratitude si nous ne nous conduisons pas comme ses enfants (Malachie 1,6 ; Éphésiens 5,1 ; 1 Jean 3,1). Puisque le Christ nous a purifiés en nous lavant dans son sang, et nous a communiqué cette purification par le baptême, il ne convient pas que nous nous salissions d'une nouvelle ordure (Éphésiens 5,26 ; Hébreux 10,10 ; 1 Corinthiens 6,11 ; 1 Pierre 1,15.19). Puisqu'il nous a unis et greffés à son corps, nous devons veiller avec soin à ne nous souiller en rien, puisque nous sommes ses membres (1 Corinthiens 6,15 ; Jean 15,3 ; Éphésiens 5,23). Puisque lui, qui est notre tête, est monté au ciel, il nous faut renoncer à toute affection terrestre pour aspirer de tout notre cœur à la vie céleste (Colossiens 3,1-2). Puisque le Saint-Esprit nous consacre pour être les temples de Dieu, il nous faut faire en sorte que la gloire de Dieu soit exaltée en nous, et nous garder de recevoir quelque souillure (1 Corinthiens 3,16 ; 6,19 ; 2 Corinthiens 6,16). Puisque notre âme et notre corps sont destinés à l'immortalité du royaume de Dieu et à la couronne incorruptible de sa gloire, nous devons nous efforcer de les garder l'un et l'autre purs et sans tache jusqu'au jour du Seigneur (1 Thessaloniciens 5,23). Voilà de bons fondements, bien propres à régler notre vie ; on n'en trouvera pas de semblables chez tous les philosophes. Car, quand il s'agit de montrer à l'homme quel est son devoir, ils ne vont jamais plus haut que d'exposer sa dignité naturelle.

4. Je dois ici m'adresser à ceux qui, n'ayant du Christ que le titre, veulent néanmoins être tenus pour chrétiens. Quelle audace de leur part de se glorifier de son nom sacré, puisque nul n'a de communion avec lui, sinon celui qui l'a vraiment connu par la parole de l'Évangile ! Or saint Paul nie qu'un homme ait reçu une vraie connaissance du Christ s'il n'a pas appris à se dépouiller du vieil homme, qui se corrompt par des désirs déréglés, pour se revêtir du Christ (Éphésiens 4,20-24). Il est donc clair que ces gens-là prétendent faussement connaître le Christ, et qu'ils lui font en cela une grande injure, si beaux que soient leurs discours. Car l'Évangile n'est pas une doctrine de paroles, mais de vie. On ne doit pas seulement le saisir par l'intelligence et la mémoire, comme les autres disciplines : il doit posséder l'âme tout entière et avoir son siège et sa demeure au plus profond du cœur ; autrement il n'est pas vraiment reçu. Qu'ils cessent donc de se vanter, au déshonneur de Dieu, d'être ce qu'ils ne sont pas, ou bien qu'ils se montrent disciples du Christ. Certes, nous avons donné la première place à la doctrine en matière de religion, parce qu'elle est le commencement de notre salut. Mais il faut aussi, pour qu'elle nous soit utile et fructueuse, qu'elle pénètre entièrement au-dedans du cœur, qu'elle montre sa force dans notre vie, et même qu'elle nous transforme à sa nature. Les philosophes ont de bonnes raisons de s'irriter contre ceux qui font profession de leur art, qu'ils appellent maîtresse de vie, et qui pourtant le changent en un bavardage de sophistes. Combien plus avons-nous raison de détester ces bavards qui se contentent d'avoir l'Évangile à la bouche et le méprisent par toute leur vie ! Car sa puissance devrait pénétrer au plus profond du cœur et s'enraciner dans l'âme cent mille fois plus que toutes les exhortations des philosophes, qui ont, en comparaison, bien peu de vigueur.

5. Je n'exige pas que la conduite du chrétien ne soit que pur et parfait Évangile. Cela est souhaitable, certes, et il faut s'y efforcer ; toutefois je n'exige pas une perfection évangélique avec tant de sévérité et de rigueur que je refuse de reconnaître pour chrétien celui qui n'y serait pas parvenu. Car de cette façon tous les hommes du monde seraient exclus de l'Église, puisqu'on n'en trouvera pas un seul qui n'en soit encore bien loin, même s'il a beaucoup progressé, et que la plupart n'ont encore guère avancé ; et pourtant il ne faut pas les rejeter pour cela. Quoi donc ? Il nous faut certes avoir devant les yeux ce but, sur lequel toutes nos actions doivent être réglées : tendre à la perfection que Dieu nous commande. Il nous faut, dis-je, nous efforcer et aspirer à y parvenir. Car il ne nous est pas permis de faire un partage avec Dieu, en acceptant une partie de ce qu'il nous commande dans sa Parole et en laissant l'autre de côté selon notre fantaisie. Il nous recommande toujours, en premier lieu, l'intégrité. Par ce mot il désigne une pure simplicité de cœur, vide et exempte de toute feinte, et opposée à la duplicité du cœur ; comme s'il était dit que le principal du bien vivre est spirituel, lorsque l'affection intérieure de l'âme se donne à Dieu sans feinte pour marcher dans la justice et la sainteté. Mais tant que nous vivons dans cette prison terrestre, nul d'entre nous n'est assez fort ni assez bien disposé pour se hâter dans cette course avec toute l'agilité qu'il devrait ; bien plus, la plupart sont si faibles et si débiles qu'ils chancellent et boitent, de sorte qu'ils ne peuvent guère avancer. Allons donc chacun selon notre petite mesure, et ne cessons pas de poursuivre le chemin que nous avons commencé. Nul ne marchera si pauvrement qu'il n'avance chaque jour un peu pour gagner du terrain. Ne cessons donc pas de tendre à progresser sans relâche dans la voie du Seigneur, et ne perdons pas courage si nous ne progressons que peu. Car, même si le résultat ne répond pas à notre souhait, tout n'est pas perdu quand aujourd'hui l'emporte sur hier. Regardons seulement notre but avec une simplicité pure et droite, et efforçons-nous de parvenir à notre fin, sans nous tromper par une vaine flatterie et sans excuser nos vices, mais en nous efforçant sans cesse de devenir de jour en jour meilleurs que nous ne sommes, jusqu'à ce que nous soyons parvenus à la bonté souveraine. Cette bonté, nous devons la chercher et la poursuivre tout le temps de notre vie, pour la saisir lorsque, dépouillés de la faiblesse de notre chair, nous y aurons pleinement part : c'est-à-dire quand Dieu nous recevra dans sa compagnie.

Texte : Texte français de Calvin (1560), mis en français courant par biblelibre.org. Source : Institution de la religion chrestienne, tome II, Paris, Meyrueis, 1859 (archive.org) (Texte de 1560 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).

Affichage

Présentation

Trois colonnes, sur grand écran : la table des livres ou le sommaire à gauche, le texte au centre, les commentaires qui suivent votre lecture et les outils à droite.

Taille du texte
18 px
Interligne
Largeur de la colonne
Thème
Police
Paroles de Jésus

Exact en Segond ; déduit verset par verset pour les autres versions.

Intertitres en mode Lecture