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De la liberté du chrétien · Martin Luther · L'homme extérieur

Chapitre VII

Libre pour servir

Il y a dans l'histoire de la bienheureuse Vierge Marie un exemple touchant de sa foi. L'évangéliste saint Luc rapporte qu'après la naissance de son Fils, elle se présenta, selon la loi de Moïse, pour être purifiée comme toutes les autres femmes. Pourtant, cette loi ne l'obligeait pas, puisqu'elle n'avait aucun besoin d'être purifiée. Mais elle s'y soumit volontairement, par une admirable humilité, se mettant ainsi au rang des autres femmes, qu'elle ne voulait pas mépriser. Le rite auquel elle se soumit ne la rendait pas juste ; mais, étant juste, elle s'y soumit librement et par amour. C'est ainsi que nous devons accomplir nos œuvres : non pour être justifiés, puisque nous le sommes déjà, mais librement et joyeusement, par amour pour nos frères.

Saint Paul a fait circoncire son disciple Timothée. Ce n'est pas qu'il croyait que la circoncision rend juste : il voulait seulement ne pas blesser ni scandaliser les juifs faibles dans la foi, qui ne pouvaient pas comprendre la liberté chrétienne. Mais quand ceux-ci en vinrent à combattre et à mépriser cette même liberté, en prétendant que la circoncision était nécessaire au salut, il leur résista et ne permit pas que Tite soit circoncis (Galates 2,3). Il sut ainsi, à la fois, faire une concession passagère pour ne pas blesser les faibles, et défendre fermement la liberté chrétienne dès qu'elle fut attaquée par ces hommes endurcis dans la certitude de leur propre justice. Il ménageait la faiblesse et résistait à la violence, afin de les amener tous à la liberté de la foi. Apprenons par cet exemple à accueillir ceux qui sont faibles dans la foi et à résister courageusement aux orgueilleux qui veulent nous imposer le mérite des œuvres.

Un jour où l'on demandait aux disciples de Jésus-Christ de payer le didrachme, le Seigneur dit à Pierre : « Les enfants du royaume ne sont-ils pas dispensés de payer le tribut ? » Pierre répondit : « Oui. » Jésus reprit : « Ne les scandalisons pas. Va à la mer, tire le premier poisson qui se prendra ; quand tu lui auras ouvert la bouche, tu trouveras un statère. Prends-le et donne-le-leur pour moi et pour toi » (Matthieu 17,25-27).

Ce geste du Christ éclaire admirablement ce sujet : tout en appelant ses disciples et lui-même des hommes libres, des fils de rois, il s'abaisse volontairement et paie l'impôt. Nos œuvres ne sont pas plus utiles ni plus nécessaires à notre salut que cette œuvre de Jésus ne l'était à sa justice. Toutes découlent d'une âme justifiée et ne visent que le bien du prochain. C'est dans cet esprit que saint Paul recommande aux chrétiens de se soumettre aux autorités et d'être toujours prêts à toute sorte de bonnes œuvres (Romains 13,1 ; Tite 3,1). Rendus justes par la foi, ils doivent servir et, par une charité libre, plier leur volonté à celle des autres. Tel est aussi l'esprit qui devrait inspirer les règles des communautés religieuses, des monastères et du clergé. Chacun, en accomplissant les œuvres de son état, ne devrait chercher que la mortification de son corps, l'exemple à donner et le désir de se soumettre à la volonté des autres. Il devrait rejeter avec un zèle infatigable la vaine prétention de trouver dans ces œuvres la justice, le salut ou un mérite quelconque, car c'est la foi seule qui justifie.

Celui qui sait cela pourra facilement se diriger et éviter les dangers au milieu des innombrables préceptes des papes, des évêques, des communautés, des églises, des magistrats et des rois. Certains pasteurs insensés exaltent ces préceptes, les déclarent nécessaires au salut et leur donnent le nom de commandements de l'Église, alors qu'ils sont tout autre chose. Dans sa liberté, il dira : « Je jeûnerai, je prierai, j'accomplirai les œuvres que les hommes me commandent, non parce que je les crois nécessaires à mon salut, mais par respect pour le pape, les évêques, les communautés, les magistrats, et pour être un exemple pour mon prochain. Je ferai et je supporterai tout, à l'imitation de Jésus-Christ, qui a souffert pour moi et s'est soumis à la loi alors qu'il était au-dessus d'elle. Si des tyrans exigent ces œuvres et me font violence, je les accomplirai ; et tant qu'elles ne sont pas contre Dieu, elles ne peuvent pas me nuire. » Dès lors, chacun peut juger avec certitude des lois et des pratiques qu'on nous impose, et distinguer sûrement les bons pasteurs des prêtres insensés et aveugles. Toute œuvre qui n'a pas pour seul but la mortification du corps et le service du prochain (à condition qu'elle ne s'oppose pas à la volonté de Dieu) n'est ni bonne ni chrétienne. C'est pourquoi je doute fort que, parmi toutes ces fondations pieuses, ces monastères, ces sanctuaires, ces offices religieux, ces jeûnes et ces prières adressées à certains saints, il y en ait beaucoup qui aient aujourd'hui un caractère vraiment chrétien. Au fond, chacun n'y cherche que son avantage personnel. Et tandis que, dans notre ignorance de ce qu'est la foi, nous demandons à ces œuvres la délivrance du péché et le salut, notre liberté chrétienne s'évanouit.

La plupart des évêques sont si aveugles qu'ils aggravent encore cette ignorance et détruisent toute liberté : ils exhortent le peuple à ces pratiques, l'y entraînent et l'y enflamment par leurs indulgences. Quant à la foi, ils évitent de l'enseigner. Voici donc le conseil que je donne : si quelqu'un prie, jeûne ou fait une fondation pieuse, qu'il le fasse, mais sans penser y trouver le moindre avantage matériel ni aucun bien éternel. Agir autrement, c'est anéantir la foi, qui seule nous donne toutes choses. Nos œuvres et nos souffrances ne doivent avoir d'autre but que de la maintenir et de la perfectionner. Donnez librement et joyeusement tout ce que vous avez à donner, afin que les autres se réjouissent de votre bonté et soient comblés par votre charité. C'est ainsi que vous agirez en vrais chrétiens. Quel besoin as-tu de biens et d'œuvres en surabondance, puisque tout abonde en toi par la foi et que Dieu t'a tout donné en elle ?

Voici la règle de la vie chrétienne : il faut que tous les biens que Dieu nous donne passent de l'un à l'autre et soient communs à tous. Il faut que chacun se donne à son prochain et agisse envers lui comme s'il était un autre lui-même. Le Christ s'est mis à notre place et a souffert pour nous comme s'il avait été nous-mêmes ; et il ne cesse de répandre ses dons sur nous. Que nos biens se répandent donc sur ceux qui en ont besoin ; que notre foi et notre justice se placent devant Dieu pour couvrir leurs péchés et demander grâce pour eux. Prenons sur nous la misère de notre prochain ; faisons nôtres son travail et sa servitude : c'est ce que le Christ a fait pour nous. Voilà la charité chrétienne, voilà la vraie règle de la vie. Elle est toujours ainsi, partout où la foi est véritable et sincère. C'est pourquoi l'apôtre saint Paul donne à la charité ce trait particulier : elle ne cherche pas son intérêt (1 Corinthiens 13,5).

Nous concluons donc que le chrétien ne vit pas en lui-même, mais dans le Christ et dans son prochain : dans le Christ par la foi, dans son prochain par la charité. La foi l'élève au-dessus de lui-même jusqu'en Dieu ; la charité l'abaisse au-dessous de lui-même jusqu'à son prochain ; et pourtant il demeure toujours en Dieu et dans son amour. « En vérité, je vous le dis, désormais vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu monter et descendre au-dessus des fils des hommes » (Jean 1,51).

Telle est la liberté chrétienne, liberté spirituelle et vraie, qui libère nos cœurs du péché, de la loi et des préceptes. C'est d'elle que saint Paul dit : « Il n'y a pas de loi pour le juste » (1 Timothée 1,9). Elle surpasse toutes les libertés extérieures autant que le ciel surpasse la terre. Que Jésus-Christ veuille nous la faire comprendre et aimer. Amen.

Texte : Traduction française de 1879 (Sandoz & Fischbacher), mise en français courant par biblelibre.org. Source : Le livre de la liberté chrétienne, Sandoz & Fischbacher, 1879 (Gallica, Bibliothèque nationale de France) (Traduction de 1879 du domaine public ; version en français courant de biblelibre.org sous licence CC BY-SA 4.0 : libre de copie et de partage, dans les mêmes conditions, en citant ces sources).

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